La décision et le pouvoir dans l'organisation
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- classer les décisions selon leur degré de structuration et leur contexte ;
- expliquer la rationalité limitée et le modèle IMC de Simon ;
- présenter l'organisation comme une coalition (Cyert et March) ;
- décrire le modèle de la poubelle et les anarchies organisées ;
- analyser le pouvoir avec Crozier et Friedberg : acteurs, stratégies, zones d'incertitude ;
- appliquer une grille d'analyse stratégique à un cas.
4.1 La décision : définition et typologies
Définition — Décision : choix, parmi plusieurs possibilités, d'une action destinée à résoudre un problème ou à saisir une opportunité, en engageant des ressources.
L'école classique supposait un décideur parfaitement informé qui choisit la meilleure solution. Les auteurs de ce chapitre montrent que la décision réelle est plus complexe : elle est limitée, négociée et parfois désordonnée.
| Critère | Catégories | Exemple |
|---|---|---|
| Degré de structuration (Simon) | Programmée (répétitive, traitée par une procédure) / non programmée (nouvelle, sans règle établie) | Réapprovisionner un stock / répondre à l'arrivée d'un concurrent étranger |
| Information disponible | Certitude (résultat connu), risque (probabilités connues), incertitude (probabilités inconnues) | Placement à taux fixe / lancement d'un produit testé / entrée sur un marché nouveau |
| Nombre de décideurs | Individuelle / collective | Décision du gérant / vote d'un conseil d'administration |
| Niveau (Ansoff) | Stratégique, tactique, opérationnelle | Voir chapitre 7 |
4.2 Simon : la rationalité limitée
Herbert Simon, prix Nobel d'économie en 1978, critique dès Administrative Behavior (1947) l'hypothèse d'un décideur omniscient.
Définition — Rationalité limitée : le décideur cherche à être rationnel, mais il ne connaît pas toutes les solutions possibles ni toutes leurs conséquences, et ses capacités de calcul, son temps et son attention sont limités.
Il ne cherche donc pas la solution optimale, mais la première solution satisfaisante au regard de ses critères (satisficing). Par exemple, une PME de Fès qui recrute un comptable n'évalue pas tous les comptables du Maroc : elle fixe des exigences (diplôme, expérience, salaire acceptable) et retient le premier candidat qui les remplit. Si aucun candidat ne convient, elle abaisse ou modifie ses exigences : le niveau d'aspiration s'ajuste à l'expérience.
Simon décrit la décision comme un processus en phases, appelé modèle IMC :
| Phase | Contenu | Question |
|---|---|---|
| Intelligence (information) | Repérer et formuler le problème, collecter l'information | Quel est le problème ? |
| Modélisation (conception) | Imaginer et construire des solutions possibles | Que pourrions-nous faire ? |
| Choix | Évaluer les solutions et en retenir une | Que faisons-nous ? |
| Évaluation (ajoutée ensuite) | Mettre en œuvre et vérifier les effets | Cela a-t-il marché ? |
Les phases ne se succèdent pas toujours dans l'ordre : on revient souvent en arrière quand une information nouvelle apparaît.
L'organisation aide ses membres à décider malgré ces limites. Avec James March (Organizations, 1958), Simon montre qu'elle fournit des programmes (procédures, routines), divise les problèmes en sous-problèmes confiés à des services spécialisés, et oriente les choix par l'autorité, la formation et la communication interne.
