Les nouvelles théories des organisations
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- expliquer pourquoi les entreprises existent selon la théorie des coûts de transaction ;
- appliquer les critères de Williamson à une décision « faire ou faire faire » ;
- analyser une relation d'agence, ses problèmes et ses coûts ;
- présenter les théories des droits de propriété, des parties prenantes et néo-institutionnelle ;
- choisir la théorie adaptée à la question posée dans un cas.
6.1 Pourquoi de « nouvelles » théories ?
À partir des années 1970, des économistes et des sociologues renouvellent l'analyse des organisations. Les économistes se demandent pourquoi les entreprises existent alors que le marché est censé coordonner efficacement les échanges, et comment les contrats entre les parties (actionnaires, dirigeants, salariés, fournisseurs) règlent les conflits d'intérêts. Les sociologues, eux, cherchent à comprendre pourquoi des organisations très différentes finissent par se ressembler. Ces approches partagent deux idées : l'organisation est un nœud de contrats ou de relations, et les acteurs ont une rationalité limitée et des intérêts propres.
6.2 La théorie des coûts de transaction
Dans The Nature of the Firm (1937), Ronald Coase (prix Nobel 1991) pose une question simple : si le marché fonctionne si bien, pourquoi tant d'activités sont-elles coordonnées à l'intérieur des entreprises par l'autorité plutôt que par les prix ? Sa réponse : utiliser le marché coûte.
Définition — Coûts de transaction : coûts liés au recours au marché : rechercher un partenaire et l'information sur les prix, négocier, rédiger le contrat (coûts ex ante), puis en surveiller l'exécution, régler les litiges et le renégocier (coûts ex post).
L'entreprise existe lorsque coordonner une activité en interne par la hiérarchie coûte moins cher que de passer par le marché. Oliver Williamson (Markets and Hierarchies, 1975 ; The Economic Institutions of Capitalism, 1985 ; prix Nobel 2009) précise la théorie. Il retient deux hypothèses de comportement : la rationalité limitée (on ne peut pas tout prévoir dans un contrat) et l'opportunisme (certains partenaires profitent des failles du contrat, « la recherche de l'intérêt personnel avec ruse »). Il caractérise ensuite chaque transaction par trois attributs :
| Attribut | Signification | Effet sur le choix |
|---|---|---|
| Spécificité des actifs | Investissement dédié à une relation et qui perd sa valeur ailleurs (site, équipement, compétence, marque) | Plus elle est forte, plus on internalise (risque d'être « pris en otage » par le partenaire) |
| Incertitude | Difficulté à prévoir les événements et les comportements | Forte incertitude + spécificité → hiérarchie |
| Fréquence | Répétition de la transaction | Transaction fréquente → une structure interne dédiée se rentabilise |
Trois formes de coordination sont possibles : le marché (achat ponctuel), la hiérarchie (intégration dans l'entreprise) et les formes hybrides (sous-traitance de long terme, franchise, alliances, contrats d'approvisionnement). Un équipementier qui construit une usine à côté de celle de son unique client automobile dans la zone de Tanger Med réalise un investissement très spécifique (actif de site) : il exigera un contrat de long terme, et le client pourra être tenté de l'intégrer.
6.3 La théorie de l'agence
Michael Jensen et William Meckling (1976) partent d'un constat ancien d'Adolf Berle et Gardiner Means (1932) : dans les grandes sociétés, la propriété (actionnaires) est séparée du contrôle (dirigeants).
Définition — Relation d'agence : contrat par lequel une personne, le principal, engage une autre personne, l'agent, pour accomplir en son nom une tâche qui implique une délégation de pouvoir de décision.
Le problème vient de deux éléments : les intérêts divergent (l'actionnaire veut la valeur de ses actions, le dirigeant peut préférer son salaire, son prestige, la taille de l'entreprise ou sa tranquillité) et l'information est asymétrique (l'agent en sait plus que le principal).
| Problème | Moment | Exemple |
|---|---|---|
| Sélection adverse (information cachée) | Avant le contrat | Le principal ne peut pas vérifier la vraie compétence d'un candidat au poste de directeur |
| Aléa moral (action cachée) | Après le contrat | Le dirigeant engage des dépenses de prestige ou prend des risques excessifs, sans que les actionnaires le voient |
Pour limiter ces problèmes, le principal supporte des coûts d'agence :
- les coûts de surveillance engagés par le principal (conseil d'administration, audit, reporting) ;
- les coûts d'obligation (ou de dédouanement) engagés par l'agent pour prouver sa bonne gestion (rapports, certification) ;
- la perte résiduelle : l'écart de valeur qui subsiste malgré tout entre la gestion de l'agent et celle qu'aurait eue le principal.
