Organiser : coordination et configurations de Mintzberg
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir la structure comme division du travail et coordination ;
- présenter les six mécanismes de coordination et les cinq parties de l'organisation ;
- utiliser les paramètres de conception : spécialisation, formalisation, éventail de subordination, décentralisation ;
- reconnaître les configurations structurelles de Mintzberg ;
- comparer les grands types d'organigrammes et recommander une structure adaptée.
8.1 Organiser : diviser et coordonner
Organiser, c'est décider qui fait quoi, qui décide et comment les tâches s'articulent. Henry Mintzberg (The Structuring of Organizations, 1979, traduit sous le titre Structure et dynamique des organisations) en donne la définition de référence.
Définition — Structure : somme totale des moyens employés pour diviser le travail en tâches distinctes, puis pour assurer la coordination nécessaire entre ces tâches.
Toute structure répond donc à deux exigences contraires : diviser le travail pour gagner en spécialisation, et coordonner pour que les parties travaillent ensemble. Plus on divise, plus il faut coordonner.
8.2 Les six mécanismes de coordination
| Mécanisme | Principe | Exemple |
|---|---|---|
| Ajustement mutuel | Communication informelle directe entre ceux qui font le travail | Deux développeurs qui règlent un problème ensemble ; une équipe de start-up |
| Supervision directe | Une personne donne des ordres et contrôle le travail des autres | Le patron d'un petit restaurant qui dirige son équipe |
| Standardisation des procédés | Le contenu du travail est programmé (procédures, gammes opératoires) | Les étapes de montage sur une ligne de câblage |
| Standardisation des résultats | Ce qui est fixé, c'est le résultat attendu, pas la méthode | Objectif de chiffre d'affaires d'une agence, délai de livraison d'un projet |
| Standardisation des qualifications | Les compétences sont acquises avant l'entrée, par la formation | Médecins, enseignants, experts-comptables qui savent ce que l'autre va faire |
| Standardisation des normes | Les valeurs et croyances partagées guident les comportements | Membres d'une association humanitaire, d'une coopérative militante |
Mintzberg observe que, lorsque le travail se complexifie, on passe de l'ajustement mutuel à la supervision directe, puis aux différentes standardisations, et enfin, pour les tâches les plus complexes et innovantes, on revient à l'ajustement mutuel entre experts.
8.3 Les cinq parties de l'organisation
| Partie | Rôle | Exemple dans une banque |
|---|---|---|
| Sommet stratégique | Direction générale : définit la mission et la stratégie | Président, directeur général, comité exécutif |
| Ligne hiérarchique | Cadres qui relient le sommet au centre opérationnel | Directeurs régionaux, chefs d'agence |
| Centre opérationnel | Ceux qui réalisent le travail de base (produits, services) | Conseillers clientèle, guichetiers |
| Technostructure | Analystes qui standardisent le travail des autres | Organisation et méthodes, contrôle de gestion, planification, formation |
| Support logistique | Services qui aident l'organisation sans participer au flux principal | Service juridique, paie, restauration d'entreprise, communication |
Dans ses travaux ultérieurs (1989), Mintzberg ajoute une sixième composante : l'idéologie (la culture), qui entoure l'ensemble.
8.4 Les paramètres de conception
Pour dessiner une structure, le manager règle plusieurs « curseurs » :
| Groupe | Paramètre | Question |
|---|---|---|
| Conception des postes | Spécialisation (horizontale : nombre de tâches ; verticale : contrôle sur son travail) | Le poste est-il étroit ou large ? |
| Formalisation du comportement | Le travail est-il décrit par des règles écrites ? | |
| Formation et socialisation | Les compétences et les valeurs sont-elles acquises avant ou après l'entrée ? | |
| Superstructure | Regroupement en unités | Par fonction, par produit, par client, par zone géographique ? |
| Taille des unités (éventail de subordination) | Combien de personnes par chef ? | |
| Liens latéraux | Systèmes de planification et de contrôle | Standardise-t-on les résultats ? |
| Mécanismes de liaison | Faut-il des postes de liaison, des comités, des chefs de projet, une matrice ? | |
| Prise de décision | Décentralisation verticale (vers le bas de la hiérarchie) et horizontale (vers des experts hors hiérarchie) | Qui décide ? |
L'éventail de subordination (nombre de subordonnés directs) mérite attention. V. A. Graicunas (1933) a montré que le nombre de relations possibles qu'un chef doit gérer croît très vite avec le nombre $n$ de subordonnés :
$$R = n\left(2^{n-1} + n - 1\right)$$
Avec 5 subordonnés, $R = 5 \times (16 + 4) = 100$ relations ; avec 9, $R = 9 \times (256 + 8) = 2\,376$. D'où la recommandation classique d'un éventail étroit quand le travail est varié et d'un éventail large quand il est standardisé (un chef d'équipe sur une ligne de production peut encadrer 25 personnes).
