Chapitre 5 · Semestre 3 · Partie 1

L'approche systémique et la théorie de la contingence

Management des Organisations — Fondements et théories des organisations

🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir un système et ses propriétés (ouverture, rétroaction, équifinalité) ;
  • décrire l'entreprise comme un système avec le modèle de Le Moigne ;
  • présenter l'approche sociotechnique du Tavistock Institute ;
  • exposer les travaux de contingence : Burns et Stalker, Woodward, Lawrence et Lorsch, Chandler, le groupe d'Aston ;
  • discuter les limites du déterminisme de la contingence.

5.1 De l'organisation fermée au système ouvert

L'école classique et l'école des relations humaines regardent l'organisation de l'intérieur : la tâche, la structure, le groupe. Elles ignorent presque l'environnement. À partir des années 1950, la théorie générale des systèmes du biologiste Ludwig von Bertalanffy et la cybernétique de Norbert Wiener (1948) proposent un autre regard : l'organisation est un système ouvert qui échange en permanence avec son environnement.

Définition — Système : ensemble d'éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d'un but (Joël de Rosnay, 1975).

Propriété Signification Exemple dans une entreprise
Finalité Le système poursuit un but Produire et vendre de façon rentable
Interaction Les éléments s'influencent mutuellement Une panne en production retarde les ventes et la trésorerie
Totalité (holisme) Le tout a des propriétés que n'ont pas les parties Une équipe soudée produit plus que la somme des individus (synergie)
Ouverture Échanges d'entrées (intrants) et de sorties (extrants) avec l'environnement Matières, capitaux, information en entrée ; produits, déchets, salaires en sortie
Rétroaction (feedback) Les résultats agissent en retour sur le fonctionnement Une baisse des ventes conduit à revoir les prix
Homéostasie Tendance à maintenir un équilibre malgré les perturbations Le stock de sécurité absorbe les retards des fournisseurs
Équifinalité Un même but peut être atteint par des chemins différents Deux PME réussissent, l'une par les prix bas, l'autre par la qualité

On distingue la rétroaction négative, qui corrige l'écart et stabilise le système (un thermostat, un contrôle budgétaire), et la rétroaction positive, qui amplifie le mouvement (une rumeur de difficultés fait fuir les clients, ce qui aggrave les difficultés). Daniel Katz et Robert Kahn (The Social Psychology of Organizations, 1966) appliquent ces idées aux organisations : pour survivre, elles doivent importer plus d'énergie qu'elles n'en consomment (entropie négative), sinon elles se dégradent.

5.2 L'entreprise comme système : le modèle de Le Moigne

Jean-Louis Le Moigne (La Théorie du système général, 1977) décompose l'entreprise en trois sous-systèmes :

Sous-système Rôle Exemple dans un hôtel de Marrakech
Système de pilotage (décision) Fixe les objectifs, décide, contrôle Direction générale, comité de direction
Système d'information Collecte, mémorise et transmet l'information entre les deux autres Logiciel de réservation, tableaux de bord de taux d'occupation
Système opérant Transforme les entrées en sorties Réception, chambres, restauration, spa

Le système d'information fait le lien : il remonte au pilotage les données du système opérant (taux d'occupation, avis des clients) et transmet vers le bas les décisions (tarifs, plannings). Un système d'information défaillant coupe le pilotage de la réalité.

5.3 L'approche sociotechnique

Au Tavistock Institute de Londres, Eric Trist et Ken Bamforth (1951) étudient les mines de charbon britanniques. La mécanisation de l'extraction a détruit les petites équipes autonomes de mineurs pour imposer une organisation parcellisée de type taylorien. Résultat : la productivité espérée n'est pas au rendez-vous, et l'absentéisme augmente.

