Chapitre 8 · Semestre 1

La pensée économique des origines à Marx

Introduction aux Sciences Économiques

🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • présenter les apports d'Ibn Khaldoun à l'analyse économique ;
  • expliquer les idées des mercantilistes et des physiocrates ;
  • exposer les thèses des économistes classiques : Smith, Ricardo, Malthus, Say ;
  • calculer et interpréter un avantage comparatif ;
  • présenter l'analyse de Marx : valeur-travail, plus-value, accumulation et crises.

8.1 Avant l'économie politique : Aristote et Ibn Khaldoun

Les philosophes grecs abordaient déjà l'économie sous l'angle moral. Aristote distingue l'économique (l'administration de la maison, naturelle et limitée) et la chrématistique (l'art de s'enrichir sans limite, qu'il condamne), et il condamne le prêt à intérêt. Il distingue aussi la valeur d'usage d'un bien (son utilité) et sa valeur d'échange (ce qu'il permet d'obtenir).

Au XIVe siècle, le penseur maghrébin Ibn Khaldoun (1332-1406), né à Tunis et qui a notamment servi à la cour mérinide de Fès, développe dans la Muqaddima (1377) des idées d'une étonnante modernité :

  • le travail est la source de la richesse et de la valeur des biens ;
  • la division du travail et la coopération permettent de produire bien plus que des individus isolés, et elles se développent avec la taille des villes ;
  • la demande des dirigeants et des citadins entraîne la prospérité des métiers et du commerce ;
  • l'impôt : au début d'une dynastie, des taux faibles rapportent beaucoup car l'activité est florissante ; à la fin, des taux élevés découragent l'effort et rapportent peu. L'économiste américain Arthur Laffer a reconnu cette idée comme une source de sa célèbre courbe (« trop d'impôt tue l'impôt »).

Ibn Khaldoun analyse aussi le cycle des dynasties, liant la solidarité du groupe ('asabiyya), la prospérité économique et le déclin. Il est souvent cité comme un précurseur de la sociologie et de l'économie.

8.2 Les mercantilistes (XVIe-XVIIIe siècles)

Avec les grandes découvertes et la formation des États-nations, les mercantilistes associent la richesse de la nation à l'accumulation de métaux précieux (or et argent) et la puissance de l'État à la richesse.

Courant Pays Idée principale
Bullionisme Espagne Accumuler directement l'or et l'argent venus d'Amérique, interdire leur sortie
Industrialisme (colbertisme) France Développer des manufactures royales pour exporter des produits finis
Commercialisme Angleterre (Thomas Mun) Dégager un excédent commercial grâce au commerce maritime

Leurs recommandations sont protectionnistes : favoriser les exportations, limiter les importations par des droits de douane, coloniser pour obtenir des matières premières. Les mercantilistes considèrent que le commerce est un jeu à somme nulle : ce qu'un pays gagne, un autre le perd. Jean Bodin (1568) explique déjà la hausse des prix en Europe par l'afflux d'or et d'argent d'Amérique : c'est une première version de la théorie quantitative de la monnaie (chapitre 5).

8.3 Les physiocrates (XVIIIe siècle)

En réaction au mercantilisme, les physiocrates français (physis : la nature ; kratos : le pouvoir), menés par François Quesnay (1694-1774), affirment que seule la terre est productive : seule l'agriculture dégage un produit net, un surplus par rapport aux dépenses. L'industrie et le commerce sont « stériles » : ils transforment ou déplacent la richesse sans l'accroître.

Le Tableau économique (1758) représente la circulation de ce produit net entre trois classes : la classe productive (les fermiers), la classe des propriétaires (qui perçoivent la rente) et la classe stérile (artisans et commerçants). C'est la première représentation du circuit économique (chapitre 3). Les physiocrates croient en un ordre naturel que l'État ne doit pas perturber, d'où la formule attribuée à Vincent de Gournay : « Laissez faire, laissez passer ».

8.4 Les classiques : Smith, Malthus, Say, Ricardo

L'école classique (1776-1848) fonde l'économie politique moderne.