8.5 Les facteurs de contingence
Mintzberg reprend les travaux du chapitre 5 sous forme d'hypothèses :
- âge et taille : plus une organisation est ancienne et grande, plus son comportement est formalisé et ses unités grandes ;
- système technique : plus il est régulateur (automatisé, en série), plus le travail opérationnel est formalisé ; plus il est sophistiqué, plus la technostructure et les experts sont importants ;
- environnement : plus il est dynamique, plus la structure est organique ; plus il est complexe, plus elle est décentralisée ; les marchés diversifiés poussent à la divisionnalisation ; une hostilité extrême conduit à centraliser temporairement ;
- pouvoir : un contrôle externe fort (actionnaire dominant, tutelle) pousse à centraliser et à formaliser.
8.6 Les configurations structurelles
De la combinaison de ces éléments naissent des configurations cohérentes.
| Configuration | Coordination clé | Partie clé | Environnement | Exemple |
|---|---|---|---|---|
| Structure simple (entrepreneuriale) | Supervision directe | Sommet stratégique | Simple et dynamique | Jeune PME dirigée par son fondateur |
| Bureaucratie mécaniste | Standardisation des procédés | Technostructure | Simple et stable | Grande usine, compagnie d'assurance, administration fiscale |
| Bureaucratie professionnelle | Standardisation des qualifications | Centre opérationnel | Complexe et stable | Hôpital, université, cabinet d'audit |
| Structure divisionnalisée | Standardisation des résultats | Ligne hiérarchique (directeurs de division) | Marchés diversifiés | Groupe présent dans l'agroalimentaire, l'immobilier et la distribution |
| Adhocratie | Ajustement mutuel | Support logistique et experts | Complexe et dynamique | Agence de conseil en innovation, bureau d'études, start-up technologique |
| Missionnaire | Standardisation des normes | Idéologie | — | Association, organisation humanitaire |
| Politique | Aucune dominante | Aucune | — | Organisation en crise, conflits de pouvoir ouverts |
Chaque configuration a ses faiblesses : la structure simple dépend d'une seule personne ; la bureaucratie mécaniste est rigide et démotivante ; la bureaucratie professionnelle coordonne mal les professionnels entre eux et innove peu ; la divisionnalisée pousse les divisions au court terme ; l'adhocratie est coûteuse et source d'ambiguïtés.
8.7 Les grands types d'organigrammes
| Structure | Principe | Avantages | Inconvénients |
|---|---|---|---|
| Hiérarchique (linéaire) | Un seul chef par agent (Fayol) | Clarté, unité de commandement | Rigidité, surcharge du sommet, lenteur |
| Fonctionnelle | Regroupement par métier ; plusieurs chefs spécialisés (Taylor) | Compétence technique | Conflits d'ordres, dilution des responsabilités |
| Hiérarchico-fonctionnelle (staff and line) | Ligne hiérarchique + services fonctionnels de conseil | Unité de commandement et expertise | Tensions entre opérationnels et conseillers |
| Divisionnelle | Divisions par produit, marché ou zone, avec leurs fonctions propres | Proximité du marché, responsabilité des résultats | Doublons, coûts, rivalités entre divisions |
| Matricielle | Double rattachement : métier et projet (ou produit) | Souplesse, partage des compétences | Double commandement, conflits, lenteur des arbitrages |
| Par projet | Équipes temporaires constituées pour un projet | Réactivité, orientation résultat | Instabilité, retour difficile dans les services |
| En réseau | Un noyau qui coordonne des partenaires externes | Flexibilité, coûts variables | Dépendance aux partenaires, contrôle difficile |
8.8 Méthode : diagnostiquer et recommander une structure
- Repérer la division du travail et les mécanismes de coordination dominants dans le cas.