Les mécanismes de gouvernance servent à aligner les intérêts : conseil d'administration et administrateurs indépendants, rémunération des dirigeants liée aux résultats, audit légal par un commissaire aux comptes (obligatoire dans la SA marocaine, loi 17-95), information des actionnaires, contrôle par le marché financier et l'AMMC pour les sociétés cotées. Au Maroc, le Code marocain de bonnes pratiques de gouvernance d'entreprise (2008) diffuse ces recommandations. La relation d'agence existe aussi entre dirigeants et salariés, ou entre actionnaires et banques prêteuses.
6.4 La théorie des droits de propriété
Armen Alchian et Harold Demsetz (1972) s'intéressent au travail en équipe : quand le résultat est collectif, il est difficile de mesurer la contribution de chacun et certains sont tentés de relâcher leur effort (tire-au-flanc). Il faut donc un contrôleur, et pour qu'il contrôle bien, il doit recevoir le revenu résiduel (le profit après paiement de tous les autres). C'est la justification économique du propriétaire-entrepreneur.
Plus largement, cette théorie considère qu'un droit de propriété complet réunit trois attributs : l'usus (utiliser le bien), le fructus (en percevoir les fruits) et l'abusus (le vendre ou le transformer). Plus ces droits sont clairement attribués, plus les acteurs sont incités à gérer efficacement ; les auteurs en déduisent que les formes où ils sont dilués (propriété collective ou publique) créent moins d'incitations, ce qui reste discuté.
6.5 La théorie des parties prenantes
Edward Freeman (Strategic Management: A Stakeholder Approach, 1984) élargit la question : à qui l'entreprise doit-elle rendre des comptes ?
Définition — Partie prenante : tout groupe ou individu qui peut affecter la réalisation des objectifs de l'organisation, ou être affecté par elle.
| Parties prenantes primaires (contrat, lien direct) | Parties prenantes secondaires (influence indirecte) |
|---|---|
| Actionnaires, salariés, clients, fournisseurs, banques | Collectivités locales, État, ONG, médias, riverains, syndicats |
Mitchell, Agle et Wood (1997) proposent de hiérarchiser les parties prenantes selon trois attributs : le pouvoir, la légitimité et l'urgence de leur demande. Cette théorie oppose une gouvernance actionnariale (maximiser la valeur pour l'actionnaire) à une gouvernance partenariale (créer de la valeur pour l'ensemble des parties prenantes). Elle fonde la responsabilité sociétale des entreprises : au Maroc, la CGEM décerne un Label RSE aux entreprises qui s'engagent sur ces questions.
6.6 Le néo-institutionnalisme sociologique
John Meyer et Brian Rowan (1977) observent que les organisations adoptent souvent des structures et des procédures non parce qu'elles sont efficaces, mais parce qu'elles sont légitimes aux yeux de leur environnement (« mythes rationnels »). Elles les affichent parfois sans les appliquer vraiment : c'est le découplage entre la façade et le fonctionnement réel.
Paul DiMaggio et Walter Powell (1983) expliquent ainsi pourquoi les organisations d'un même champ se ressemblent de plus en plus : c'est l'isomorphisme institutionnel.
| Type d'isomorphisme | Mécanisme | Exemple |
|---|---|---|
| Coercitif | Pressions de l'État, de la loi, d'un donneur d'ordres | Un grand client exige de ses fournisseurs la certification ISO 9001 |
| Mimétique | Imitation des organisations jugées performantes, surtout en situation d'incertitude | Les banques copient l'application mobile du leader |
| Normatif | Diffusion par les professions, les écoles et les associations professionnelles | Les cadres formés dans les mêmes écoles appliquent les mêmes méthodes |
6.7 La théorie des ressources
Edith Penrose (1959) puis Birger Wernerfelt (1984) et Jay Barney (1991) voient l'entreprise comme un ensemble de ressources et de compétences. Un avantage durable vient des ressources de valeur, rares, difficiles à imiter et sans substitut (critères VRIN). Gary Hamel et C.K. Prahalad (1990) parlent de compétences clés. Cette approche est développée dans le cours de management stratégique.
