Croissance, développement et fluctuations
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir la croissance économique et calculer un taux de croissance, un taux annuel moyen et un temps de doublement ;
- présenter les sources de la croissance (facteurs, progrès technique, institutions) ;
- distinguer croissance et développement, et calculer un indice de développement humain ;
- définir le développement durable ;
- décrire les phases d'un cycle économique et les grands types de cycles et de crises.
10.1 La croissance économique et sa mesure
Définition — Croissance économique : augmentation durable de la production de biens et services d'un pays, mesurée par la hausse du PIB réel (en volume). François Perroux la définit comme « l'augmentation soutenue, pendant une ou plusieurs périodes longues, d'un indicateur de dimension : pour une nation, le produit global brut ou net, en termes réels ».
Une hausse ponctuelle de la production (une bonne campagne agricole après une sécheresse) relève de l'expansion plutôt que de la croissance, qui s'inscrit dans le long terme.
Les calculs à maîtriser :
$$\text{Taux de croissance} = \frac{\text{PIB}_t - \text{PIB}_{t-1}}{\text{PIB}_{t-1}} \times 100$$
$$\text{Taux annuel moyen sur } n \text{ années} = \left(\frac{\text{PIB}_{\text{fin}}}{\text{PIB}_{\text{début}}}\right)^{1/n} - 1$$
Le temps de doublement d'une grandeur qui croît au taux $g$ % par an est d'environ $\dfrac{70}{g}$ années (règle de 70) : à 3,5 % par an, le PIB double en 20 ans ; à 7 %, en 10 ans.
Pour comparer les niveaux de vie, on utilise le PIB par habitant, et pour comparer des pays, on le convertit en parité de pouvoir d'achat (PPA), qui tient compte des différences de prix entre pays. Le PIB reste un indicateur imparfait : il ignore le travail domestique et bénévole, sous-estime l'économie informelle (importante au Maroc), ne dit rien de la répartition des revenus et compte positivement des activités qui réparent des dégâts (dépollution, accidents) sans mesurer l'épuisement des ressources naturelles.
10.2 Les sources de la croissance
La croissance peut venir de deux sources :
- la croissance extensive : on utilise plus de facteurs (plus de travailleurs grâce à la croissance démographique et à l'activité des femmes, plus de capital grâce à l'investissement, plus de terres irriguées) ;
- la croissance intensive : on utilise mieux les facteurs, grâce aux gains de productivité.
Robert Solow (1956) montre que l'accumulation du capital seule se heurte aux rendements décroissants : à long terme, seule la croissance de la productivité globale des facteurs (PGF), c'est-à-dire le progrès technique, explique la hausse durable du niveau de vie. Dans son modèle, le progrès technique est exogène, « tombé du ciel ».
Les théories de la croissance endogène (Paul Romer, 1986-1990 ; Robert Lucas) expliquent ce progrès par des choix économiques : la recherche et l'innovation, le capital humain (éducation, santé), les infrastructures publiques. Ces facteurs produisent des externalités positives : une découverte profite à d'autres entreprises. D'où un rôle pour l'État (éducation, recherche, infrastructures). Douglass North et Daron Acemoglu insistent enfin sur les institutions : droits de propriété protégés, justice efficace, faible corruption.
Au Maroc, la croissance s'est appuyée sur un fort investissement (chapitre 4), mais avec des gains de productivité jugés modestes. Le rapport sur le Nouveau modèle de développement (2021) fixe l'objectif de doubler le PIB par habitant d'ici 2035, ce qui suppose une croissance nettement plus forte et plus régulière, moins dépendante de la pluviométrie, grâce au capital humain, à l'innovation et à la montée en gamme industrielle (automobile, aéronautique, énergies renouvelables).
10.3 Croissance et développement
Définition — Développement : transformation des structures économiques, sociales, démographiques et mentales qui accompagne la croissance et permet l'amélioration durable du bien-être de la population. Pour François Perroux (1961), c'est « la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global ».
