Le marché, les prix et le rôle de l'État
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- expliquer comment l'offre et la demande forment un prix d'équilibre, et le calculer ;
- présenter les principales structures de marché ;
- identifier les défaillances du marché (externalités, biens collectifs, asymétries d'information, monopoles) ;
- présenter les trois fonctions économiques de l'État selon Musgrave et l'évolution de son rôle ;
- définir les politiques économiques et le carré magique de Kaldor.
6.1 Le marché et la formation des prix
Définition — Marché : lieu, physique ou virtuel, de rencontre entre l'offre et la demande d'un bien, d'un service ou d'un facteur, où se forme un prix.
Il existe des marchés de biens et services (le souk hebdomadaire, le marché de gros de fruits et légumes), des marchés des facteurs (marché du travail), des marchés financiers (Bourse de Casablanca) et des marchés des changes.
La demande est la quantité qu'acheteurs souhaitent acquérir à chaque prix ; elle diminue quand le prix augmente. L'offre est la quantité que les producteurs souhaitent vendre à chaque prix ; elle augmente avec le prix. Le prix d'équilibre est celui pour lequel la quantité offerte égale la quantité demandée : $Q_d(P^*) = Q_o(P^*)$.
Exemple : sur le marché de la tomate d'une ville, $Q_d = 300 - 5P$ et $Q_o = 3P - 20$ (quantités en tonnes par jour, prix en dirhams pour 10 kg). À l'équilibre, $300 - 5P = 3P - 20$, soit $P^* = 40$ et $Q^* = 100$.
Si le prix est au-dessus de l'équilibre, l'offre dépasse la demande : il y a un excédent (des invendus), les vendeurs baissent leurs prix. S'il est en dessous, la demande dépasse l'offre : il y a une pénurie, les prix montent. C'est le mécanisme d'ajustement que Léon Walras décrivait par la métaphore d'un commissaire-priseur (le tâtonnement) et qu'Adam Smith appelait la main invisible : chacun poursuit son intérêt, et le marché coordonne les décisions sans plan central.
Le prix joue ainsi trois rôles : il informe (un prix élevé signale une rareté), il incite (il pousse les producteurs à produire plus de ce qui est rare) et il répartit (il attribue le bien à ceux qui sont prêts à le payer). Une hausse de la demande (le mois de Ramadan pour certains produits) ou une baisse de l'offre (une vague de froid qui réduit la récolte) déplace les courbes et modifie l'équilibre : le prix monte.
6.2 Les structures de marché
Le fonctionnement d'un marché dépend du nombre d'offreurs et de demandeurs et de la nature du produit.
| Structure | Offreurs | Produit | Pouvoir sur le prix | Exemples |
|---|---|---|---|---|
| Concurrence pure et parfaite | Très nombreux | Homogène | Aucun (preneurs de prix) | Approximation : marché de gros des légumes |
| Concurrence monopolistique | Nombreux | Différencié (marque, qualité) | Faible | Restaurants, cafés, coiffeurs |
| Oligopole | Quelques-uns | Homogène ou différencié | Important, interdépendance | Télécommunications, distribution de carburants, ciment |
| Monopole | Un seul | Sans substitut proche | Fort (faiseur de prix) | Distribution d'eau et d'électricité dans une ville, exploitation des phosphates |
La concurrence pure et parfaite repose sur cinq hypothèses : atomicité (aucun agent n'influence le prix), homogénéité du produit, libre entrée et sortie, transparence de l'information, libre circulation des facteurs. Elle est un modèle de référence plus qu'une réalité. Plus le pouvoir de marché des entreprises est grand, plus elles peuvent fixer des prix élevés et réduire les quantités. Au Maroc, la loi 104-12 sur la liberté des prix et de la concurrence (modifiée par la loi 40-21) pose le principe de la liberté des prix et confie au Conseil de la concurrence la sanction des ententes et des abus de position dominante, ainsi que le contrôle des concentrations. Certains prix restent réglementés (gaz butane, farine nationale, sucre, médicaments), tandis que ceux des carburants sont libres depuis décembre 2015.
6.3 Les défaillances du marché
Définition — Défaillance du marché : situation dans laquelle le marché, laissé à lui-même, ne conduit pas à une allocation efficace des ressources.
| Défaillance | Mécanisme | Exemple | Réponse publique |
|---|---|---|---|
| Externalité négative | Une activité impose un coût à des tiers sans compensation | Pollution d'une usine, pompage excessif de la nappe phréatique | Taxe (Pigou), norme, quotas |
| Externalité positive | Une activité profite à des tiers sans rémunération | Vaccination, formation, recherche | Subvention, gratuité |
| Bien collectif | Non rival et non excluable : personne ne veut payer (passager clandestin) | Défense, éclairage public, phare | Production publique financée par l'impôt |
| Asymétrie d'information | Une partie en sait plus que l'autre | Voiture d'occasion (Akerlof, 1970), assurance | Garanties, obligation d'information, contrôle |
| Monopole naturel | Coûts fixes énormes : une seule entreprise est plus efficace | Réseaux d'eau, d'électricité, de rail | Entreprise publique ou concession réglementée |
Le marché ne garantit pas non plus une répartition juste des revenus ni la stabilité : il peut connaître des crises et du chômage de masse (chapitre 10). Ces limites justifient l'intervention de l'État, mais l'État peut lui aussi échouer (bureaucratie, coûts, capture par des intérêts privés) : c'est l'argument des économistes libéraux.