6.8 Méthode : choisir la bonne théorie
| Question posée dans le cas | Théorie à mobiliser |
|---|---|
| Faut-il produire en interne ou sous-traiter ? | Coûts de transaction |
| Les dirigeants servent-ils l'intérêt des actionnaires ? Comment les inciter ? | Agence |
| Qui doit contrôler et recevoir le profit ? | Droits de propriété |
| À quels groupes l'entreprise doit-elle rendre des comptes ? | Parties prenantes |
| Pourquoi toutes les entreprises du secteur adoptent-elles la même pratique ? | Néo-institutionnalisme |
| D'où vient l'avantage de l'entreprise ? | Ressources |
⚠️ Les pièges à éviter
- Confondre sélection adverse (avant le contrat) et aléa moral (après).
- Réduire les coûts de transaction au prix d'achat : ce sont les coûts de recours au marché (recherche, négociation, contrôle).
- Oublier l'opportunisme chez Williamson : sans lui, un contrat suffirait même en cas de spécificité.
- Présenter la relation d'agence comme limitée aux actionnaires et dirigeants.
- Dire que l'isomorphisme garantit l'efficacité : une pratique peut être adoptée pour sa seule légitimité.
Exercice 1 — Groupe Nour Agro
Nour Agro, groupe agroalimentaire familial coté à la Bourse de Casablanca, a recruté un directeur général extérieur à la famille. Sa rémunération variable est fixée à 1 % du chiffre d'affaires. En un an, le chiffre d'affaires a progressé de 15 %, mais la marge a fortement baissé, car de nombreuses ventes ont été conclues avec des remises importantes.
Le groupe s'interroge aussi sur ses livraisons. Aujourd'hui, il assure lui-même 24 000 livraisons par an avec 12 camions : amortissements 1 440 000 DH, salaires des chauffeurs 1 296 000 DH, carburant et entretien 2 160 000 DH par an. Un transporteur propose 185 DH par livraison ; les coûts de sélection, de négociation et de contrôle du contrat sont estimés à 360 000 DH par an. Les camions sont standard et plusieurs transporteurs sont présents dans la région.
Enfin, le groupe vient d'obtenir la certification ISO 22000 (sécurité des aliments), exigée par deux grandes chaînes de distribution, et envisage de publier un rapport RSE « comme les autres groupes cotés ».
- Identifiez la relation d'agence et le problème révélé par la hausse du chiffre d'affaires. Proposez un meilleur système de rémunération.
- Quels coûts d'agence le groupe supporte-t-il ?
- Calculez le coût par livraison en interne et en externe, coûts de transaction compris.
- Que conseille la théorie de Williamson ?
- Analysez la certification ISO 22000 et le projet de rapport RSE avec DiMaggio et Powell.
Voir le corrigé
1) Le principal est l'ensemble des actionnaires (la famille et les actionnaires minoritaires), l'agent est le directeur général. Les intérêts divergent : rémunéré sur le chiffre d'affaires, le DG a intérêt à vendre davantage, même avec des remises qui détruisent la marge ; les actionnaires veulent la rentabilité. C'est un aléa moral rendu possible par un contrat mal conçu. Il faudrait indexer la part variable sur le résultat ou la rentabilité des capitaux engagés, sur plusieurs années, avec des critères de qualité (marge, créances clients), et éventuellement une part en actions à conserver plusieurs années.
2) Coûts de surveillance : conseil d'administration, comité d'audit, commissaire aux comptes, contrôle de l'AMMC. Coûts d'obligation : rapports et reporting que le DG fournit. Perte résiduelle : la marge perdue à cause des remises, malgré ces contrôles.
3) Coût interne $= 1\,440\,000 + 1\,296\,000 + 2\,160\,000 = 4\,896\,000$ DH, soit $\dfrac{4\,896\,000}{24\,000} = 204$ DH par livraison.
Coût externe $= 185 \times 24\,000 + 360\,000 = 4\,440\,000 + 360\,000 = 4\,800\,000$ DH, soit $\dfrac{4\,800\,000}{24\,000} = 200$ DH par livraison.
L'externalisation fait économiser $4\,896\,000 - 4\,800\,000 = 96\,000$ DH par an, coûts de transaction compris.