4.3 Cyert et March : l'organisation comme coalition
Dans A Behavioral Theory of the Firm (1963), Richard Cyert et James March décrivent l'entreprise comme une coalition d'individus et de groupes (dirigeants, salariés, actionnaires, fournisseurs, clients) aux objectifs différents. Les objectifs de l'organisation ne sont pas donnés : ils résultent de négociations permanentes. Quatre concepts expliquent comment elle décide :
| Concept | Signification |
|---|---|
| Quasi-résolution des conflits | Les conflits ne sont jamais complètement réglés : chaque service poursuit son objectif local, et les objectifs sont traités l'un après l'autre (le volume de production ce trimestre, la réduction des stocks le suivant) |
| Évitement de l'incertitude | L'organisation préfère les décisions à court terme et négocie avec son environnement (contrats de long terme, ententes, procédures) pour le rendre prévisible |
| Recherche « problémistique » | On ne cherche des solutions que lorsqu'un problème apparaît, et d'abord près du symptôme |
| Apprentissage organisationnel | Les objectifs, les règles d'attention et les procédures s'ajustent avec l'expérience |
Les auteurs introduisent aussi la notion de slack organisationnel : les ressources excédentaires (effectifs un peu supérieurs au besoin, avantages, budgets confortables) qui servent à satisfaire les membres de la coalition et amortissent les chocs.
4.4 Le modèle de la poubelle
Michael Cohen, James March et Johan Olsen (1972) étudient les universités, qu'ils appellent des anarchies organisées : les objectifs sont flous, les techniques mal maîtrisées et la participation des membres varie d'une réunion à l'autre. Dans ces organisations, la décision résulte de la rencontre, en partie fortuite, de quatre flux indépendants :
- des problèmes en attente ;
- des solutions disponibles, qui « cherchent » un problème auquel s'appliquer ;
- des participants qui entrent et sortent selon leur disponibilité ;
- des occasions de choix (réunions, conseils, échéances budgétaires).
Chaque occasion de choix est comme une « poubelle » où se déversent problèmes et solutions. Une décision peut être prise sans résoudre le problème qui l'a déclenchée, ou un problème peut rester sans décision faute de participants au bon moment. Ce modèle aide à comprendre pourquoi un logiciel déjà acheté finit par être imposé à un service qui n'en avait pas besoin.
4.5 Le pouvoir : l'analyse stratégique de Crozier et Friedberg
Définition — Pouvoir : capacité d'un acteur à obtenir d'un autre un comportement que celui-ci n'aurait pas adopté spontanément (d'après Robert Dahl, 1957).
Dans L'Acteur et le système (1977), Michel Crozier et Erhard Friedberg fondent l'analyse stratégique sur trois postulats :
- les individus n'acceptent jamais d'être traités comme de simples moyens au service de l'organisation ;
- chaque acteur garde une marge de liberté, même dans un système très contraignant ;
- il utilise cette marge selon une stratégie rationnelle mais limitée : offensive (accroître sa marge) ou défensive (la préserver).
Le pouvoir n'est pas un attribut, c'est une relation : réciproque mais déséquilibrée. Il appartient à celui qui maîtrise une zone d'incertitude dont les autres dépendent. Quatre sources de pouvoir sont distinguées :
| Source | Explication | Exemple |
|---|---|---|
| Expertise | Compétence rare et difficile à remplacer | Le seul technicien capable de réparer une machine importée |
| Relations avec l'environnement | L'acteur « marginal-sécant » appartient à plusieurs systèmes et fait le lien | Le commercial qui détient la relation avec le principal client |
| Maîtrise de l'information | Contrôle des flux de communication | L'assistante de direction qui filtre les dossiers et l'agenda du directeur |
| Utilisation des règles | Connaissance et application sélective des règlements | Le chef du personnel qui applique la règle à la lettre ou avec souplesse |
Dans Le Phénomène bureaucratique (1963), Crozier avait observé que, dans une usine de tabac très réglementée, les ouvriers d'entretien détenaient un pouvoir supérieur à leur position hiérarchique : les pannes des machines étaient la seule incertitude non couverte par les règles, et eux seuls savaient les réparer.
L'ensemble des jeux entre acteurs forme un système d'action concret : une organisation réelle, différente de l'organigramme, qui se stabilise par des règles du jeu implicites.
