Chapitre 4 · Semestre 1

Production, revenus, consommation et épargne

Introduction aux Sciences Économiques

🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir la production, les facteurs de production et la combinaison productive ;
  • calculer une valeur ajoutée, une productivité et un PIB par la méthode des valeurs ajoutées ;
  • distinguer PIB nominal et PIB réel ;
  • présenter la répartition des revenus et le rôle de la redistribution ;
  • calculer les propensions à consommer et à épargner, et expliquer les déterminants de l'investissement.

4.1 La production et ses facteurs

Définition — Production : activité socialement organisée qui consiste à créer des biens et des services en combinant des facteurs de production. Elle est marchande si elle est vendue sur un marché à un prix couvrant au moins son coût, non marchande sinon (enseignement public, police).

Les facteurs de production sont :

  • le travail : l'activité humaine, mesurée en nombre d'emplois ou en heures, et dont la qualité dépend de la formation (le capital humain) ;
  • le capital : le capital fixe (bâtiments, machines, logiciels, utilisé sur plusieurs cycles) et le capital circulant (matières premières, énergie, détruites ou transformées en un seul cycle) ;
  • les ressources naturelles (terre, eau, phosphates, soleil et vent pour l'énergie renouvelable).

Définition — Combinaison productive : manière dont l'entreprise associe travail et capital pour produire. Les facteurs sont substituables quand on peut remplacer l'un par l'autre (une moissonneuse remplace des ouvriers agricoles) et complémentaires quand ils doivent être utilisés ensemble (un chauffeur par camion).

L'entreprise choisit la combinaison la moins coûteuse compte tenu du prix relatif des facteurs : si le coût du travail augmente plus vite que celui des machines, elle tend à automatiser. Une production intensive en travail (textile, centres d'appels) s'oppose ainsi à une production intensive en capital (raffinage, production d'acide phosphorique).

4.2 Mesurer la production : valeur ajoutée et productivité

Le chiffre d'affaires ne mesure pas la richesse créée par une entreprise, car il contient la valeur des biens achetés à d'autres entreprises.

Définition — Valeur ajoutée (VA) : richesse réellement créée par une unité de production. $\text{VA} = \text{Production} - \text{Consommations intermédiaires}$.

Les consommations intermédiaires sont les biens et services détruits ou transformés au cours de la production (farine pour un boulanger, électricité, transport, publicité). Les additionner deux fois reviendrait à compter plusieurs fois la même richesse : c'est le problème des doubles comptes.

Définition — Productivité : rapport entre la production (ou la VA) et la quantité d'un facteur utilisée. La productivité apparente du travail est $\dfrac{\text{Production ou VA}}{\text{Nombre de travailleurs ou d'heures}}$.

Elle est dite « apparente » car elle attribue au seul travail un résultat obtenu avec d'autres facteurs. Ses gains viennent du progrès technique, de la formation, de l'organisation du travail et de l'accumulation de capital : ce sont eux qui permettent, à long terme, de produire plus avec autant de travailleurs et d'augmenter les salaires réels.

4.3 Le produit intérieur brut

Définition — Produit intérieur brut (PIB) : valeur de l'ensemble des biens et services produits pendant une année par les unités résidentes d'un pays. Dans l'optique de la production, $\text{PIB} = \sum \text{VA} + \text{impôts sur les produits} - \text{subventions sur les produits}$.

Le PIB peut aussi se mesurer par les revenus distribués (salaires, excédents, impôts) ou par les dépenses finales (consommation, investissement, exportations nettes) : ce sont les trois optiques étudiées en macroéconomie, cohérentes avec le circuit du chapitre 3.

Il faut distinguer :

  • le PIB nominal (ou en valeur, à prix courants), qui augmente si les quantités produites augmentent ou si les prix montent ;
  • le PIB réel (ou en volume, à prix constants), qui neutralise la hausse des prix et mesure la seule évolution des quantités : c'est lui qu'on utilise pour calculer le taux de croissance économique (chapitre 10).

$$\text{PIB réel} = \frac{\text{PIB nominal}}{\text{Indice des prix (base 1)}}$$

Au Maroc, le poids de l'agriculture fait varier fortement le PIB réel d'une année à l'autre selon la pluviométrie : une bonne campagne céréalière peut ajouter plusieurs points de croissance, une sécheresse en retirer autant. C'est pourquoi on calcule aussi le PIB non agricole, plus stable.

