Chapitre 2 · Semestre 5

Les actes de commerce

Droit des Affaires

🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • expliquer pourquoi la qualification d'acte de commerce a des conséquences pratiques ;
  • reconnaître les activités commerciales par nature des articles 6, 7 et 8 du Code de commerce ;
  • identifier les actes de commerce par la forme (art. 9) et par accessoire (art. 10) ;
  • appliquer le régime des actes mixtes (art. 4) à la preuve, à la compétence et à la prescription.

2.1 Pourquoi qualifier un acte de commerce ?

Qualifier une opération d'acte de commerce n'est pas un exercice théorique : cette qualification déclenche l'application d'un régime juridique différent de celui du droit civil.

Question pratique Acte de commerce Acte civil
Preuve Libre (art. 334) Écrit au-delà de 10 000 DH (art. 443 DOC)
Pluralité de débiteurs Solidarité présumée (art. 335) Solidarité à stipuler
Prescription 5 ans (art. 5) 15 ans (art. 387 DOC)
Juge Tribunal de commerce (au-delà de 20 000 DH) Tribunal de première instance
Statut de l'auteur L'exercice habituel fait acquérir la qualité de commerçant Aucun effet sur le statut

Le Code de commerce marocain combine deux approches. L'approche objective part de l'acte : certaines activités sont commerciales par elles-mêmes. L'approche subjective part de la personne : les actes du commerçant pour son commerce sont présumés commerciaux. Plutôt que de définir l'acte de commerce, le législateur de 1996 a dressé une liste d'activités dont l'exercice habituel ou professionnel fait de leur auteur un commerçant (art. 6 et 7), en l'ouvrant par analogie (art. 8).

2.2 Les critères doctrinaux

Pour expliquer pourquoi une activité est commerciale, les auteurs utilisent trois critères qui se complètent :

  • la spéculation : l'intention de réaliser un bénéfice en achetant pour revendre plus cher ;
  • l'entremise : l'activité s'interpose dans la circulation des biens et des richesses entre le producteur et le consommateur ;
  • l'entreprise : la répétition organisée d'actes, avec des moyens matériels et humains.

Aucun de ces critères ne suffit seul. Un agriculteur qui vend sa récolte réalise un profit, mais il ne fait pas d'entremise : sa vente reste civile. Une coopérative s'organise en entreprise, mais ne cherche pas de profit pour elle-même.

2.3 Les actes de commerce par nature (art. 6, 7 et 8)

L'article 6 énumère dix-huit activités dont l'exercice habituel ou professionnel confère la qualité de commerçant. On peut les regrouper ainsi :

Groupe Activités de l'article 6 Exemples marocains
Achat pour revendre ou louer 1° achat de meubles corporels ou incorporels pour les revendre ou les louer ; 2° location de meubles pour sous-location ; 3° achat d'immeubles pour les revendre Épicier, grossiste en textile de Derb Omar, loueur de voitures, marchand de biens
Production 4° mines et carrières ; 5° activité industrielle ou artisanale ; 12° bâtiment et travaux publics Carrière de Benslimane, usine de conserves à Safi, entreprise de BTP
Services et distribution 6° transport ; 10° entrepôts et magasins généraux ; 11° imprimerie et édition ; 13° bureaux et agences d'affaires, de voyages, d'information et de publicité ; 14° fourniture de produits et services ; 15° spectacles publics ; 16° ventes aux enchères publiques ; 17° distribution d'eau, d'électricité et de gaz ; 18° postes et télécommunications Société de transport de voyageurs, agence de voyages à Marrakech, agence de publicité, salle de concerts
Finance 7° banque, crédit et transactions financières ; 8° assurances à primes fixes ; 9° courtage, commission et toute opération d'entremise Banques, sociétés de financement, compagnies d'assurances, courtiers

Trois points méritent attention :

  • L'achat d'immeubles pour revendre (3°) est commercial, alors qu'il était traditionnellement civil. Le promoteur ou le marchand de biens qui achète des appartements pour les revendre est commerçant.
  • L'activité artisanale (5°) figure expressément dans la liste : contrairement au droit français, le Code marocain range l'artisan qui exerce de manière habituelle parmi les commerçants.
  • Les assurances à primes fixes (8°) sont commerciales ; les mutuelles, qui ne cherchent pas de profit, ne le sont pas.

L'article 7 ajoute les opérations portant sur les navires et aéronefs et celles qui se rattachent au commerce maritime et aérien (armement, affrètement, transport aérien).

L'article 8 rend la liste non limitative : la qualité de commerçant s'acquiert aussi par l'exercice habituel ou professionnel de toute activité « pouvant être assimilée » à celles des articles 6 et 7. Le juge peut ainsi qualifier de commerciales des activités nouvelles, comme la vente en ligne ou l'exploitation d'une plateforme de livraison, par analogie avec la fourniture de produits et services.