Leur conclusion : une organisation combine un système technique (machines, procédés) et un système social (relations, groupes). Il faut les concevoir ensemble (« optimisation conjointe ») plutôt qu'adapter les hommes aux machines. L'approche débouche sur les groupes semi-autonomes : une équipe reçoit un objectif global et organise elle-même la répartition du travail. L'usine Volvo de Kalmar, en Suède (1974), a supprimé la chaîne classique au profit d'équipes qui assemblaient chacune une partie importante du véhicule.

5.4 La théorie de la contingence : « it all depends »

L'école de la contingence tire les conséquences de l'approche systémique : il n'existe pas de structure universellement bonne (contre le one best way). La structure efficace dépend de facteurs de contingence : l'environnement, la technologie, la stratégie, la taille, l'âge de l'organisation.

Burns et Stalker (The Management of Innovation, 1961) étudient une vingtaine d'entreprises britanniques, dont plusieurs se lancent dans l'électronique.

Structure mécaniste Structure organique
Tâches très spécialisées et définies précisément Tâches redéfinies en permanence selon les problèmes
Hiérarchie forte, communication verticale Communication latérale, en réseau
Règles et procédures nombreuses Peu de formalisation, ajustements
Savoir concentré au sommet Savoir réparti dans l'organisation
Adaptée à un environnement stable Adaptée à un environnement instable et innovant

Joan Woodward (Industrial Organization, 1965) étudie une centaine d'entreprises du sud-est de l'Angleterre et montre que la technologie de production influence la structure :

Type de production Exemple Structure des entreprises performantes
Unitaire ou petites séries Chantier naval, artisanat de luxe Plutôt organique, peu de niveaux hiérarchiques
Grandes séries, masse Automobile, électroménager Mécaniste, forte standardisation, large éventail de subordination des contremaîtres
Processus continu Raffinerie, cimenterie, engrais Plutôt organique, nombreux niveaux hiérarchiques, personnel qualifié

Paul Lawrence et Jay Lorsch (Organization and Environment, 1967) comparent des entreprises des plastiques (environnement très incertain), de l'agroalimentaire (incertitude moyenne) et des conteneurs (environnement stable). Ils introduisent deux notions :

  • la différenciation : les départements développent des orientations différentes (objectifs, horizon de temps, style de relations, degré de formalisation) pour s'adapter à leur propre segment d'environnement ; la recherche pense à long terme, la production à court terme ;
  • l'intégration : la qualité de la coordination entre ces départements (comités, chefs de projet, services de liaison).

Plus l'environnement est incertain, plus la différenciation doit être forte ; les entreprises performantes sont celles qui parviennent à associer forte différenciation et forte intégration.

Alfred Chandler (Strategy and Structure, 1962) étudie l'histoire de grandes entreprises américaines (DuPont, General Motors, Standard Oil of New Jersey, Sears). Il montre que la structure suit la stratégie : lorsque l'entreprise se diversifie, la structure fonctionnelle centralisée devient inadaptée et laisse place à la structure multidivisionnelle.

Enfin, le groupe d'Aston (Derek Pugh, David Hickson et leurs collègues, années 1960) mesure statistiquement la structure de nombreuses organisations et montre que la taille est un facteur décisif : plus une organisation grandit, plus elle se spécialise, se formalise et standardise ses activités.

5.5 Apports et limites

La contingence a imposé une idée devenue évidente : il faut adapter l'organisation à sa situation. Elle a aussi été critiquée :

  • elle est déterministe : elle semble dire que l'environnement impose la structure. John Child (1972) répond que les dirigeants disposent d'un choix stratégique : ils peuvent agir sur l'environnement (choisir leurs marchés, s'allier) ;
  • les facteurs de contingence agissent ensemble et parfois en sens contraire (une grande entreprise dans un environnement très instable) ;
  • elle mesure la performance de façon discutable, à un moment donné.

Mintzberg fera la synthèse de ces travaux dans ses configurations structurelles (chapitre 8).

