Chapitre 4 · Semestre 5

Le fonds de commerce et le bail commercial

Droit des Affaires

🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir le fonds de commerce et préciser sa nature juridique (art. 79) ;
  • distinguer ses éléments incorporels et corporels, et ce qu'il ne comprend pas (art. 80) ;
  • expliquer le rôle central de la clientèle et du droit au bail ;
  • appliquer les règles essentielles de la loi 49-16 sur les baux commerciaux : forme, renouvellement, indemnité d'éviction.

4.1 Définition et nature juridique

Selon l'article 79 du Code de commerce, « le fonds de commerce est un bien meuble incorporel constitué par l'ensemble de biens mobiliers affectés à l'exercice d'une ou de plusieurs activités commerciales ».

Trois idées se dégagent de cette définition :

  • c'est un bien : il a une valeur, il peut être vendu, apporté en société, donné en garantie ou loué ;
  • c'est un bien meuble : il ne comprend jamais d'immeuble. Le local appartient au propriétaire des murs ; le commerçant n'a sur lui qu'un droit au bail, ou, s'il est propriétaire des murs, l'immeuble reste un bien distinct du fonds ;
  • c'est un bien incorporel : on ne le touche pas ; sa valeur vient d'abord de sa capacité à attirer et conserver des clients.

Le fonds est une universalité de fait : un ensemble de biens réunis par leur affectation commune à l'exploitation. Il ne comprend ni les créances ni les dettes du commerçant. L'acquéreur d'un fonds ne reprend donc pas, en principe, le passif du vendeur ; il ne récupère pas non plus ses créances clients, sauf cession expresse.

Définition — Fonds de commerce Ensemble des biens mobiliers, corporels et incorporels, qu'un commerçant affecte à son activité pour attirer et retenir une clientèle ; il s'agit d'un bien unique, distinct des éléments qui le composent.

4.2 Les éléments du fonds de commerce (art. 80)

L'article 80 distingue un élément obligatoire et des éléments facultatifs.

L'élément obligatoire : la clientèle et l'achalandage

« Le fonds de commerce comprend obligatoirement la clientèle et l'achalandage. »

  • La clientèle désigne les personnes attachées au commerçant pour des raisons qui lui sont propres : qualité des produits, réputation, relations personnelles.
  • L'achalandage désigne les clients de passage attirés par l'emplacement du commerce (un kiosque près d'une gare, une boutique dans une rue commerçante de Casablanca).

Sans clientèle, il n'y a pas de fonds de commerce. La jurisprudence exige une clientèle réelle, actuelle et propre : un commerçant installé dans un centre commercial ou une station-service n'a un fonds que s'il dispose d'une clientèle qui lui est personnelle et d'une autonomie de gestion suffisante. Un franchisé, qui exploite sous l'enseigne d'un réseau, peut avoir son propre fonds dès lors qu'il assume les risques de son exploitation et attire une clientèle locale.

Les éléments facultatifs

Catégorie Éléments Observations
Incorporels Nom commercial, enseigne Le nom commercial identifie l'entreprise ; l'enseigne identifie le local. Protégés contre la confusion
Droit au bail Droit du locataire d'occuper le local et d'obtenir le renouvellement : souvent l'élément le plus précieux
Brevets, marques, dessins et modèles Régis par la loi 17-97 ; dépôt auprès de l'OMPIC ; une marque est protégée 10 ans, renouvelables
Licences et autorisations administratives Transmissibles seulement si la réglementation le permet (licence de débit de boissons, agrément de transport)
Corporels Matériel et outillage Machines, véhicules, équipements
Mobilier commercial Comptoirs, rayonnages, vitrines
Marchandises Stocks destinés à la vente ; exclues du nantissement (art. 107)

Ce que le fonds ne comprend pas

  • Les immeubles, même si le commerçant en est propriétaire.
  • Les créances et les dettes, sauf exceptions légales.
  • Les contrats en principe, à deux exceptions importantes : le bail (élément du fonds) et les contrats de travail, qui se poursuivent avec le nouvel exploitant en cas de modification de la situation juridique de l'employeur (article 19 du Code du travail). Les contrats d'assurance relatifs au fonds suivent également des règles propres.

4.3 La protection du fonds

Le titulaire du fonds dispose de l'action en concurrence déloyale, fondée sur l'article 84 du DOC et sur la loi 17-97. Elle sanctionne le concurrent qui crée une confusion (enseigne imitée, emballages copiés), dénigre les produits, débauche massivement le personnel pour désorganiser l'entreprise ou profite indûment de la réputation d'autrui (parasitisme). Le juge peut accorder des dommages-intérêts et ordonner la cessation des agissements. Les marques et brevets disposent en outre de l'action en contrefaçon.