Les activités qui restent civiles

  • Les activités agricoles : l'agriculteur ou l'éleveur qui vend sa production réalise un acte civil (pas d'achat préalable pour revendre).
  • Les professions libérales : médecin, avocat, architecte, expert-comptable (loi 15-89) ; elles reposent sur une activité intellectuelle et sont régies par leurs propres statuts.
  • Les achats pour un usage personnel : la personne qui achète un ordinateur pour elle-même fait un acte civil.
  • La vente par l'auteur de ses propres œuvres (écrivain, artiste) : elle n'est pas précédée d'un achat.

2.4 Les actes de commerce par la forme (art. 9)

Certains actes sont commerciaux quelle que soit la qualité de leur auteur et quel que soit leur objet, en raison de leur seule forme. L'article 9 en vise deux :

  • la lettre de change : elle est toujours un acte de commerce, même signée par un étudiant pour un achat personnel. Tous ses signataires relèvent du droit commercial (chapitre 6) ;
  • le billet à ordre signé même par un non-commerçant, lorsqu'il résulte d'une transaction commerciale. À la différence de la lettre de change, le billet à ordre n'est donc pas commercial par sa seule forme : il faut qu'il trouve sa cause dans une opération de commerce.

Les sociétés commerciales par la forme relèvent de la même logique : la société anonyme (loi 17-95), la SARL, la SNC, la société en commandite simple et la société en commandite par actions (loi 5-96) sont commerciales quel que soit leur objet. Une SARL qui exploite une exploitation agricole reste une société commerciale.

Définition — Acte de commerce par la forme Acte commercial en raison de sa forme juridique, indépendamment de l'activité de son auteur : la lettre de change et les sociétés commerciales par la forme en sont les exemples types.

2.5 Les actes de commerce par accessoire (art. 10)

Selon l'article 10, sont « réputés actes de commerce les faits et actes accomplis par le commerçant à l'occasion de son commerce, sauf preuve contraire ». Un acte civil par nature devient commercial parce qu'il est fait par un commerçant pour les besoins de son activité.

Exemples : l'épicier qui achète une camionnette pour ses livraisons, le transporteur qui emprunte pour acheter un camion, la société qui signe un contrat d'entretien de ses locaux ou recrute un comptable. La théorie de l'accessoire s'étend aux faits juridiques : la concurrence déloyale commise par un commerçant ou l'accident causé par son camion de livraison relèvent du droit commercial.

Il s'agit d'une présomption simple : le commerçant peut prouver qu'un acte est étranger à son commerce. Le boucher qui achète une voiture pour sa famille fait un acte civil s'il le démontre.

2.6 Les actes mixtes (art. 4)

Un acte mixte est commercial pour une partie et civil pour l'autre : la vente d'un réfrigérateur par un magasin d'électroménager à un particulier, le prêt d'une banque à un salarié, le contrat d'un agriculteur qui vend sa récolte à une conserverie.

L'article 4 règle le régime : « les règles du droit commercial s'appliquent à la partie pour qui l'acte est commercial ; elles ne peuvent être opposées à la partie pour qui l'acte est civil, sauf disposition spéciale contraire ». Il en résulte une application distributive :

Question Contre le commerçant Contre le non-commerçant
Preuve Le non-commerçant prouve par tout moyen Le commerçant doit respecter les règles civiles (écrit au-delà de 10 000 DH)
Juge Le non-commerçant choisit : tribunal de commerce ou tribunal de première instance Le commerçant assigne en principe devant le tribunal de première instance
Solidarité Présumée entre commerçants codébiteurs Doit être stipulée
Prescription 5 ans (art. 5) L'article 5 vise aussi les obligations nées du commerce entre commerçants et non-commerçants : 5 ans, sauf texte spécial

2.7 Méthode : qualifier un acte en quatre questions

  1. L'acte est-il commercial par la forme ? Lettre de change, billet à ordre lié à une transaction commerciale, acte d'une société commerciale par la forme. Si oui, il est commercial pour tous les signataires concernés.
  2. L'activité figure-t-elle dans les articles 6 ou 7, ou s'en rapproche-t-elle (art. 8) ? Vérifier ensuite l'exercice habituel ou professionnel.
  3. L'auteur est-il commerçant et l'acte lié à son commerce ? Si oui, présomption de commercialité par accessoire (art. 10), sauf preuve contraire.
  4. Quelle est la situation de l'autre partie ? Si l'acte est civil pour elle, il est mixte : appliquer l'article 4 partie par partie.