5.6 Méthode : analyser un cas avec la contingence

  1. Repérer les facteurs de contingence dans l'énoncé : stabilité ou turbulence de l'environnement, type de technologie, stratégie (spécialisation, diversification), taille et âge.
  2. Rattacher chaque facteur à un auteur : environnement → Burns et Stalker, Lawrence et Lorsch ; technologie → Woodward ; stratégie → Chandler ; taille → Aston.
  3. Décrire la structure actuelle et juger si elle est cohérente avec ces facteurs.
  4. Recommander les ajustements (plus de souplesse, mécanismes d'intégration, divisionnalisation) en rappelant qu'ils ont un coût.

⚠️ Les pièges à éviter

  • Confondre approche systémique (l'organisation est un système ouvert) et contingence (la structure dépend de facteurs externes et internes) : la seconde découle de la première.
  • Dire qu'une structure organique est « meilleure » qu'une structure mécaniste : tout dépend de l'environnement.
  • Oublier la différenciation chez Lawrence et Lorsch : l'intégration seule ne suffit pas.
  • Inverser la formule de Chandler : c'est la structure qui suit la stratégie.
  • Présenter la contingence sans sa critique (choix stratégique de Child).

Exercice 1 — Deux entreprises, deux structures

Ciments du Tadla produit du ciment dans une usine à feu continu près de Béni Mellal (420 salariés). La demande dépend surtout des programmes de construction et évolue lentement. Les procédures sont nombreuses et écrites ; l'organigramme compte sept niveaux hiérarchiques ; les décisions importantes remontent au directeur de l'usine.

DataNova, start-up de 35 personnes installée au Technopark de Casablanca, développe des applications de paiement mobile. Ses technologies changent tous les six mois et de nouveaux concurrents apparaissent sans cesse. La fondatrice veut introduire des fiches de poste détaillées, un circuit de validation en trois signatures et un règlement intérieur de 40 pages « pour faire sérieux ».

  1. Identifiez les facteurs de contingence de chaque entreprise.
  2. À l'aide de Burns et Stalker, dites quelle structure convient à chacune.
  3. Que nous apprend Woodward sur Ciments du Tadla ?
  4. Que pensez-vous du projet de la fondatrice de DataNova ?
  5. Décrivez DataNova comme un système au sens de Le Moigne et donnez un exemple de rétroaction négative et de rétroaction positive.
Voir le corrigé

1) Ciments du Tadla : environnement stable, technologie de processus continu, taille importante. DataNova : environnement très instable (technologie et concurrence), production par projets (logiciels), petite taille et organisation jeune.

2) Selon Burns et Stalker, Ciments du Tadla peut fonctionner avec une structure mécaniste (procédures, hiérarchie) adaptée à un environnement stable. DataNova a besoin d'une structure organique : tâches redéfinies selon les projets, communication latérale, décisions rapides prises par ceux qui détiennent le savoir technique.

3) Selon Woodward, dans le processus continu, les entreprises performantes ont beaucoup de niveaux hiérarchiques et un personnel qualifié chargé de surveiller des installations complexes. Les sept niveaux de Ciments du Tadla sont donc cohérents avec sa technologie. Woodward observe même que ces entreprises ont souvent une gestion des relations plus souple qu'en production de masse : l'usine peut alléger ses procédures sans changer sa hiérarchie.

4) Le projet va contre la contingence : formaliser et multiplier les signatures rendrait DataNova mécaniste alors que son environnement exige réactivité et innovation. La fondatrice confond sérieux et rigidité. Elle peut formaliser l'essentiel (règles de sécurité des données, délégations de dépense) sans figer les rôles. Avec la croissance (groupe d'Aston), une formalisation progressive deviendra nécessaire, mais elle doit suivre la taille, pas la précéder.

5) Pilotage : la fondatrice et les responsables techniques et commerciaux. Information : outils de suivi des projets, statistiques d'utilisation des applications, retours clients. Opérant : développeurs, testeurs, commerciaux. Rétroaction négative : les statistiques montrent une hausse des bugs, l'équipe renforce les tests, les bugs diminuent (retour à l'équilibre). Rétroaction positive : de bons avis attirent des utilisateurs, ce qui attire des commerçants partenaires, ce qui attire encore plus d'utilisateurs (effet boule de neige).