Le vendeur d'un fonds est tenu d'une garantie d'éviction du fait personnel : il ne peut pas se réinstaller à proximité pour reprendre la clientèle qu'il a cédée. Les parties précisent souvent cette obligation par une clause de non-concurrence, valable si elle est limitée dans le temps, dans l'espace et quant à l'activité.

4.4 Le bail commercial (loi 49-16)

La loi 49-16, entrée en vigueur en 2017, a remplacé le dahir du 24 mai 1955. Elle s'applique aux baux d'immeubles ou de locaux dans lesquels est exploité un fonds de commerce appartenant à un commerçant, un industriel ou un artisan.

La forme

Le bail doit être conclu par écrit et à date certaine (art. 3). Les parties dressent un état des lieux à l'entrée, qui servira de référence à la sortie. L'écrit protège surtout le locataire : sans bail écrit, il aura du mal à prouver la durée d'occupation qui ouvre son droit au renouvellement.

Le droit au renouvellement

Le locataire bénéficie d'un droit au renouvellement de son bail lorsqu'il justifie d'une jouissance effective et continue des lieux pendant au moins deux ans (art. 4). La loi assimile à cette condition le versement d'un pas-de-porte (somme payée au bailleur à l'entrée), à condition qu'il soit constaté par écrit. Ce droit est d'ordre public : une clause du bail qui l'exclurait est sans effet.

C'est ce droit qui donne au droit au bail sa valeur : un commerçant qui pourrait être expulsé à tout moment ne pourrait ni investir dans son local ni vendre son fonds à un bon prix.

Le refus de renouvellement et l'indemnité d'éviction

Le bailleur peut refuser de renouveler le bail, mais il doit alors verser au locataire une indemnité d'éviction égale au préjudice causé par le défaut de renouvellement (art. 7). Elle comprend :

  • la valeur marchande du fonds de commerce, déterminée sur la base des déclarations fiscales des quatre dernières années ;
  • les dépenses d'aménagement et de réparation faites par le locataire ;
  • la valeur des éléments du fonds perdus et les frais de déménagement.

Le recours aux déclarations fiscales est une innovation importante : le locataire qui sous-déclare ses bénéfices au fisc obtiendra une indemnité plus faible. C'est une incitation directe à la transparence fiscale.

Le bailleur est dispensé de toute indemnité dans des cas limitativement prévus par la loi, notamment :

  • le non-paiement du loyer malgré une mise en demeure restée sans effet dans le délai légal de quinze jours ;
  • la détérioration grave des locaux ou le changement d'activité sans accord du bailleur ;
  • l'immeuble menaçant ruine, dont la démolition est ordonnée par l'autorité compétente.

La loi organise aussi des cas de reprise des locaux par le bailleur (pour les habiter lui-même ou pour démolir et reconstruire), avec des indemnités et, selon le cas, un droit de retour du locataire dans les nouveaux locaux.

Le loyer et la transmission du bail

Le montant du loyer est librement fixé à la conclusion ; sa révision en cours de bail est encadrée par la loi 07-03 (périodicité minimale et plafond de hausse). Le droit au bail fait partie du fonds : il est transmis à l'acquéreur lors de la vente du fonds, dans les conditions de la loi 49-16, et l'acte de vente doit en préciser la date, la durée, le loyer et le bailleur (art. 81).

4.5 Méthode : analyser un fonds de commerce dans un cas pratique

  1. Vérifier l'existence du fonds : clientèle réelle, actuelle et propre ; autonomie de l'exploitant.
  2. Inventorier les éléments : incorporels (nom, enseigne, droit au bail, marques, licences) et corporels (matériel, mobilier, marchandises).
  3. Écarter ce qui n'en fait pas partie : immeuble, créances, dettes ; rappeler le transfert légal des contrats de travail.
  4. Analyser le bail : écrit, date certaine, durée de jouissance (deux ans), pas-de-porte éventuel.
  5. En cas de refus de renouvellement : rechercher un motif de dispense ; à défaut, chiffrer l'indemnité (valeur du fonds sur quatre ans de déclarations fiscales, aménagements, frais de déménagement).

⚠️ Les pièges à éviter

  • Inclure l'immeuble dans le fonds de commerce : le fonds est toujours meuble.
  • Croire que l'acquéreur reprend les dettes du vendeur : le fonds n'a pas de passif (mais les contrats de travail continuent).
  • Oublier que la clientèle est le seul élément obligatoire.
  • Confondre nom commercial (l'entreprise) et enseigne (le local).
  • Oublier la condition de deux ans de jouissance pour le renouvellement, ou l'effet du pas-de-porte écrit.
  • Chiffrer l'indemnité d'éviction sans s'appuyer sur les déclarations fiscales des quatre dernières années.