4.4 La répartition des revenus

La valeur ajoutée créée par les entreprises est répartie entre ceux qui ont contribué à la produire. C'est la répartition primaire :

Bénéficiaire Revenu Ce qu'il rémunère
Salariés Salaires et cotisations sociales Le travail
État Impôts sur la production Les services publics utilisés
Prêteurs Intérêts Le capital prêté
Propriétaires Dividendes, loyers Le capital apporté, la terre ou les locaux
Entreprise Autofinancement Le renouvellement et la croissance du capital

Cette répartition est souvent inégalitaire. L'État la corrige par la redistribution : il prélève des impôts (impôt sur le revenu progressif, TVA) et des cotisations, et verse des prestations sociales (allocations familiales, pensions de retraite, assurance maladie obligatoire, aides sociales directes généralisées depuis la réforme de la protection sociale engagée par la loi-cadre 09-21 de 2021). On passe ainsi du revenu primaire au revenu disponible, celui que le ménage peut consommer ou épargner.

4.5 La consommation et l'épargne

Définition — Consommation finale : utilisation de biens et services pour satisfaire directement les besoins. Épargne : partie du revenu disponible qui n'est pas consommée. $S = R_d - C$.

On mesure le comportement de consommation par deux rapports :

  • la propension moyenne à consommer : $\text{PMC} = \dfrac{C}{R_d}$ ; et la propension moyenne à épargner $\text{PMS} = \dfrac{S}{R_d} = 1 - \text{PMC}$ ;
  • la propension marginale à consommer : $c = \dfrac{\Delta C}{\Delta R_d}$, la part d'un dirham de revenu supplémentaire qui est consommée ; et $s = 1 - c$.

Keynes (1936) énonce la loi psychologique fondamentale : quand le revenu augmente, la consommation augmente, mais moins que le revenu ($0 < c < 1$), et la propension moyenne à consommer baisse. Les ménages aisés épargnent une plus grande part de leur revenu. Le statisticien Ernst Engel (1857) a montré que la part de l'alimentation dans le budget diminue quand le revenu augmente : au Maroc, les enquêtes du HCP sur la consommation des ménages montrent une part de l'alimentation nettement plus élevée chez les ménages modestes et ruraux que chez les ménages aisés urbains.

Les autres déterminants de la consommation sont le prix des biens, le crédit à la consommation et le taux d'intérêt, le patrimoine, les anticipations (un ménage qui craint le chômage épargne par précaution), la taille du ménage, l'urbanisation et les effets d'imitation (Duesenberry).

4.6 L'investissement

Définition — Investissement : acquisition de biens de production durables destinés à être utilisés pendant plusieurs cycles. En comptabilité nationale, c'est la formation brute de capital fixe (FBCF).

On distingue l'investissement de remplacement (renouveler les machines usées), de capacité (produire davantage) et de productivité (produire mieux ou moins cher), ainsi que l'investissement matériel et immatériel (recherche, formation, logiciels). L'investissement dépend de la demande anticipée, de la rentabilité attendue comparée au taux d'intérêt, de la capacité d'autofinancement et du climat des affaires.

L'investissement joue un double rôle : il est une demande aujourd'hui (achats de machines, travaux de BTP) et une capacité de production demain. Le Maroc se caractérise par un taux d'investissement élevé (de l'ordre de 30 % du PIB), porté par l'investissement public (autoroutes, port Tanger Med, ligne à grande vitesse, barrages) ; le débat porte sur son rendement en croissance et en emplois, jugé insuffisant par le rapport sur le Nouveau modèle de développement (2021).

4.7 Méthode : calculer VA, PIB et propensions

  1. Pour chaque entreprise, identifier ce qu'elle achète à d'autres entreprises (consommations intermédiaires) et ce qu'elle vend (production).
  2. Calculer chaque VA, puis les additionner : le total doit égaler la valeur des produits finals (vérification).
  3. Pour passer du nominal au réel, diviser par l'indice des prix (exprimé en base 1), ne pas soustraire les taux.
  4. Pour les propensions, distinguer moyenne (rapport des niveaux) et marginale (rapport des variations).
  5. Interpréter chaque résultat en une phrase avec l'unité (DH, %, par salarié).

⚠️ Les pièges à éviter

  • Additionner les chiffres d'affaires de toutes les entreprises pour mesurer la richesse créée : c'est un double compte.
  • Confondre production (ventes + variation de stocks) et valeur ajoutée.
  • Confondre propension moyenne et propension marginale.
  • Conclure à une hausse des quantités produites à partir du seul PIB nominal.
  • Confondre épargne (flux de l'année) et patrimoine (stock accumulé).

Exercice 1 — La filière du pain à Meknès

Un agriculteur produit du blé sans consommation intermédiaire (on simplifie) et le vend 40 000 DH à une minoterie. La minoterie le transforme en farine vendue 70 000 DH à un boulanger. Le boulanger vend son pain aux ménages pour 120 000 DH. La minoterie emploie 3 salariés, la boulangerie 2.