Exercice 2 — Quel facteur, quel auteur ?

Pour chaque situation, indiquez le facteur de contingence en jeu et l'auteur à mobiliser : a) une banque qui passe de 300 à 3 000 salariés multiplie les procédures écrites ; b) un groupe agroalimentaire qui se diversifie dans l'eau minérale et les biscuits crée une division par activité ; c) une entreprise de jeux vidéo supprime ses échelons intermédiaires face à des marchés imprévisibles ; d) un fabricant d'électroménager en grande série standardise tous ses postes ; e) un laboratoire pharmaceutique crée des chefs de projet pour coordonner recherche, production et marketing.

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a) Taille — groupe d'Aston. b) Stratégie de diversification — Chandler. c) Environnement instable — Burns et Stalker (structure organique). d) Technologie de masse — Woodward. e) Environnement incertain exigeant différenciation et intégration — Lawrence et Lorsch (les chefs de projet sont un mécanisme d'intégration).

Exercice 3 — Rétroactions dans un restaurant

Un restaurant de Tanger suit chaque semaine le nombre de couverts et les avis en ligne. 1) Quand les avis signalent une attente trop longue, le gérant ajoute un serveur le week-end et les délais redeviennent normaux. 2) Un article élogieux dans un guide attire des clients, dont les photos partagées attirent d'autres clients, jusqu'à la saturation. 3) Un concurrent réussit en proposant une carte courte et bon marché, alors que le restaurant réussit avec une carte gastronomique.

Nommez la propriété systémique illustrée par chaque situation.

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  1. Rétroaction négative : l'écart est corrigé, le système revient à l'équilibre (homéostasie). 2) Rétroaction positive : le mouvement s'amplifie jusqu'à une limite (saturation). 3) Équifinalité : deux chemins différents mènent au même but (rentabilité, fidélisation).

L'essentiel — Systémique et contingence

  • Von Bertalanffy (théorie générale des systèmes) et Wiener (cybernétique, 1948) : l'organisation est un système ouvert.
  • Système (de Rosnay, 1975) : éléments en interaction dynamique organisés en fonction d'un but ; propriétés : finalité, totalité (synergie), ouverture, rétroaction négative (régulation) ou positive (amplification), homéostasie, équifinalité.
  • Katz et Kahn (1966) : entropie négative. Le Moigne (1977) : systèmes de pilotage, d'information, opérant.
  • Tavistock (Trist et Bamforth, 1951) : optimisation conjointe des systèmes technique et social ; groupes semi-autonomes (Volvo Kalmar, 1974).
  • Contingence : pas de one best way. Burns et Stalker (1961) : mécaniste (environnement stable) / organique (instable).
  • Woodward (1965) : technologie unitaire, de masse (mécaniste), processus continu (nombreux niveaux).
  • Lawrence et Lorsch (1967) : différenciation et intégration, toutes deux fortes en environnement incertain.
  • Chandler (1962) : la structure suit la stratégie ; diversification → multidivisionnelle. Aston : la taille accroît spécialisation et formalisation. Critique : Child (1972), choix stratégique.
1La théorie générale des systèmes est associée à :
2L'équifinalité signifie que :
3Une rétroaction négative a pour effet de :
4Selon Le Moigne, le sous-système qui transforme les entrées en sorties est :
5L'approche sociotechnique est née des travaux du Tavistock Institute sur :
6Pour Burns et Stalker, une structure organique convient à un environnement :
7Woodward a montré l'influence sur la structure de :
8Chez Lawrence et Lorsch, l'intégration désigne :
9La formule « la structure suit la stratégie » est de :
10La critique de la contingence par Child (1972) repose sur l'idée de :

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