La croissance est quantitative, le développement qualitatif : il peut y avoir croissance sans développement (une rente pétrolière qui enrichit une minorité), mais pas de développement durable sans croissance. Le développement se traduit par l'allongement de l'espérance de vie, la scolarisation, l'urbanisation, la baisse de la fécondité, la diversification de l'économie et le recul de la pauvreté.
Pour le mesurer, le PNUD publie depuis 1990 l'indice de développement humain (IDH), inspiré par Amartya Sen (le développement comme élargissement des capacités des individus). Il combine trois dimensions, chacune ramenée à un indice entre 0 et 1 :
- la santé : espérance de vie à la naissance ;
- l'éducation : durée moyenne de scolarisation des adultes et durée attendue pour les enfants ;
- le niveau de vie : revenu national brut par habitant en PPA (en logarithme).
Depuis 2010, l'IDH est la moyenne géométrique des trois indices : $\text{IDH} = \sqrt[3]{I_{\text{santé}} \times I_{\text{éducation}} \times I_{\text{revenu}}}$. Le Maroc se situe dans la catégorie du développement humain moyen, pénalisé surtout par la dimension éducation (scolarisation des adultes plus âgés, notamment des femmes rurales), malgré des progrès nets depuis 2000 (INDH lancée en 2005, électrification et accès à l'eau en milieu rural).
Walt Rostow (1960) a proposé un schéma en cinq étapes de la croissance : société traditionnelle, conditions préalables au décollage, décollage (take-off), marche vers la maturité, ère de la consommation de masse. Il a été critiqué pour son caractère linéaire, comme si tous les pays devaient suivre le chemin des pays industrialisés.
10.4 Le développement durable
Définition — Développement durable : « développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » (rapport Brundtland, 1987).
Il repose sur trois piliers : économique (efficacité), social (équité) et environnemental (préservation des ressources et du climat). Le Maroc l'a inscrit dans la Constitution de 2011 et dans la Stratégie nationale de développement durable ; il développe les énergies renouvelables (complexe solaire Noor Ouarzazate, parcs éoliens) et fait face à la raréfaction de l'eau, qui pousse à l'irrigation économe et au dessalement. Il a accueilli la COP22 à Marrakech en 2016.
10.5 Les fluctuations économiques et les crises
La croissance n'est pas régulière : l'activité fluctue autour de sa tendance de long terme.
Définition — Cycle économique : succession régulière de phases de hausse et de baisse de l'activité. Il comprend l'expansion, le retournement (la crise, au sens strict de point de retournement), la récession (ou la dépression si la production baisse fortement et durablement) et la reprise.
On parle couramment de récession quand le PIB réel recule pendant au moins deux trimestres consécutifs. Un ralentissement de la croissance (de 4 % à 1 %) n'est pas une récession : la production continue d'augmenter.
| Cycle | Durée moyenne | Explication principale |
|---|---|---|
| Kitchin (cycle mineur) | Environ 3 à 4 ans | Variations des stocks |
| Juglar (cycle des affaires) | 8 à 10 ans | Investissement et crédit |
| Kondratiev (cycle long) | 40 à 60 ans | Grappes d'innovations (Schumpeter) : vapeur, électricité, numérique |
Les grandes crises marquent l'histoire : la crise de 1929 (effondrement boursier, faillites bancaires, chômage de masse, à l'origine de la révolution keynésienne), les chocs pétroliers de 1973 et 1979 (stagflation), la crise financière de 2008 (crédits immobiliers subprimes, faillite de Lehman Brothers), la crise sanitaire de 2020, au cours de laquelle le PIB du Maroc a reculé d'environ 7 %, sa plus forte baisse depuis l'indépendance. Au Maroc, les sécheresses provoquent en outre des fluctuations propres, liées au poids de l'agriculture.
10.6 Méthode : traiter un exercice de croissance
- Toujours travailler sur le PIB réel (en volume), jamais sur le nominal pour mesurer la croissance.