- Identifier la partie clé de l'organisation (qui détient le savoir et le pouvoir ?).
- Relever les facteurs de contingence (âge, taille, technique, environnement, pouvoir).
- Nommer la configuration actuelle et vérifier sa cohérence.
- Recommander une structure et un organigramme, avec avantages, limites et conditions de réussite.
⚠️ Les pièges à éviter
- Confondre la technostructure (analystes qui standardisent) et le support logistique (services d'appui).
- Oublier que la bureaucratie professionnelle est décentralisée : le pouvoir appartient aux professionnels.
- Associer l'adhocratie à l'absence d'organisation : c'est une coordination très exigeante par ajustement mutuel entre experts.
- Recommander une structure matricielle sans parler du double commandement et des mécanismes d'arbitrage.
- Présenter une configuration comme idéale : elle ne l'est que si elle est cohérente avec ses facteurs de contingence.
Exercice 1 — Groupe Amane Santé
Le Dr Idrissi a fondé une clinique à Casablanca il y a quinze ans. Aujourd'hui, le groupe Amane Santé compte :
- quatre cliniques (Casablanca, Rabat, Fès, Marrakech), chacune avec ses médecins, ses infirmiers et sa direction administrative ;
- un siège qui fixe à chaque clinique des objectifs de chiffre d'affaires, de taux d'occupation des lits et de satisfaction des patients ;
- une petite unité « Amane Digital » de 12 personnes (médecins, développeurs, designers) qui conçoit une application de téléconsultation, sans chef désigné pour chaque tâche.
Dans chaque clinique, les médecins organisent librement leurs actes selon les règles de leur profession ; les soignants savent ce que le chirurgien attend grâce à leur formation. Le Dr Idrissi reçoit encore directement neuf responsables (quatre directeurs de clinique, le directeur financier, la DRH, le directeur juridique, la responsable qualité, le chef d'Amane Digital).
- Identifiez le mécanisme de coordination dominant : a) à l'intérieur d'une clinique ; b) entre le siège et les cliniques ; c) dans Amane Digital.
- Nommez la configuration de Mintzberg correspondant à chacun de ces trois niveaux.
- Classez dans les cinq parties de l'organisation : les médecins, les directeurs de clinique, le service qualité qui rédige les protocoles, le service juridique, le Dr Idrissi.
- Calculez avec la formule de Graicunas le nombre de relations possibles du Dr Idrissi. Que recommandez-vous ?
- Proposez un organigramme de groupe et indiquez son type.
Voir le corrigé
1) a) Standardisation des qualifications : les médecins et soignants se coordonnent grâce à leur formation et aux règles de leur profession. b) Standardisation des résultats : le siège fixe des objectifs (chiffre d'affaires, taux d'occupation, satisfaction) sans dicter les méthodes. c) Ajustement mutuel : les experts se coordonnent directement, sans hiérarchie fixe.
2) a) Chaque clinique est une bureaucratie professionnelle. b) Le groupe est une structure divisionnalisée (divisions géographiques). c) Amane Digital est une adhocratie. Un même groupe peut donc combiner plusieurs configurations.
3) Médecins : centre opérationnel. Directeurs de clinique : ligne hiérarchique. Service qualité qui rédige les protocoles : technostructure (il standardise le travail des autres). Service juridique : support logistique. Dr Idrissi : sommet stratégique.
4) Avec $n = 9$ : $R = 9 \times (2^{8} + 9 - 1) = 9 \times (256 + 8) = 2\,376$ relations possibles. C'est beaucoup trop pour une seule personne, qui risque d'être débordée par les décisions courantes au détriment de la stratégie. On recommande de nommer un directeur général des opérations à qui rapporteraient les quatre directeurs de clinique, et de regrouper les fonctions de siège (finance, RH, juridique, qualité) sous un secrétaire général. Le Dr Idrissi ne recevrait plus que trois ou quatre responsables : avec $n = 4$, $R = 4 \times (8 + 3) = 44$.