Exercice 1 — Le café Al Manar à Tanger

M. Chraibi exploite depuis mars 2021 le café « Al Manar », boulevard Pasteur à Tanger, dans un local loué par bail écrit à Mme Amrani. Il est propriétaire de la machine à café professionnelle (90 000 DH), du mobilier (60 000 DH) et d'un stock de boissons (25 000 DH). Le café a une clientèle fidèle d'habitués et une forte clientèle de passage. M. Chraibi doit 40 000 DH à un fournisseur et 15 000 DH de cotisations à la CNSS ; trois serveurs sont salariés. Il est aussi propriétaire d'un appartement au-dessus du café.

En janvier 2026, Mme Amrani refuse de renouveler le bail pour louer le local à une banque. Les bénéfices nets déclarés au fisc par M. Chraibi ont été de 150 000 DH (2022), 170 000 DH (2023), 190 000 DH (2024) et 210 000 DH (2025). L'expert retient une valeur du fonds égale à 3 fois le bénéfice net annuel moyen de ces quatre années (hypothèse de l'énoncé). M. Chraibi a payé 80 000 DH de travaux d'aménagement en 2021 ; son déménagement coûtera 20 000 DH.

Travail à faire :

  1. Le café constitue-t-il un fonds de commerce ? Quel est son élément essentiel ?
  2. Énumérez les éléments du fonds. L'appartement en fait-il partie ? Les dettes ?
  3. M. Chraibi a-t-il droit au renouvellement du bail ?
  4. Mme Amrani peut-elle refuser le renouvellement ? À quelle condition ? Chiffrez l'indemnité.
  5. Que deviendraient les contrats des serveurs si M. Chraibi vendait son fonds ?
Voir le corrigé

1) Oui. M. Chraibi exploite une activité commerciale (fourniture de produits et services, art. 6) avec un ensemble de biens mobiliers affectés à cette activité (art. 79) et surtout une clientèle propre (habitués) et un achalandage (clients de passage attirés par l'emplacement). La clientèle et l'achalandage sont l'élément obligatoire du fonds (art. 80).

2) Éléments incorporels : clientèle et achalandage, nom commercial et enseigne « Al Manar », droit au bail, licence d'exploitation éventuelle si elle est transmissible. Éléments corporels : machine à café (matériel), mobilier, stock de boissons (marchandises). L'appartement n'en fait pas partie : un immeuble n'est jamais un élément du fonds, qui est un bien meuble (art. 79). Les dettes (fournisseur, CNSS) n'en font pas partie non plus : le fonds ne comprend pas de passif.

3) Oui. Le bail est écrit et M. Chraibi exploite effectivement le local depuis mars 2021, soit près de cinq ans en janvier 2026 : la condition de deux ans de jouissance effective et continue de la loi 49-16 (art. 4) est remplie.

4) Oui, le bailleur n'est jamais obligé de renouveler, mais aucun motif de dispense n'existe ici (loyers payés, pas de faute du locataire, pas de ruine) : il doit verser une indemnité d'éviction (art. 7).

Bénéfice net moyen des quatre dernières années : $$\frac{150\,000 + 170\,000 + 190\,000 + 210\,000}{4} = \frac{720\,000}{4} = 180\,000 \text{ DH}$$

Composante Calcul Montant (DH)
Valeur du fonds 180 000 × 3 540 000
Travaux d'aménagement Dépenses justifiées 80 000
Frais de déménagement Estimation 20 000
Indemnité d'éviction 640 000

Le juge pourrait aussi tenir compte des éléments perdus (par exemple une partie du mobilier impossible à réutiliser). On remarque l'intérêt pour M. Chraibi d'avoir déclaré fidèlement ses bénéfices : la valeur du fonds est calculée sur la base de ses déclarations fiscales.

5) Les contrats de travail des trois serveurs se poursuivent avec l'acquéreur : l'article 19 du Code du travail maintient les contrats en cours en cas de modification de la situation juridique de l'employeur, notamment par vente. C'est une exception au principe selon lequel le fonds ne comprend pas les contrats.

Exercice 2 — Élément du fonds ou non ?

Pour la boutique de prêt-à-porter « Dar Nour » à Rabat, dites si chaque élément fait partie du fonds de commerce, et à quel titre : a) La marque « Nour Couture » déposée à l'OMPIC. b) Les murs de la boutique, dont la commerçante est propriétaire. c) Un stock de 400 caftans. d) Une créance de 35 000 DH sur une cliente. e) Le compte Instagram de la boutique, suivi par 50 000 personnes. f) Un emprunt bancaire de 200 000 DH. g) Le contrat de travail de la couturière.