- Taux annuels : variation rapportée à l'année précédente.
- Taux annuel moyen : utiliser la racine $n$-ième, pas la moyenne arithmétique des taux.
- Temps de doublement : règle de 70 pour un ordre de grandeur ; calcul exact avec $\dfrac{\ln 2}{\ln(1 + g)}$.
- Pour l'IDH, calculer la moyenne géométrique et commenter la dimension la plus faible.
⚠️ Les pièges à éviter
- Confondre croissance (quantitative, PIB réel) et développement (qualitatif, structures et bien-être).
- Confondre ralentissement de la croissance (taux positif plus faible) et récession (taux négatif).
- Calculer un taux annuel moyen par une moyenne arithmétique des taux annuels.
- Croire que l'IDH est une moyenne arithmétique : c'est une moyenne géométrique depuis 2010.
- Oublier les limites du PIB (informel, environnement, répartition) dans une question de réflexion.
Exercice 1 — La croissance de l'économie de Tafilalt
PIB réel d'un pays (en milliards de DH aux prix de l'année de base) :
| Année | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| PIB réel | 1 000 | 1 015 | 1 048 | 1 073 | 1 110 |
- Calculez le taux de croissance de chaque année. Quelle année peut correspondre à une sécheresse ?
- Calculez le taux de croissance annuel moyen entre 2021 et 2025.
- Le pays compte 37 millions d'habitants en 2025. Calculez le PIB par habitant.
- À un rythme de 3,5 % par an, en combien d'années le PIB doublerait-il ? Quel taux annuel faudrait-il pour doubler en 14 ans ?
- Les indices de l'IDH du pays sont : santé 0,80 ; éducation 0,60 ; revenu 0,70. Calculez l'IDH et commentez.
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1) 2022 : $1\,015 / 1\,000 - 1 = 1{,}50\,\%$ ; 2023 : $1\,048 / 1\,015 - 1 \approx 3{,}25\,\%$ ; 2024 : $1\,073 / 1\,048 - 1 \approx 2{,}39\,\%$ ; 2025 : $1\,110 / 1\,073 - 1 \approx 3{,}45\,\%$. L'année 2022 (croissance faible de 1,5 %) peut correspondre à une sécheresse qui pèse sur la valeur ajoutée agricole ; ce n'est pas une récession, la production augmente encore.
2) $\left(\dfrac{1\,110}{1\,000}\right)^{1/4} - 1 \approx 2{,}64\,\%$ par an. La moyenne arithmétique des quatre taux ($\approx 2{,}65\,\%$) en est proche ici, mais ce n'est pas la bonne méthode.
3) $\dfrac{1\,110 \times 10^9}{37 \times 10^6} = 30\,000$ DH par habitant et par an.
4) Règle de 70 : $70 / 3{,}5 = 20$ ans (calcul exact : $\ln 2 / \ln 1{,}035 \approx 20{,}1$ ans). Pour doubler en 14 ans : $2^{1/14} - 1 \approx 5{,}1\,\%$ par an. C'est l'ordre de grandeur des ambitions du Nouveau modèle de développement pour le PIB par habitant.
5) $\text{IDH} = \sqrt[3]{0{,}80 \times 0{,}60 \times 0{,}70} = \sqrt[3]{0{,}336} \approx 0{,}695$. La moyenne géométrique ($0{,}695$) est inférieure à la moyenne arithmétique ($0{,}70$) : elle pénalise les déséquilibres entre dimensions. L'éducation (0,60) est le point faible : la priorité serait la scolarisation et l'alphabétisation des adultes. Le pays relève du développement humain moyen (seuil de 0,700 pour le niveau élevé).
Exercice 2 — Croissance ou récession ?
PIB réel trimestriel d'un pays (indice) : T1 : 100 ; T2 : 101,2 ; T3 : 101,5 ; T4 : 100,9 ; T5 : 100,1 ; T6 : 100,6. 1) Calculez la variation de chaque trimestre. 2) Le pays a-t-il connu une récession ? Si oui, quand ? 3) Situez les phases du cycle.