6.4 Les fonctions économiques de l'État
Richard Musgrave (1959) distingue trois fonctions :
- Allocation des ressources : produire les biens collectifs et corriger les défaillances du marché (infrastructures, éducation, santé, réglementation).
- Redistribution des revenus : réduire les inégalités par l'impôt progressif, les prestations sociales et les services publics gratuits.
- Stabilisation de l'activité : lutter contre le chômage et l'inflation, lisser les cycles par les politiques budgétaire et monétaire.
Le rôle de l'État a évolué dans l'histoire :
- l'État gendarme (XIXe siècle) se limite aux fonctions régaliennes : défense, police, justice, diplomatie, émission de la monnaie ;
- l'État providence (après 1945) intervient massivement : protection sociale, entreprises publiques, politiques keynésiennes de soutien de la demande ;
- l'État régulateur ou stratège (depuis les années 1980) produit moins directement mais fixe les règles, confie des missions à des agences indépendantes (Conseil de la concurrence, ANRT pour les télécommunications, Autorité marocaine du marché des capitaux) et pilote de grandes stratégies sectorielles.
Au Maroc, l'État reste un investisseur et un stratège de premier plan : grands chantiers d'infrastructure, plans sectoriels (Plan Maroc Vert puis Génération Green, Plan d'accélération industrielle), Fonds Mohammed VI pour l'investissement, et chantier de généralisation de la protection sociale lancé en 2021.
6.5 La politique économique et le carré magique
Définition — Politique économique : ensemble des décisions des pouvoirs publics visant à atteindre des objectifs économiques à l'aide d'instruments.
Les politiques conjoncturelles agissent à court terme : la politique budgétaire (dépenses publiques et impôts, votés dans la loi de finances selon la loi organique 130-13) et la politique monétaire (taux directeur de Bank Al-Maghrib, chapitre 5). Les politiques structurelles agissent à long terme sur les structures de l'économie : éducation, infrastructures, fiscalité, marché du travail, ouverture commerciale.
Nicholas Kaldor (1971) résume les quatre grands objectifs dans le carré magique : croissance économique, plein-emploi, stabilité des prix et équilibre extérieur. Il est « magique » car il est très difficile d'atteindre les quatre en même temps : une relance qui soutient la croissance et l'emploi peut faire monter les prix et creuser le déficit extérieur (hausse des importations). Les gouvernements arbitrent donc entre objectifs. On y ajoute aujourd'hui la réduction des inégalités et le développement durable.
6.6 Méthode : calculer et commenter un équilibre de marché
- Écrire $Q_d = Q_o$, résoudre en $P^*$, puis calculer $Q^*$ dans les deux fonctions (vérification).
- Pour un prix imposé, calculer $Q_d$ et $Q_o$ à ce prix ; la quantité échangée est la plus petite des deux.
- Prix plafond < $P^*$ : pénurie = $Q_d - Q_o$ ; prix plancher > $P^*$ : excédent = $Q_o - Q_d$.
- Pour un choc, réécrire la fonction modifiée et recalculer l'équilibre ; comparer avant et après.
- Conclure en reliant au rôle de l'État : qui gagne, qui perd, quelle défaillance ou quel objectif justifie l'intervention.
⚠️ Les pièges à éviter
- Dire qu'un prix plafond « fait baisser la quantité demandée » : il l'augmente, mais réduit l'offre, d'où la pénurie.
- Confondre déplacement de la courbe (choc sur un déterminant autre que le prix) et mouvement le long de la courbe (variation du prix).
- Croire que la concurrence pure et parfaite décrit la réalité : c'est un modèle de référence.
- Confondre les fonctions de Musgrave (allocation, redistribution, stabilisation) avec les objectifs du carré magique.
- Ne présenter que les défaillances du marché sans évoquer les limites de l'intervention publique.
Exercice 1 — Le marché de la tomate à Casablanca
Sur le marché de gros, $Q_d = 300 - 5P$ et $Q_o = 3P - 20$ (Q en tonnes par jour, P en dirhams pour 10 kg).
- Calculez le prix et la quantité d'équilibre.
- Pour protéger le pouvoir d'achat, les autorités imposent un prix maximum de 30. Calculez les quantités offerte et demandée. Que se passe-t-il ?
- Pour soutenir les agriculteurs, on impose au contraire un prix minimum de 50. Même question.