4.6 Méthode : la grille d'analyse stratégique
Pour analyser le pouvoir dans un cas, construisez un tableau :
| Acteur | Objectifs, enjeux | Ressources (zones d'incertitude) | Contraintes | Stratégie |
|---|---|---|---|---|
| … | Ce qu'il cherche à gagner ou à préserver | Ce qu'il maîtrise et dont les autres dépendent | Ce qui limite son action | Offensive ou défensive, alliances |
Puis dégagez le système d'action concret (qui dépend de qui, quelles règles du jeu implicites) et proposez des actions : réduire une dépendance excessive (formation d'un second technicien), formaliser une information, associer un acteur au projet.
⚠️ Les pièges à éviter
- Confondre rationalité limitée et irrationalité : le décideur reste rationnel dans ses limites.
- Présenter le modèle IMC comme une suite rigide d'étapes.
- Réduire le pouvoir à l'autorité hiérarchique : chez Crozier, un subordonné peut avoir plus de pouvoir que son chef.
- Oublier que le pouvoir est une relation réciproque, liée à une zone d'incertitude pertinente pour l'organisation.
- Appliquer le modèle de la poubelle à toutes les organisations : il décrit surtout les anarchies organisées.
Exercice 1 — Laiterie du Saïss, Meknès
La Laiterie du Saïss (380 salariés) vient d'acheter une ligne de conditionnement italienne. Seul Driss, technicien de maintenance, a suivi la formation du constructeur ; quand la ligne tombe en panne, il est le seul à pouvoir la relancer, et il refuse de rédiger des fiches de dépannage. M. Kettani, directeur commercial, gère personnellement la relation avec la grande chaîne de distribution qui achète 40 % de la production. Mme Berrada, assistante du directeur général, décide des dossiers qui arrivent sur son bureau et de l'ordre du jour des réunions. Le directeur administratif applique strictement le règlement sur les heures supplémentaires pour les uns et ferme les yeux pour d'autres.
Le directeur général veut choisir un progiciel de gestion intégré (ERP). Après avoir examiné trois offres, il retient la première qui respecte le budget de 900 000 DH et offre un module de traçabilité, sans étudier les quatre autres offres reçues.
- Pour chacun des quatre acteurs, identifiez la source de pouvoir au sens de Crozier et Friedberg.
- Expliquez la stratégie de Driss. Quel risque fait-elle courir à l'entreprise ?
- Comment qualifier le mode de décision du directeur général pour l'ERP ? Est-il irrationnel ?
- Quel type de décision est le choix de l'ERP ? Et le réapprovisionnement en emballages ?
- Proposez trois mesures pour réduire les dépendances excessives.
Voir le corrigé
1)
| Acteur | Source de pouvoir |
|---|---|
| Driss | Expertise : compétence rare sur une machine critique |
| M. Kettani | Relations avec l'environnement : acteur marginal-sécant entre l'entreprise et son principal client |
| Mme Berrada | Maîtrise de l'information : elle filtre les dossiers et fixe l'ordre du jour |
| Directeur administratif | Utilisation des règles : application sélective du règlement |
2) Driss adopte une stratégie défensive de protection de sa zone d'incertitude : en refusant de rédiger des fiches, il empêche la transmission de son savoir et reste indispensable. C'est rationnel de son point de vue (reconnaissance, sécurité de l'emploi, pouvoir de négociation), mais l'entreprise est vulnérable : en cas d'absence ou de départ de Driss, la ligne peut rester arrêtée plusieurs jours.
3) Le directeur général applique la rationalité limitée de Simon : il fixe des critères (budget, traçabilité) et retient la première solution satisfaisante (satisficing) au lieu de chercher l'optimum parmi les sept offres. Ce n'est pas irrationnel : analyser toutes les offres a un coût en temps et en attention. Le risque est de passer à côté d'une offre nettement meilleure ; il aurait pu fixer des critères supplémentaires (coût de maintenance, références au Maroc) avant de choisir.
4) Le choix de l'ERP est une décision non programmée (rare, nouvelle, sans procédure établie) et à dimension stratégique. Le réapprovisionnement en emballages est une décision programmée (répétitive, traitée par une règle de stock).