Adam Smith (1723-1790), Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) :

  • la richesse vient du travail et de sa productivité, accrue par la division du travail ; dans l'exemple de la manufacture d'épingles, dix ouvriers spécialisés produisent environ 48 000 épingles par jour, alors qu'un ouvrier seul en ferait à peine quelques-unes ;
  • la main invisible : en poursuivant son intérêt personnel sur un marché concurrentiel, chacun contribue sans le vouloir à l'intérêt général ;
  • l'État doit se limiter aux fonctions régaliennes et à quelques travaux publics ;
  • le libre-échange profite à tous selon la théorie de l'avantage absolu : chaque pays se spécialise dans ce qu'il produit à moindre coût que les autres.

Thomas Robert Malthus (1766-1834), Essai sur le principe de population (1798) : la population tend à croître selon une progression géométrique (1, 2, 4, 8…) alors que les subsistances n'augmentent que selon une progression arithmétique (1, 2, 3, 4…). Sans freins (célibat, mariage tardif, ou famines et épidémies), la misère est inévitable. Les progrès de l'agriculture et la transition démographique ont démenti sa prédiction dans les pays industrialisés, mais la question des ressources revient avec l'écologie.

Jean-Baptiste Say (1767-1832), Traité d'économie politique (1803), énonce la loi des débouchés : « les produits s'échangent contre des produits ». Toute production distribue des revenus qui seront dépensés ; l'offre crée sa propre demande, et il ne peut pas y avoir de crise générale de surproduction durable. Keynes contestera cette loi (chapitre 9).

David Ricardo (1772-1823), Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817) :

  • la théorie de l'avantage comparatif : même un pays moins efficace dans toutes les productions gagne à se spécialiser dans celle où son désavantage est le plus faible (son coût d'opportunité est le plus bas) et à échanger. Exemple célèbre : l'Angleterre (drap) et le Portugal (vin) ;
  • la rente différentielle : la mise en culture de terres de moins en moins fertiles augmente le coût du blé et la rente des propriétaires des meilleures terres ;
  • la perspective d'un état stationnaire où la baisse des profits arrête l'accumulation.

Les classiques partagent la valeur-travail (la valeur d'un bien dépend de la quantité de travail nécessaire pour le produire), la confiance dans le marché et le libre-échange, et une vision de la monnaie comme un voile.

8.5 Karl Marx : la critique du capitalisme

Karl Marx (1818-1883), Le Capital (livre I, 1867), reprend la valeur-travail des classiques pour montrer que le capitalisme repose sur l'exploitation.

Définition — Plus-value : différence entre la valeur créée par le travail de l'ouvrier et la valeur de sa force de travail (son salaire, qui couvre ce qui est nécessaire à son entretien). Elle est appropriée par le capitaliste et constitue la source du profit.

Si un ouvrier travaille 8 heures mais que la valeur de son salaire est produite en 5 heures, les 3 heures restantes sont un surtravail non payé. Le taux de plus-value (ou d'exploitation) vaut $\dfrac{pl}{v} = \dfrac{3}{5} = 60\,\%$, où $v$ est le capital variable (salaires).

Selon Marx :

  • les capitalistes, poussés par la concurrence, accumulent du capital et remplacent le travail par des machines ;
  • comme seul le travail crée de la plus-value, cela entraîne une baisse tendancielle du taux de profit ;
  • les salaires restant bas, la demande ne suit pas la production : des crises de surproduction éclatent régulièrement ;
  • la lutte des classes entre bourgeoisie et prolétariat doit conduire au dépassement du capitalisme par le socialisme, puis le communisme.

L'œuvre de Marx a inspiré les économies planifiées (chapitre 7). Ses prévisions d'appauvrissement des ouvriers ne se sont pas réalisées dans les pays industrialisés, mais ses analyses de l'accumulation, des crises et des inégalités restent discutées.