- Pendant le Ramadan, la demande devient $Q_d = 340 - 5P$. Calculez le nouvel équilibre et commentez.
- À quelle fonction de l'État selon Musgrave se rattachent les mesures des questions 2 et 3 ? Quelles en sont les limites ?
Voir le corrigé
1) $300 - 5P = 3P - 20 \Rightarrow 8P = 320 \Rightarrow P^* = 40$. $Q^* = 300 - 200 = 100$ tonnes (vérification : $3 \times 40 - 20 = 100$).
2) À $P = 30$ : $Q_d = 300 - 150 = 150$ ; $Q_o = 90 - 20 = 70$. La demande dépasse l'offre : pénurie de $150 - 70 = 80$ tonnes. Seules 70 tonnes sont échangées ; des files d'attente, un rationnement ou un marché noir à un prix plus élevé apparaissent.
3) À $P = 50$ : $Q_d = 300 - 250 = 50$ ; $Q_o = 150 - 20 = 130$. Excédent de 80 tonnes invendues. Seules 50 tonnes sont vendues ; l'État doit racheter ou stocker les surplus s'il veut garantir le revenu des agriculteurs.
4) $340 - 5P = 3P - 20 \Rightarrow 8P = 360 \Rightarrow P = 45$ ; $Q = 340 - 225 = 115$ tonnes. La hausse de la demande fait monter le prix de 40 à 45 et la quantité de 100 à 115 : le prix plus élevé incite les producteurs à apporter plus de tomates sur le marché.
5) Ce sont des mesures de redistribution (protéger les consommateurs modestes ou le revenu des agriculteurs). Limites : pénurie et marché noir pour le prix plafond, excédents coûteux pour le prix plancher. Les économistes recommandent souvent des aides directes ciblées, qui protègent les revenus sans bloquer le signal des prix.
Exercice 2 — Identifier la défaillance
Pour chaque situation, nommez la défaillance du marché et proposez une réponse publique : 1) une tannerie de Fès rejette ses eaux usées dans l'oued ; 2) un vendeur de voitures d'occasion connaît les défauts cachés du véhicule, l'acheteur non ; 3) aucun habitant d'un quartier n'accepte de financer seul l'éclairage de la rue ; 4) une seule entreprise peut rentablement installer le réseau de tramway d'une ville.
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Externalité négative : les riverains et agriculteurs en aval subissent un coût non compensé. Réponses : norme de rejet, taxe sur la pollution, station de traitement mutualisée.
Asymétrie d'information (Akerlof) : la méfiance des acheteurs fait baisser les prix et décourage les vendeurs de bons véhicules. Réponses : garantie légale, contrôle technique, obligation d'information.
Bien collectif : non rival, non excluable, d'où le passager clandestin. Réponse : la commune finance l'éclairage par l'impôt.
Monopole naturel : dupliquer le réseau serait un gaspillage. Réponses : gestion publique ou concession à une entreprise avec des tarifs réglementés.
Exercice 3 — Arbitrages du carré magique
Un gouvernement augmente fortement les dépenses publiques pour relancer l'activité. 1) Quels objectifs du carré magique peuvent s'améliorer ? 2) Lesquels risquent de se dégrader ? Expliquez les mécanismes. 3) Quelle fonction de Musgrave est mobilisée ?
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La croissance (hausse de la demande) et l'emploi (les entreprises embauchent pour produire davantage).
La stabilité des prix (si la demande dépasse les capacités de production, les prix montent) et l'équilibre extérieur (une partie des revenus distribués achète des biens importés, le déficit commercial se creuse). S'y ajoute le déficit public, qu'il faudra financer.
La fonction de stabilisation de l'activité.
L'essentiel — Marché, prix et État
- Marché : rencontre de l'offre (croissante avec le prix) et de la demande (décroissante) ; équilibre $Q_d(P^*) = Q_o(P^*)$.
- Au-dessus de l'équilibre : excédent ; en dessous : pénurie ; ajustement par les prix (tâtonnement de Walras, main invisible de Smith).
- Le prix informe, incite et répartit ; un choc sur un déterminant autre que le prix déplace la courbe.
- Structures : concurrence pure et parfaite (atomicité, homogénéité, libre entrée, transparence, mobilité), concurrence monopolistique, oligopole, monopole.
- Maroc : loi 104-12 (liberté des prix, Conseil de la concurrence) ; prix réglementés (butane, farine, sucre, médicaments) ; carburants libres depuis 2015.
- Défaillances : externalités (taxe pigouvienne, subvention), biens collectifs, asymétries d'information (Akerlof, 1970), monopoles naturels.
- Musgrave (1959) : allocation, redistribution, stabilisation.
- État gendarme (régalien) → État providence (après 1945) → État régulateur et stratège (depuis 1980).
- Politiques conjoncturelles (budgétaire, monétaire) et structurelles.
- Carré magique de Kaldor (1971) : croissance, plein-emploi, stabilité des prix, équilibre extérieur ; objectifs difficiles à concilier.
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