La monnaie et le financement de l'économie
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- expliquer les limites du troc et les trois fonctions de la monnaie ;
- présenter l'évolution des formes de la monnaie, du dirham d'argent à la monnaie électronique ;
- définir les agrégats monétaires et décrire la création monétaire par les banques ;
- présenter les missions de Bank Al-Maghrib ;
- définir l'inflation, ses causes et ses effets, et distinguer financement direct et indirect.
5.1 Du troc à la monnaie
Dans une économie de troc, on échange directement un bien contre un autre : un éleveur échange un mouton contre des sacs d'orge. Le troc se heurte à trois difficultés :
- la double coïncidence des besoins : il faut trouver quelqu'un qui possède ce que je veux et qui veut ce que je possède ;
- la multiplicité des prix relatifs : avec $n$ biens, il faut connaître $\dfrac{n(n-1)}{2}$ rapports d'échange (4 950 pour 100 biens) ;
- l'indivisibilité de certains biens (on ne coupe pas un mouton pour acheter un kilo de sucre) et la difficulté de conserver la valeur (l'orge se gâte).
La monnaie résout ces problèmes en devenant un équivalent général, accepté par tous en paiement.
Définition — Monnaie : actif accepté par tous comme moyen de paiement, qui permet d'acquérir immédiatement n'importe quel bien ou service et d'éteindre les dettes.
5.2 Les trois fonctions de la monnaie
Depuis Aristote, on attribue à la monnaie trois fonctions :
| Fonction | Rôle | Exemple |
|---|---|---|
| Unité de compte | Mesurer et comparer la valeur de tous les biens dans une même unité | Un prix affiché en dirhams ; on ramène les 4 950 prix relatifs à 100 prix |
| Intermédiaire des échanges | Séparer la vente et l'achat dans le temps et l'espace | Le salarié reçoit des dirhams et les dépense ensuite où il veut |
| Réserve de valeur | Conserver un pouvoir d'achat pour l'avenir | Garder une épargne liquide pour un imprévu |
La fonction de réserve de valeur est fragilisée par l'inflation : si les prix augmentent de 6 % par an, 10 000 DH gardés sous le matelas perdent environ 6 % de leur pouvoir d'achat. Les économistes classiques voyaient la monnaie comme un simple voile neutre sur les échanges ; Keynes a montré qu'elle est aussi désirée pour elle-même (préférence pour la liquidité), ce qui lui donne un rôle actif dans l'économie.
5.3 Les formes de la monnaie
La monnaie s'est dématérialisée au fil de l'histoire :
- Monnaie marchandise : des biens utiles servent de monnaie (bétail, sel, thé, coquillages).
- Monnaie métallique : pièces d'or et d'argent, dont la valeur dépend du poids de métal. Les dynasties marocaines ont frappé le dinar d'or et le dirham d'argent ; le célèbre or soudanais transitant par Sijilmassa alimentait ces frappes.
- Monnaie fiduciaire (du latin fiducia, confiance) : les billets de banque et les pièces divisionnaires, dont la valeur faciale dépasse largement la valeur matérielle. Elle n'est plus convertible en or : elle repose sur la confiance et sur son cours légal (obligation de l'accepter). Le dirham a été institué en 1959, en remplacement du franc marocain, l'année de la création de la Banque du Maroc, devenue Bank Al-Maghrib en 1987.
- Monnaie scripturale : les soldes des comptes à vue, qui circulent par simple écriture (virement, chèque, carte bancaire). Le chèque et la carte ne sont pas de la monnaie, mais des instruments de paiement qui font circuler la monnaie scripturale.
- Monnaie électronique : valeur stockée sur un support électronique (portefeuille mobile, carte prépayée). Au Maroc, le paiement mobile se développe pour réduire l'usage du cash, encore très important.
Les crypto-actifs (bitcoin) ne sont pas de la monnaie au sens strict : ils n'ont pas de cours légal, leur valeur est très instable et ils remplissent mal les fonctions d'unité de compte et de réserve de valeur. Bank Al-Maghrib a mis en garde contre leur usage et travaille sur un cadre légal pour les encadrer.
5.4 La masse monétaire et ses agrégats
Définition — Masse monétaire : quantité de monnaie en circulation dans l'économie à un moment donné. Elle est mesurée par des agrégats classés par degré de liquidité décroissant.