8.6 Méthode : présenter un auteur ou un courant dans une copie

  1. Situer : époque, pays, contexte (grandes découvertes, révolution industrielle, misère ouvrière).
  2. Ouvrage et date : c'est ce que le correcteur attend en premier.
  3. Idée centrale en une phrase, puis deux ou trois concepts clés définis.
  4. Implication de politique économique (protectionnisme, libre-échange, laisser-faire, révolution).
  5. Limite ou critique, et lien avec un débat actuel (libre-échange et accords du Maroc, fiscalité et courbe de Laffer, démographie et ressources en eau).

⚠️ Les pièges à éviter

  • Attribuer la loi des débouchés à Smith : elle est de Say.
  • Confondre avantage absolu (Smith) et avantage comparatif (Ricardo).
  • Dire que les physiocrates sont protectionnistes : ils sont partisans du laisser-faire.
  • Confondre plus-value au sens de Marx et plus-value au sens comptable (gain de cession).
  • Oublier Ibn Khaldoun, souvent apprécié des correcteurs marocains comme précurseur.

Exercice 1 — Avantage comparatif et plus-value

Partie A. Pour produire une unité de chaque bien, il faut les heures de travail suivantes :

Pays Textile (1 lot) Machine (1 unité)
Maroc 10 h 40 h
Allemagne 8 h 16 h
  1. Quel pays a un avantage absolu dans chaque production ? Selon Smith, l'échange est-il possible ?
  2. Calculez le coût d'opportunité d'une machine en lots de textile dans chaque pays. Qui a l'avantage comparatif dans chaque bien ?
  3. Les deux pays échangent au taux de 1 machine contre 3 lots de textile. Montrez que chacun y gagne en heures de travail.

Partie B. Dans une usine, un ouvrier travaille 9 heures par jour. La valeur de son salaire journalier est produite en 6 heures.

  1. Calculez le surtravail et le taux de plus-value au sens de Marx.
  2. Que devient ce taux si la journée passe à 10 heures sans hausse de salaire ? Quel nom Marx donne-t-il à ce procédé ?
Voir le corrigé

1) L'Allemagne a un avantage absolu dans les deux biens (8 h < 10 h ; 16 h < 40 h). Selon la théorie de Smith, le Maroc n'aurait rien à exporter : l'échange semble impossible.

2) Maroc : 1 machine = $40 / 10 = 4$ lots de textile. Allemagne : 1 machine = $16 / 8 = 2$ lots. L'Allemagne renonce à moins de textile pour une machine : avantage comparatif dans les machines. Inversement, 1 lot de textile coûte $10 / 40 = 0{,}25$ machine au Maroc contre $8 / 16 = 0{,}5$ en Allemagne : le Maroc a l'avantage comparatif dans le textile (son désavantage y est le plus faible : 10/8 = 1,25 contre 40/16 = 2,5).

3) Le Maroc obtient une machine contre 3 lots de textile, soit $3 \times 10 = 30$ h de travail au lieu de 40 h s'il la produisait lui-même : gain de 10 h. L'Allemagne obtient 3 lots de textile contre une machine, soit 16 h de travail au lieu de $3 \times 8 = 24$ h : gain de 8 h. Les deux pays gagnent, ce que montre Ricardo : l'échange est mutuellement avantageux dès que les coûts relatifs diffèrent, avec un taux d'échange compris entre 2 et 4 lots par machine.

4) Surtravail : $9 - 6 = 3$ heures. Taux de plus-value : $\dfrac{3}{6} = 50\,\%$.

5) Surtravail : $10 - 6 = 4$ heures ; taux : $\dfrac{4}{6} \approx 66{,}7\,\%$. Allonger la journée sans augmenter le salaire accroît la plus-value absolue. Marx l'oppose à la plus-value relative, obtenue en réduisant le temps nécessaire pour produire la valeur du salaire grâce aux gains de productivité.

Exercice 2 — Qui a dit quoi ?

Associez chaque idée à son auteur ou à son courant : 1) « Les produits s'échangent contre des produits » ; 2) la richesse d'une nation se mesure à son stock d'or ; 3) seule l'agriculture dégage un produit net ; 4) un pays gagne à se spécialiser là où son désavantage est le plus faible ; 5) au début d'une dynastie, des taux d'impôt faibles rapportent beaucoup ; 6) la population augmente plus vite que les subsistances ; 7) le profit provient du surtravail non payé.