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T2 : +1,2 % ; T3 : 101,5 / 101,2 − 1 ≈ +0,30 % ; T4 : 100,9 / 101,5 − 1 ≈ −0,59 % ; T5 : 100,1 / 100,9 − 1 ≈ −0,79 % ; T6 : 100,6 / 100,1 − 1 ≈ +0,50 %.
Oui : le PIB recule pendant deux trimestres consécutifs (T4 et T5), ce qui correspond à la définition usuelle de la récession.
Expansion en T2 et T3 (avec un ralentissement en T3), retournement après T3, récession en T4 et T5, reprise en T6.
Exercice 3 — Croissance et développement
Un pays exportateur de pétrole affiche un PIB par habitant élevé et une croissance de 6 % par an, mais l'espérance de vie y reste de 62 ans, un adulte sur trois est analphabète et la richesse est concentrée dans une petite élite. 1) Peut-on parler de croissance ? de développement ? 2) Quel indicateur permettrait de mieux mesurer sa situation ? 3) Que recommanderiez-vous pour transformer la croissance en développement ?
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Il y a croissance (hausse durable du PIB réel), mais peu de développement : les structures sociales et le bien-être de la majorité ne progressent pas ; c'est une croissance sans développement, fréquente dans les économies de rente.
L'IDH, qui combine santé, éducation et revenu : les faibles indices de santé et d'éducation le tireraient nettement vers le bas par rapport au classement selon le seul PIB par habitant. On peut y ajouter un indicateur d'inégalités (coefficient de Gini) ou de pauvreté.
Utiliser la rente pour investir dans l'éducation et la santé (capital humain), diversifier l'économie (industrie, services) pour réduire la dépendance au pétrole, redistribuer par la fiscalité et la protection sociale, et renforcer les institutions (transparence, lutte contre la corruption).
L'essentiel — Croissance, développement, fluctuations
- Croissance : hausse durable du PIB réel (Perroux) ; taux $= (\text{PIB}_t - \text{PIB}_{t-1}) / \text{PIB}_{t-1}$.
- Taux annuel moyen $= (\text{PIB}_{\text{fin}} / \text{PIB}_{\text{début}})^{1/n} - 1$ ; temps de doublement ≈ $70 / g$.
- PIB par habitant, PPA ; limites du PIB : informel, travail domestique, répartition, environnement.
- Croissance extensive (plus de facteurs) ou intensive (productivité) ; Solow (1956) : progrès technique exogène, rendements décroissants du capital.
- Croissance endogène (Romer) : recherche, capital humain, infrastructures, externalités ; institutions (North, Acemoglu).
- Maroc : investissement élevé, productivité modeste ; NMD (2021) : doubler le PIB par habitant d'ici 2035.
- Développement : transformation qualitative des structures (Perroux, 1961) ; IDH du PNUD (1990, Sen) = moyenne géométrique santé, éducation, revenu.
- Rostow (1960) : cinq étapes, dont le décollage ; critique du schéma linéaire.
- Développement durable (Brundtland, 1987) : trois piliers ; Noor Ouarzazate, COP22 (2016), stress hydrique.
- Cycle : expansion, retournement, récession ou dépression, reprise ; Kitchin (3-4 ans), Juglar (8-10 ans), Kondratiev (40-60 ans) ; crises de 1929, 1973, 2008, 2020.
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Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Introduction aux Sciences Économiques : énoncé complet et corrigé indicatif.
- 2015Logistique et TransportENCG Tanger · Tanger
- 2014Ingénierie des Ressources Humaines et Développement Social (IGRH-DS)FP El Jadida · ElJadida
- 2013Master Actuariat et PrévoyanceFSJES Agdal · Rabat
- 2012Finance – Banque – AssuranceFSJES Agadir (Ibn Zohr) · Agadir