5) Organigramme proposé :
- Présidence (Dr Idrissi), avec un comité de direction ;
- une direction des opérations dont dépendent les quatre cliniques (divisions géographiques) ;
- des directions fonctionnelles de siège (finance, RH, juridique, qualité) qui conseillent et contrôlent les cliniques ;
- Amane Digital, rattachée directement à la présidence, fonctionnant en mode projet.
Il s'agit d'une structure divisionnelle géographique complétée par des fonctions de staff (hiérarchico-fonctionnelle au siège). Condition de réussite : des indicateurs communs pour comparer les cliniques, et une autonomie réelle laissée aux directeurs de clinique.
Exercice 2 — Reconnaître la configuration
Nommez la configuration de Mintzberg de chaque organisation et justifiez par le mécanisme de coordination : a) une école de commerce privée où chaque professeur construit son cours selon les normes académiques ; b) une boulangerie de huit salariés dirigée par son propriétaire ; c) le centre de traitement des chèques d'une banque ; d) un groupe qui possède une marque de sodas, une chaîne de cafés et une société immobilière ; e) une agence qui conçoit des stands pour des salons internationaux, chaque projet étant unique.
Voir le corrigé
a) Bureaucratie professionnelle : standardisation des qualifications. b) Structure simple : supervision directe par le propriétaire. c) Bureaucratie mécaniste : standardisation des procédés, travail répétitif et formalisé. d) Structure divisionnalisée : standardisation des résultats de chaque division. e) Adhocratie : ajustement mutuel entre experts sur des projets innovants.
Exercice 3 — Faut-il une structure matricielle ?
Une société d'ingénierie de Rabat (180 salariés) est organisée par métiers : génie civil, électricité, hydraulique. Chaque grand projet (barrage, station de dessalement) mobilise plusieurs métiers, mais les chefs de service se disputent les ingénieurs et les clients se plaignent de n'avoir aucun interlocuteur unique.
- Quelle est la structure actuelle et quel est son principal défaut ici ?
- Présentez la structure matricielle et ses conditions de réussite.
Voir le corrigé
- Structure fonctionnelle par métier : excellente pour la compétence technique, mais elle coordonne mal les projets transversaux et n'offre pas de responsable unique face au client.
- En structure matricielle, chaque ingénieur dépend de son chef de métier (compétences, carrière) et d'un chef de projet (délais, budget, relation client). Conditions : définir clairement les pouvoirs de chacun (qui évalue, qui affecte les ressources), prévoir une instance d'arbitrage des conflits, former les managers à la négociation. Sans cela, le double commandement crée confusion et lenteur.
L'essentiel — Organiser selon Mintzberg
- Structure (Mintzberg, 1979) : moyens employés pour diviser le travail puis coordonner les tâches.
- Six mécanismes de coordination : ajustement mutuel, supervision directe, standardisation des procédés, des résultats, des qualifications, des normes.
- Cinq parties : sommet stratégique, ligne hiérarchique, centre opérationnel, technostructure (analystes qui standardisent), support logistique ; plus l'idéologie (1989).
- Paramètres : spécialisation, formalisation, formation et socialisation, regroupement, taille des unités, planification et contrôle, mécanismes de liaison, décentralisation verticale et horizontale.
- Graicunas : $R = n(2^{n-1} + n - 1)$ relations ; 5 subordonnés → 100, 9 → 2 376.
- Facteurs de contingence : âge et taille, système technique, environnement, pouvoir.
- Configurations : simple (supervision directe), bureaucratie mécaniste (procédés), bureaucratie professionnelle (qualifications), divisionnalisée (résultats), adhocratie (ajustement mutuel), missionnaire (normes), politique.
- Organigrammes : hiérarchique, fonctionnel, staff and line, divisionnel, matriciel (double commandement), par projet, en réseau.
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- 2015Ingénierie des Ressources HumainesFP El Jadida · ElJadida
- 2015Gestion Informatique de l'Entreprise (Master Spécialisé)FP Tétouan · Tétouan
- 2014Management des Entreprises Sociales et TerritoiresFSJES Fès · Fès