Voir le corrigé
  1. Jean-Baptiste Say, loi des débouchés (1803). 2) Mercantilistes, en particulier le bullionisme espagnol. 3) Physiocrates (Quesnay). 4) David Ricardo, avantage comparatif (1817). 5) Ibn Khaldoun, Muqaddima (1377). 6) Thomas Robert Malthus (1798). 7) Karl Marx, théorie de la plus-value (Le Capital, 1867).

Exercice 3 — Progressions de Malthus

Une population de 10 millions d'habitants double tous les 25 ans, tandis que la production de subsistances, suffisante au départ pour 10 millions de personnes, augmente chaque période de 25 ans d'une quantité permettant de nourrir 10 millions de personnes de plus. 1) Calculez population et capacité alimentaire après 25, 50, 75 et 100 ans. 2) Que conclut Malthus ? 3) Donnez deux raisons pour lesquelles sa prédiction ne s'est pas réalisée dans les pays industrialisés.

Voir le corrigé
  1. Population : 20, 40, 80 puis 160 millions. Capacité alimentaire : 20, 30, 40 puis 50 millions de personnes. Après 100 ans, 160 − 50 = 110 millions de personnes ne pourraient pas être nourries.

  2. La population se heurte inévitablement aux limites des subsistances : misère, famines et épidémies jouent le rôle de freins, sauf si les hommes adoptent des freins préventifs (mariage tardif, chasteté).

  3. Les gains de productivité agricole (engrais, mécanisation, sélection des semences) ont fait croître la production bien plus vite qu'une progression arithmétique, et la transition démographique a fait baisser la fécondité avec l'urbanisation, la scolarisation et l'élévation du niveau de vie.

L'essentiel — Des origines à Marx

  • Aristote : économique contre chrématistique, valeur d'usage et valeur d'échange.
  • Ibn Khaldoun (Muqaddima, 1377) : travail source de valeur, division du travail, rôle de la demande, « trop d'impôt tue l'impôt » (repris par Laffer).
  • Mercantilistes (XVIe-XVIIIe) : richesse = métaux précieux ; bullionisme, colbertisme, commercialisme (Mun) ; protectionnisme ; Bodin (1568) et la hausse des prix.
  • Physiocrates : seule la terre produit un produit net ; Tableau économique de Quesnay (1758) ; « laissez faire, laissez passer ».
  • Smith (1776) : division du travail (épingles), main invisible, État minimal, avantage absolu.
  • Malthus (1798) : population géométrique, subsistances arithmétiques.
  • Say (1803) : loi des débouchés, pas de surproduction générale durable.
  • Ricardo (1817) : avantage comparatif (vin et drap), rente différentielle, état stationnaire.
  • Classiques : valeur-travail, marché, libre-échange, monnaie voile.
  • Marx (Le Capital, 1867) : plus-value = valeur créée − valeur de la force de travail ; taux $pl / v$ ; accumulation, baisse tendancielle du taux de profit, crises, lutte des classes.
1La Muqaddima d'Ibn Khaldoun date de :
2Pour les mercantilistes, la richesse d'une nation repose sur :
3Pour les physiocrates, la seule classe productive est celle :
4La manufacture d'épingles illustre chez Smith :
5La loi des débouchés est due à :
6La théorie de l'avantage comparatif a été formulée par :
7Pour Malthus, les subsistances augmentent selon une progression :
8Un ouvrier travaille 8 heures et produit la valeur de son salaire en 4 heures. Le taux de plus-value est :
9La formule « laissez faire, laissez passer » est associée :
10Le livre I du Capital de Marx paraît en :

📚S'entraîner sur des sujets réels

Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Introduction aux Sciences Économiques : énoncé complet et corrigé indicatif.

Voir les 21 sujets de concours en Introduction aux Sciences Économiques →