Concluez toujours en tirant les conséquences : preuve, juge, solidarité, prescription.

⚠️ Les pièges à éviter

  • Croire que tout profit rend un acte commercial : l'agriculteur qui vend sa récolte fait un acte civil.
  • Oublier que l'achat d'immeubles pour revendre et l'activité artisanale sont commerciaux en droit marocain.
  • Traiter le billet à ordre comme la lettre de change : il n'est commercial que s'il résulte d'une transaction commerciale (ou s'il est souscrit par un commerçant pour son commerce).
  • Oublier que la présomption de l'article 10 est simple : le commerçant peut prouver le caractère personnel de l'acte.
  • Appliquer à un particulier la liberté de la preuve ou la solidarité dans un acte mixte.
  • Confondre acte de commerce isolé et qualité de commerçant : un acte isolé ne fait pas un commerçant ; il faut l'habitude ou la profession.

Exercice 1 — Qualifier les opérations de la famille Tazi

Qualifiez chacune des opérations suivantes (acte de commerce par nature, par la forme, par accessoire, acte mixte ou acte civil) en justifiant par l'article applicable :

  1. Mohamed Tazi, agriculteur à Berkane, vend chaque année sa récolte de clémentines à un exportateur.
  2. Sa fille Imane, étudiante, signe une lettre de change pour payer un ordinateur à crédit.
  3. Son fils Omar, propriétaire d'une quincaillerie à Oujda, achète un camion pour livrer ses clients.
  4. Omar achète aussi un salon pour la maison familiale avec le chéquier de la quincaillerie.
  5. Leïla Tazi, médecin, achète trois appartements dans une résidence en construction pour les revendre dès leur livraison ; elle a déjà réalisé quatre opérations semblables en deux ans.
  6. La SARL Tazi Agro, qui exploite un verger, emprunte 2 millions de DH à une banque.
Voir le corrigé

1) Acte civil pour Mohamed Tazi : la vente par l'agriculteur de sa propre production n'est pas précédée d'un achat ; l'activité agricole ne figure pas dans l'article 6. Pour l'exportateur, qui achète pour revendre (art. 6-1°), l'opération est commerciale : l'acte est donc mixte et l'article 4 s'applique.

2) Acte de commerce par la forme (art. 9) : la lettre de change est commerciale quelle que soit la qualité du signataire. Imane, bien que non commerçante et achetant pour un usage personnel, sera soumise au droit cambiaire ; elle ne devient pas commerçante pour autant, faute d'habitude.

3) Acte de commerce par accessoire (art. 10) : l'achat d'un camion est civil par nature, mais Omar est commerçant et l'achète pour les besoins de son commerce. Pour le concessionnaire vendeur, c'est un acte de commerce par nature.

4) Acte civil en principe : l'achat d'un salon pour la maison familiale est étranger au commerce. La présomption de l'article 10 joue (Omar paie avec le chéquier de la quincaillerie), mais elle est simple : Omar peut prouver que l'achat est personnel. Pour le vendeur de meubles, l'acte est commercial : l'opération est mixte.

5) Acte de commerce par nature (art. 6-3° : achat d'immeubles en vue de les revendre). Quatre opérations en deux ans et une nouvelle série caractérisent l'habitude : Leïla exerce de fait une activité commerciale. Sa profession de médecin, libérale, crée une incompatibilité (chapitre 3), mais selon l'article 11, la personne qui exerce habituellement une activité commerciale malgré une incompatibilité est réputée commerçante et en supporte les obligations.

6) Acte de commerce par la forme : la SARL est une société commerciale par la forme, quel que soit son objet (loi 5-96). Son emprunt est commercial, même si son activité est agricole. Pour la banque, c'est un acte de commerce par nature (art. 6-7°).

Exercice 2 — Commercial ou civil ?

Indiquez pour chaque opération si elle est commerciale, civile ou mixte, et justifiez : a) Une coopérative laitière vend le lait de ses membres à une centrale laitière. b) Un architecte de Rabat achète des logiciels de dessin pour son cabinet. c) Une société de location de voitures loue un véhicule à un touriste. d) Un particulier achète un terrain, y construit une villa et la vend dix ans plus tard pour partir à l'étranger. e) Un menuisier qui travaille seul dans son atelier de Salé fabrique et vend des portes sur commande. f) Un salarié souscrit, pour payer son voyage, un billet à ordre au profit d'une agence de voyages.