Bank Al-Maghrib publie chaque mois les agrégats suivants :
| Agrégat | Contenu | Liquidité |
|---|---|---|
| M1 | Monnaie fiduciaire + monnaie scripturale (dépôts à vue) | Liquidité immédiate |
| M2 | M1 + placements à vue (comptes sur carnets) | Très liquides |
| M3 | M2 + autres actifs monétaires (dépôts à terme, titres d'OPCVM monétaires, certificats de dépôt…) | Liquides avec un délai ou un faible risque |
Au-delà, les agrégats de placements liquides (PL) regroupent des actifs moins liquides détenus par les agents non financiers (bons du Trésor, titres d'OPCVM obligataires…), qui ne font pas partie de la masse monétaire.
5.5 La création monétaire
Contrairement à une idée répandue, ce n'est pas la Banque centrale qui crée l'essentiel de la monnaie, mais les banques commerciales, quand elles accordent des crédits.
Quand une banque prête 100 000 DH à une PME de Settat, elle inscrit 100 000 DH sur le compte à vue de la PME : de la monnaie scripturale nouvelle est créée par un simple jeu d'écriture. D'où la formule : « les crédits font les dépôts ». Quand la PME rembourse, la monnaie est détruite.
La création n'est pourtant pas illimitée. Les banques doivent :
- garder une partie des dépôts en réserves auprès de Bank Al-Maghrib (réserve obligatoire) ;
- faire face aux retraits en billets de leurs clients ;
- trouver de la monnaie centrale quand leurs clients font des paiements vers d'autres banques.
Dans le modèle simple du multiplicateur de crédit, une injection initiale de monnaie centrale $\Delta B$ peut donner lieu à une création totale de dépôts égale à $\dfrac{\Delta B}{r}$, où $r$ est le taux de réserve. La création monétaire a trois sources (ou contreparties) : les créances sur l'économie (crédits aux ménages et entreprises), les créances nettes sur l'administration centrale (financement de l'État) et les avoirs extérieurs nets (devises converties en dirhams, par exemple les recettes du tourisme ou les transferts des MRE).
5.6 Bank Al-Maghrib et la politique monétaire
Définition — Banque centrale : institution qui émet la monnaie fiduciaire, conduit la politique monétaire et veille à la stabilité du système financier.
Le statut de Bank Al-Maghrib, révisé par la loi 40-17 de 2019, lui fixe pour objectif principal la stabilité des prix. Elle :
- détient le privilège d'émission des billets et des pièces ;
- fixe le taux directeur, taux auquel elle refinance les banques ; en le relevant, elle renchérit le crédit et freine l'inflation ; en le baissant, elle soutient l'activité ;
- fixe le taux de la réserve obligatoire ;
- supervise les banques et veille à la stabilité financière ;
- gère les réserves de change et met en œuvre le régime de change : le dirham est rattaché à un panier composé de l'euro (60 %) et du dollar (40 %), avec une bande de fluctuation élargie à ±2,5 % en 2018 puis à ±5 % en 2020.
5.7 L'inflation
Définition — Inflation : hausse générale, durable et auto-entretenue du niveau des prix. Elle se traduit par une baisse du pouvoir d'achat de la monnaie. Au Maroc, elle est mesurée par l'indice des prix à la consommation (IPC) du HCP.
$$\text{Taux d'inflation} = \frac{\text{IPC}_t - \text{IPC}_{t-1}}{\text{IPC}_{t-1}} \times 100$$
On distingue trois grandes causes :
- l'inflation par la demande : la demande dépasse les capacités de production ;
- l'inflation par les coûts : hausse du prix des matières premières, de l'énergie, des salaires, qui se répercute sur les prix. En 2022, l'inflation a atteint 6,6 % au Maroc, sous l'effet de la flambée des prix de l'énergie et des produits alimentaires importés après l'invasion de l'Ukraine, aggravée par la sécheresse ;
- l'inflation monétaire : selon la théorie quantitative de la monnaie d'Irving Fisher (1911), $MV = PT$ ($M$ : masse monétaire, $V$ : vitesse de circulation, $P$ : niveau des prix, $T$ : volume des transactions). Si $V$ et $T$ sont stables, toute hausse de $M$ fait monter $P$ dans la même proportion. Milton Friedman en tire la formule : « l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ».