4) Les actifs sont peu spécifiques (camions standard, livraisons banales) et le marché offre plusieurs transporteurs : le risque d'opportunisme est faible, car Nour Agro peut changer de prestataire. Williamson conseille alors le marché ou une forme hybride (contrat d'un à trois ans avec pénalités de retard). L'économie étant modeste, le groupe vérifiera la qualité de service (délais, respect de la chaîne du froid) avant de décider ; si les livraisons exigeaient des camions frigorifiques très spécialisés, l'intégration redeviendrait pertinente.
5) La certification ISO 22000 relève de l'isomorphisme coercitif : elle est imposée par des clients puissants. Le rapport RSE « comme les autres » relève de l'isomorphisme mimétique, voire normatif. Le risque, selon Meyer et Rowan, est le découplage : publier un rapport pour la légitimité sans changer réellement les pratiques. Pour éviter cela, le rapport devrait reposer sur des indicateurs précis et vérifiés, utiles au pilotage.
Exercice 2 — Sélection adverse ou aléa moral ?
Classez chaque situation : a) un candidat au poste de directeur financier exagère son expérience lors de l'entretien ; b) un directeur d'agence bancaire accorde des crédits risqués pour atteindre son objectif de volume ; c) un assureur ne sait pas quels conducteurs sont prudents au moment de fixer la prime ; d) un salarié en télétravail réduit son effort, sachant qu'il n'est pas observé ; e) un dirigeant achète un avion d'affaires surtout pour son prestige.
Voir le corrigé
Sélection adverse (information cachée avant le contrat) : a) et c). Aléa moral (action cachée après le contrat) : b), d) et e). Dans b) et e), le dirigeant utilise sa marge de décision à son profit plutôt qu'à celui du principal.
Exercice 3 — Faire ou faire faire ?
Pour chaque activité, recommandez marché, forme hybride ou hiérarchie selon Williamson : a) le nettoyage des bureaux d'une compagnie d'assurance à Rabat ; b) la fabrication d'un moule unique, conçu pour un seul modèle de pièce, par un sous-traitant d'un constructeur automobile ; c) le développement du logiciel qui porte le savoir-faire principal d'une fintech ; d) la fourniture régulière d'emballages personnalisés à une marque de biscuits.
Voir le corrigé
a) Marché : actif non spécifique, nombreux prestataires. b) Hiérarchie ou contrat de long terme très protecteur : actif très spécifique (le moule ne sert à rien ailleurs), risque de hold-up. c) Hiérarchie : compétence spécifique et stratégique, forte incertitude, risque de fuite du savoir-faire. d) Forme hybride : spécificité moyenne (impression à la marque) et fréquence élevée, d'où un contrat d'approvisionnement pluriannuel avec cahier des charges.
L'essentiel — Les nouvelles théories
- Coase (1937) : l'entreprise existe car le recours au marché a un coût (recherche, négociation, contrat, contrôle).
- Williamson (1975, 1985) : rationalité limitée + opportunisme ; attributs : spécificité des actifs, incertitude, fréquence ; marché, hiérarchie ou forme hybride ; arbitrage faire ou faire faire.
- Jensen et Meckling (1976) : relation principal / agent, divergence d'intérêts et asymétrie d'information ; sélection adverse (avant le contrat), aléa moral (après).
- Coûts d'agence : surveillance, obligation (dédouanement), perte résiduelle ; gouvernance : conseil, audit, commissaire aux comptes (loi 17-95), AMMC, rémunération incitative.
- Alchian et Demsetz (1972) : production en équipe, tire-au-flanc, contrôleur titulaire du revenu résiduel ; usus, fructus, abusus.
- Freeman (1984) : parties prenantes primaires et secondaires ; pouvoir, légitimité, urgence (Mitchell, Agle et Wood) ; gouvernance actionnariale ou partenariale ; Label RSE de la CGEM.
- Meyer et Rowan (1977) : mythes rationnels, découplage ; DiMaggio et Powell (1983) : isomorphisme coercitif, mimétique, normatif.
- Ressources : Penrose, Wernerfelt, Barney (VRIN), compétences clés (Hamel et Prahalad).
📚S'entraîner sur des sujets réels
Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Management des Organisations : énoncé complet et corrigé indicatif.
- 2018Marketing et Action CommercialesFSJES Settat · Settat
- 2018Master Gestion des Ressources HumainesFSJES Settat (Hassan 1er) · Settat
- 2017Master Management des Ressources Humaines (MRH)FSJES Ain Sebaa · Casablanca
- 2017Master Gestion des Ressources HumainesFSJES · Settat