Voir le corrigé

a) Oui, élément incorporel (propriété industrielle, art. 80 ; loi 17-97). b) Non : un immeuble n'est jamais un élément du fonds, bien meuble (art. 79). c) Oui, élément corporel (marchandises), mais exclu d'un éventuel nantissement (art. 107). d) Non : le fonds ne comprend pas les créances ; elle reste à la vendeuse sauf cession expresse. e) Oui, en pratique : il participe à la clientèle et peut être assimilé aux éléments incorporels attachés au fonds ; l'acte de vente doit le prévoir expressément. f) Non : le fonds n'a pas de passif ; l'emprunt reste une dette personnelle de la vendeuse. g) Il ne fait pas partie du fonds au sens strict, mais il est transmis par la loi à l'acquéreur (art. 19 du Code du travail).

Exercice 3 — Renouvellement du bail et indemnité

Trois locataires de Marrakech reçoivent un refus de renouvellement :

  1. Anas exploite un magasin de téléphonie depuis 18 mois ; il n'a pas versé de pas-de-porte.
  2. Hind exploite une boulangerie depuis 6 ans ; elle doit quatre mois de loyers et n'a pas réagi à la mise en demeure reçue il y a un mois.
  3. Mehdi exploite un restaurant depuis 10 ans, loyers à jour. Bénéfices déclarés : 300 000, 280 000, 320 000 et 340 000 DH sur les quatre dernières années. L'expert valorise le fonds à 2,5 fois le bénéfice moyen ; aménagements justifiés : 150 000 DH ; déménagement : 30 000 DH.

Indiquez pour chacun s'il a droit au renouvellement ou à une indemnité, et chiffrez l'indemnité de Mehdi.

Voir le corrigé
  1. Anas : moins de deux ans de jouissance et pas de pas-de-porte : il n'a pas encore droit au renouvellement (art. 4 de la loi 49-16). Il ne peut pas réclamer d'indemnité d'éviction.
  2. Hind : elle remplit la condition de durée, mais le non-paiement des loyers malgré une mise en demeure restée sans effet au-delà du délai de 15 jours permet au bailleur de refuser sans indemnité.
  3. Mehdi : droit au renouvellement (10 ans de jouissance) ; le refus ouvre droit à une indemnité d'éviction (art. 7).

Bénéfice moyen : $(300\,000 + 280\,000 + 320\,000 + 340\,000) / 4 = 1\,240\,000 / 4 = 310\,000$ DH. Valeur du fonds : $310\,000 \times 2{,}5 = 775\,000$ DH. Indemnité : $775\,000 + 150\,000 + 30\,000 = \mathbf{955\,000\ DH}$.

L'essentiel — Fonds de commerce et bail commercial

  • Fonds de commerce (art. 79) : bien meuble incorporel, ensemble de biens mobiliers affectés à une activité commerciale ; universalité de fait sans créances ni dettes.
  • Élément obligatoire (art. 80) : la clientèle (attachée à la personne) et l'achalandage (attiré par l'emplacement) ; clientèle réelle, actuelle et propre, avec autonomie de l'exploitant.
  • Incorporels : nom commercial, enseigne, droit au bail, marques, brevets, dessins et modèles (loi 17-97, OMPIC, marque protégée 10 ans renouvelables), licences transmissibles.
  • Corporels : matériel, outillage, mobilier, marchandises (exclues du nantissement).
  • Exclus : immeubles, créances, dettes ; mais les contrats de travail se poursuivent avec l'acquéreur (art. 19 du Code du travail).
  • Protection : action en concurrence déloyale (art. 84 DOC), action en contrefaçon, garantie d'éviction et clause de non-concurrence limitée.
  • Loi 49-16 : bail écrit à date certaine (art. 3), état des lieux.
  • Renouvellement : après 2 ans de jouissance effective et continue (art. 4) ou versement d'un pas-de-porte écrit ; droit d'ordre public.
  • Indemnité d'éviction (art. 7) : valeur du fonds sur la base des déclarations fiscales des 4 dernières années + aménagements + éléments perdus + frais de déménagement.
  • Dispense d'indemnité : loyers impayés après mise en demeure de 15 jours, détérioration, changement d'activité non autorisé, immeuble menaçant ruine.
1Selon l'article 79, le fonds de commerce est :
2Le seul élément obligatoire du fonds de commerce est :
3L'achalandage désigne :
4L'acquéreur d'un fonds de commerce reprend en principe :
5En cas de vente du fonds, les contrats de travail des salariés :
6La concurrence déloyale est sanctionnée notamment sur le fondement de :
7La loi 49-16 exige que le bail commercial soit conclu :
8Le locataire a droit au renouvellement après une jouissance effective d'au moins :
9La valeur du fonds dans l'indemnité d'éviction est calculée à partir :
10Le bailleur peut refuser le renouvellement sans indemnité notamment si :

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