5) a) Former un second technicien et faire intervenir le constructeur pour rédiger avec Driss les procédures de dépannage, en valorisant Driss (rôle de référent, prime de tutorat) pour qu'il ne vive pas cette mesure comme une perte. b) Associer un deuxième commercial à la relation avec la grande chaîne et documenter l'historique du client. c) Formaliser les règles d'accès à l'ordre du jour et d'attribution des heures supplémentaires, pour réduire l'arbitraire et les tensions.
Exercice 2 — Les phases du modèle IMC
Une agence de voyages de Marrakech perd des clients depuis six mois. Classez dans l'ordre du modèle IMC les étapes suivantes : a) la directrice retient la création d'un site de réservation en ligne ; b) une étude montre que 60 % des clients perdus réservent désormais sur internet ; c) l'équipe imagine trois solutions : baisser les prix, créer un site, se spécialiser dans le tourisme d'affaires ; d) un an après, on mesure la part des réservations en ligne et le nombre de clients revenus.
Voir le corrigé
- Intelligence : b) (identification et formulation du problème).
- Modélisation : c) (conception des solutions possibles).
- Choix : a).
- Évaluation : d).
Si l'évaluation montre que le site n'attire pas assez de clients, l'agence reviendra à la phase d'intelligence : le processus est itératif.
Exercice 3 — Qui a du pouvoir à l'hôpital ?
Dans un hôpital régional, le directeur est nommé par le ministère. Le seul cardiologue de la région refuse les gardes du week-end ; la responsable du service informatique est la seule à maîtriser le logiciel de facturation ; le chef du bureau des entrées connaît parfaitement les procédures de prise en charge par l'AMO et les applique plus ou moins vite selon les services ; un médecin, élu municipal, obtient régulièrement des équipements pour son service.
- Identifiez la source de pouvoir de chaque acteur.
- Pourquoi le directeur, pourtant au sommet de la hiérarchie, a-t-il du mal à imposer les gardes au cardiologue ?
Voir le corrigé
- Cardiologue : expertise rare. Responsable informatique : expertise et maîtrise de l'information (facturation). Chef du bureau des entrées : utilisation des règles. Médecin élu : relations avec l'environnement (marginal-sécant entre l'hôpital et la commune).
- Le pouvoir n'est pas l'autorité : le cardiologue maîtrise une zone d'incertitude essentielle et difficile à remplacer (pénurie de spécialistes). S'il partait, le service s'arrêterait. La relation de pouvoir est donc déséquilibrée en sa faveur, malgré sa position hiérarchique. Le directeur doit négocier (contreparties, recrutement d'un second cardiologue, convention avec une clinique).
L'essentiel — Décision et pouvoir
- Décisions programmées (répétitives, procédure) ou non programmées (nouvelles) ; en certitude, risque (probabilités connues) ou incertitude.
- Simon (1947, Nobel 1978) : rationalité limitée (information, temps, capacités de calcul) ; recherche d'une solution satisfaisante et non optimale ; niveau d'aspiration ajustable.
- Modèle IMC : intelligence (identifier le problème), modélisation (concevoir des solutions), choix, puis évaluation ; allers-retours fréquents.
- March et Simon (1958) : l'organisation fournit des programmes et découpe les problèmes.
- Cyert et March (1963) : l'entreprise est une coalition ; quasi-résolution des conflits, évitement de l'incertitude, recherche problémistique, apprentissage ; slack organisationnel.
- Cohen, March et Olsen (1972) : modèle de la poubelle dans les anarchies organisées ; rencontre de problèmes, solutions, participants et occasions de choix.
- Crozier et Friedberg, L'Acteur et le système (1977) : acteur stratégique, marge de liberté, pouvoir = relation fondée sur la maîtrise d'une zone d'incertitude.
- Quatre sources : expertise, relations avec l'environnement (marginal-sécant), maîtrise de l'information, utilisation des règles ; système d'action concret.
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