L'inflation pénalise les titulaires de revenus fixes et les épargnants, favorise les emprunteurs (leur dette réelle baisse), et dégrade la compétitivité des exportations. L'excès inverse, la déflation (baisse durable des prix), est aussi dangereux : les ménages retardent leurs achats, ce qui freine l'activité.
5.8 Le financement de l'économie
Les agents à besoin de financement (chapitre 3) peuvent recourir à :
- l'autofinancement : utiliser leur propre épargne (bénéfices mis en réserve) ;
- le financement indirect (ou intermédié) : une banque collecte les dépôts des agents à capacité et prête aux agents à besoin ; elle prend le risque et transforme des dépôts courts en crédits longs ;
- le financement direct : l'agent émet des titres (actions, obligations) achetés directement par les épargnants sur les marchés financiers, comme la Bourse de Casablanca.
On oppose ainsi, avec John Hicks, l'économie d'endettement, où le crédit bancaire domine (cas du Maroc, où les banques restent la principale source de financement des entreprises), et l'économie de marchés financiers, où les entreprises se financent surtout par émission de titres (États-Unis).
5.9 Méthode : traiter un exercice de monnaie
- Pour un agrégat, classer chaque élément par liquidité et l'additionner au bon niveau (M1 ⊂ M2 ⊂ M3).
- Pour un taux d'inflation, partir des indices et non des prix d'un seul produit.
- Pour un pouvoir d'achat, comparer la hausse du revenu à celle des prix : $\dfrac{1 + \text{hausse du revenu}}{1 + \text{inflation}} - 1$.
- Pour la théorie quantitative, isoler $P = \dfrac{MV}{T}$ et préciser les hypothèses (V et T constants).
- Pour la création monétaire, raisonner en écritures : un crédit crée un dépôt, un remboursement le détruit.
⚠️ Les pièges à éviter
- Dire que le chèque ou la carte bancaire sont de la monnaie : ce sont des instruments de paiement.
- Croire que seule la Banque centrale crée de la monnaie : l'essentiel est créé par les banques commerciales.
- Confondre hausse du prix d'un bien et inflation (hausse générale et durable).
- Soustraire simplement l'inflation à la hausse du salaire pour un calcul exact du pouvoir d'achat (c'est une approximation).
- Confondre épargne (flux) et monnaie : une épargne placée en actions n'est plus de la monnaie.
Exercice 1 — Monnaie et prix dans l'économie de Saïs
- L'IPC passe de 112,4 à 119,2 en un an. Calculez le taux d'inflation.
- Le salaire d'un employé augmente de 4 % la même année. Son pouvoir d'achat a-t-il augmenté ? Calculez la variation exacte.
- Dans l'économie de Saïs, $M = 500$, $V = 4$ et $T = 1\,000$ (en milliards). Calculez $P$. Que devient $P$ si $M$ augmente de 10 %, $V$ et $T$ restant constants ?
- Bank Al-Maghrib fournit 10 000 DH de monnaie centrale supplémentaire aux banques ; le taux de réserve est de 20 % et il n'y a pas de retrait en billets. Calculez la création maximale de dépôts.
- Bank Al-Maghrib juge l'inflation trop forte. Quel instrument peut-elle utiliser et par quel mécanisme ?
Voir le corrigé
1) $\dfrac{119{,}2 - 112{,}4}{112{,}4} \times 100 \approx 6{,}05\,\%$.
2) Variation du pouvoir d'achat : $\dfrac{1{,}04}{1{,}0605} - 1 \approx -1{,}9\,\%$. Le salaire augmente moins vite que les prix : le pouvoir d'achat baisse d'environ 1,9 %. L'approximation $4 - 6{,}05 = -2{,}05$ point donne le même ordre de grandeur.
3) $P = \dfrac{MV}{T} = \dfrac{500 \times 4}{1\,000} = 2$. Avec $M = 550$ : $P = \dfrac{550 \times 4}{1\,000} = 2{,}2$, soit une hausse de 10 %, exactement celle de la masse monétaire : c'est la conclusion de la théorie quantitative.
4) Création maximale de dépôts : $\dfrac{10\,000}{0{,}2} = 50\,000$ DH. Chaque banque garde 20 % de ce qu'elle reçoit et prête le reste, qui redevient un dépôt dans une autre banque : $10\,000 + 8\,000 + 6\,400 + \dots = 50\,000$ DH.