Voir le corrigé

a) Civil pour la coopérative (pas de recherche de profit pour elle-même, régime de la loi 112-12), commercial pour la centrale laitière qui achète pour transformer et revendre (art. 6-1° et 5°) : acte mixte. b) Civil pour l'architecte (profession libérale) ; commercial pour l'éditeur ou le revendeur des logiciels : acte mixte. c) Commercial pour le loueur : location de meubles corporels achetés en vue de les louer (art. 6-1°) ; civil pour le touriste : acte mixte. d) Civil : l'achat n'a pas été fait « en vue de revendre » ; il s'agit de la gestion d'un patrimoine personnel, sans habitude. e) Commercial : l'activité artisanale exercée de façon habituelle figure à l'article 6-5° ; le menuisier est commerçant en droit marocain. Pour ses clients particuliers, l'acte est civil : acte mixte. f) Le billet à ordre résulte d'une transaction commerciale (la vente d'un voyage par une agence, art. 6-13°) : il est commercial même pour le salarié non commerçant (art. 9). Le contrat de voyage lui-même reste mixte.

Exercice 3 — Les conséquences d'un acte mixte

M. Alaoui, fonctionnaire, a acheté à crédit un téléviseur de 14 000 DH au magasin Électro Plus (SARL). Il n'existe ni contrat ni facture signée, seulement un message vocal où M. Alaoui reconnaît « devoir encore 8 000 DH ». Électro Plus a par ailleurs vendu un lot de climatiseurs à deux hôtels de Marrakech, la SA Palmeraie et la SA Oasis, qui ont commandé ensemble pour 600 000 DH.

  1. Électro Plus peut-elle prouver librement sa créance contre M. Alaoui ?
  2. Si M. Alaoui reproche à Électro Plus un vice du téléviseur, comment peut-il prouver ?
  3. Électro Plus peut-elle réclamer 600 000 DH à la seule SA Palmeraie ?
  4. Dans quel délai Électro Plus doit-elle agir contre M. Alaoui ?
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  1. Non. L'acte est mixte ; selon l'article 4, les règles commerciales ne sont pas opposables à la partie pour qui l'acte est civil. Électro Plus doit respecter la preuve civile : le montant initial (14 000 DH) dépasse 10 000 DH, un écrit serait en principe exigé (art. 443 DOC). L'aveu de M. Alaoui (message vocal reconnaissant 8 000 DH) peut toutefois être retenu par le juge comme commencement de preuve ou aveu extrajudiciaire, selon les règles du DOC.
  2. Par tout moyen : contre le commerçant, la preuve est libre (art. 334 combiné avec l'art. 4).
  3. Oui. Entre Électro Plus et les deux hôtels, l'acte est commercial pour tous ; la solidarité se présume entre codébiteurs d'une obligation commerciale (art. 335).
  4. Cinq ans : l'article 5 vise les obligations nées à l'occasion du commerce entre commerçants et non-commerçants.

L'essentiel — Les actes de commerce

  • La qualification commande le régime : preuve libre, solidarité présumée, prescription de 5 ans, tribunal de commerce.
  • Critères doctrinaux : spéculation, entremise, entreprise ; aucun ne suffit seul.
  • Par nature (art. 6) : 18 activités exercées de façon habituelle ou professionnelle (achat pour revendre, industrie et artisanat, transport, banque, assurances à primes fixes, entremise, BTP, services, télécoms…).
  • Spécificités marocaines : l'achat d'immeubles pour revendre et l'activité artisanale sont commerciaux.
  • Art. 7 : commerce maritime et aérien ; art. 8 : liste ouverte par assimilation.
  • Restent civils : agriculture, professions libérales, achats pour usage personnel, vente de ses propres œuvres.
  • Par la forme (art. 9) : la lettre de change toujours ; le billet à ordre seulement s'il résulte d'une transaction commerciale ; sociétés commerciales par la forme (SA, SARL, SNC, SCS, SCA).
  • Par accessoire (art. 10) : actes du commerçant pour son commerce, présomption simple ; s'étend aux faits juridiques (concurrence déloyale, accident de livraison).
  • Acte mixte (art. 4) : règles commerciales appliquées seulement à la partie pour qui l'acte est commercial ; le non-commerçant prouve librement et choisit son juge.
  • Méthode : forme → nature (habitude) → accessoire → situation de l'autre partie → conséquences.
1L'agriculteur qui vend sa propre récolte réalise :
2En droit marocain, l'achat d'immeubles en vue de les revendre est :
3La qualité de commerçant s'acquiert par l'exercice des activités de l'article 6 :
4L'article 8 du Code de commerce rend la liste des activités commerciales :
5La lettre de change est commerciale :
6Le billet à ordre signé par un non-commerçant est commercial :
7L'achat d'un camion de livraison par un épicier est :
8La présomption de l'article 10 est :
9Dans un acte mixte, le non-commerçant qui agit contre le commerçant peut prouver :
10Une SARL qui exploite une exploitation agricole est :

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