5) Elle peut relever son taux directeur : le refinancement des banques devient plus cher, les banques augmentent leurs taux, le crédit ralentit, la création monétaire et la demande se modèrent, ce qui freine la hausse des prix. Elle peut aussi relever le taux de la réserve obligatoire, ce qui réduit la capacité de prêt des banques. L'effet est plus faible sur une inflation importée (énergie), qui relève des coûts.
Exercice 2 — Classer dans les agrégats
Un ménage de Rabat détient : 3 000 DH en billets, 12 000 DH sur son compte courant, 20 000 DH sur un compte sur carnet, 50 000 DH en dépôt à terme d'un an, 30 000 DH en actions cotées à la Bourse de Casablanca. 1) Calculez sa contribution à M1, M2 et M3. 2) Les actions font-elles partie de la masse monétaire ?
Voir le corrigé
M1 = 3 000 + 12 000 = 15 000 DH. M2 = 15 000 + 20 000 = 35 000 DH. M3 = 35 000 + 50 000 = 85 000 DH.
Non : les actions ne sont pas un moyen de paiement et leur valeur fluctue ; il faut les vendre (avec un risque de perte) pour obtenir de la monnaie. Ce sont des placements financiers, pas de la monnaie.
Exercice 3 — Création et destruction de monnaie
- La banque B accorde un crédit de 400 000 DH à un transporteur d'Agadir qui achète un camion. Décrivez l'écriture et son effet sur la masse monétaire. 2) Un an plus tard, le transporteur rembourse 100 000 DH. Quel est l'effet ? 3) Un MRE convertit 5 000 euros en dirhams. Quelle contrepartie de la masse monétaire augmente ?
Voir le corrigé
La banque inscrit 400 000 DH à l'actif (créance sur le client) et 400 000 DH au passif (dépôt à vue du client) : de la monnaie scripturale nouvelle est créée, M1 augmente de 400 000 DH. Le paiement du camion déplace ensuite ce dépôt vers le vendeur sans le détruire.
Le remboursement débite le compte du transporteur et réduit la créance de la banque : 100 000 DH de monnaie sont détruits.
La conversion de devises augmente les avoirs extérieurs nets du système bancaire ; en contrepartie, des dirhams sont créés et crédités sur le compte du bénéficiaire.
L'essentiel — Monnaie et financement
- Troc : double coïncidence des besoins, $n(n-1)/2$ prix relatifs, indivisibilité ; la monnaie devient un équivalent général.
- Trois fonctions (Aristote) : unité de compte, intermédiaire des échanges, réserve de valeur.
- Formes : marchandise, métallique, fiduciaire (cours légal, confiance), scripturale (comptes à vue), électronique ; chèque et carte = instruments de paiement.
- Agrégats de Bank Al-Maghrib : M1 (fiduciaire + scripturale) ⊂ M2 (+ comptes sur carnets) ⊂ M3 (+ dépôts à terme, OPCVM monétaires…).
- Les crédits font les dépôts : les banques commerciales créent la monnaie en prêtant, la détruisent au remboursement ; multiplicateur $\Delta B / r$.
- Contreparties : créances sur l'économie, créances nettes sur l'administration centrale, avoirs extérieurs nets.
- Bank Al-Maghrib (loi 40-17) : stabilité des prix, émission, taux directeur, réserve obligatoire, supervision, change (panier euro 60 % / dollar 40 %, bande ±5 % depuis 2020).
- Inflation : hausse générale et durable des prix, mesurée par l'IPC du HCP ; par la demande, par les coûts, monétaire.
- Théorie quantitative : $MV = PT$ (Fisher, 1911) ; Friedman : phénomène monétaire.
- Financement : autofinancement, indirect (banques), direct (marchés financiers) ; économie d'endettement contre économie de marchés financiers (Hicks).
📚S'entraîner sur des sujets réels
Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Introduction aux Sciences Économiques : énoncé complet et corrigé indicatif.
- 2014Ingénierie des Ressources Humaines et Développement Social (IGRH-DS)FP El Jadida · ElJadida
- 2013Master Actuariat et PrévoyanceFSJES Agdal · Rabat
- 2012Finance – Banque – AssuranceFSJES Agadir (Ibn Zohr) · Agadir
- —Management Stratégique & LogistiqueFSJES Agadir (Ibn Zohr) · Agadir