  1. Calculez la valeur ajoutée de chaque entreprise et la richesse créée par la filière.
  2. Pourquoi ne peut-on pas additionner les chiffres d'affaires ?
  3. Calculez la productivité apparente du travail (VA par salarié) de la minoterie et de la boulangerie.
  4. Le PIB nominal d'un pays passe de 1 200 à 1 323 milliards de DH en un an, et les prix augmentent de 5 %. Calculez la croissance nominale et la croissance réelle.
  5. Un ménage dont le revenu disponible passe de 8 000 à 9 000 DH par mois fait passer sa consommation de 6 800 à 7 500 DH. Calculez les propensions moyennes à consommer et la propension marginale. Le résultat est-il conforme à la loi de Keynes ?
Voir le corrigé

1) Agriculteur : $40\,000 - 0 = 40\,000$ DH. Minoterie : $70\,000 - 40\,000 = 30\,000$ DH. Boulanger : $120\,000 - 70\,000 = 50\,000$ DH. Richesse créée : $40\,000 + 30\,000 + 50\,000 = 120\,000$ DH, soit exactement la valeur du produit final (le pain).

2) La somme des chiffres d'affaires ($40\,000 + 70\,000 + 120\,000 = 230\,000$ DH) compterait plusieurs fois le blé (trois fois) et la farine (deux fois) : c'est un double compte. Seule la VA mesure ce que chaque entreprise ajoute.

3) Minoterie : $30\,000 / 3 = 10\,000$ DH par salarié. Boulangerie : $50\,000 / 2 = 25\,000$ DH par salarié. La comparaison est à nuancer : la productivité est « apparente », elle dépend aussi du capital utilisé et du prix de vente.

4) Croissance nominale : $1\,323 / 1\,200 - 1 = 10{,}25\,\%$. PIB réel : $1\,323 / 1{,}05 = 1\,260$ milliards ; croissance réelle : $1\,260 / 1\,200 - 1 = 5\,\%$. La moitié environ de la hausse du PIB nominal vient des prix.

5) PMC initiale $= 6\,800 / 8\,000 = 0{,}85$ ; PMC finale $= 7\,500 / 9\,000 \approx 0{,}833$. Propension marginale $c = 700 / 1\,000 = 0{,}7$. On a bien $0 < c < 1$ et une PMC qui baisse quand le revenu augmente : c'est conforme à la loi psychologique de Keynes. La propension marginale à épargner vaut $0{,}3$.

Exercice 2 — Répartition de la valeur ajoutée

Une SARL de confection de Tanger réalise une production de 9 000 000 DH et consomme 5 400 000 DH de tissus, fils, énergie et transport. Elle verse 2 300 000 DH de salaires et cotisations, 250 000 DH d'impôts sur la production, 150 000 DH d'intérêts et 400 000 DH de dividendes. 1) Calculez la VA. 2) Calculez l'autofinancement (ce qui reste à l'entreprise). 3) Calculez la part de chaque bénéficiaire en pourcentage de la VA.

Voir le corrigé
  1. VA = 9 000 000 − 5 400 000 = 3 600 000 DH.

  2. Autofinancement = 3 600 000 − 2 300 000 − 250 000 − 150 000 − 400 000 = 500 000 DH.

  3. Salariés : 2 300 000 / 3 600 000 ≈ 63,9 % ; État : 250 000 / 3 600 000 ≈ 6,9 % ; prêteurs : 150 000 / 3 600 000 ≈ 4,2 % ; associés : 400 000 / 3 600 000 ≈ 11,1 % ; entreprise : 500 000 / 3 600 000 ≈ 13,9 %. Total : 100 %. La part des salariés est élevée, ce qui est typique d'une activité intensive en travail comme la confection.

Exercice 3 — Propensions et loi d'Engel

Deux ménages : A (revenu disponible 5 000 DH, consommation 4 900 DH dont 2 200 DH d'alimentation) et B (revenu 20 000 DH, consommation 15 000 DH dont 3 600 DH d'alimentation). 1) Calculez la PMC et la PMS de chaque ménage. 2) Calculez la part de l'alimentation dans la consommation. 3) Ces résultats confirment-ils Keynes et Engel ?

Voir le corrigé
  1. A : PMC = 4 900 / 5 000 = 0,98 ; PMS = 0,02. B : PMC = 15 000 / 20 000 = 0,75 ; PMS = 0,25.

  2. A : 2 200 / 4 900 ≈ 44,9 % ; B : 3 600 / 15 000 = 24 %.

  3. Oui : le ménage le plus aisé consomme une part plus faible de son revenu (Keynes : PMC décroissante avec le revenu) et consacre une part plus faible de sa consommation à l'alimentation (loi d'Engel), même s'il dépense davantage en valeur absolue (3 600 DH contre 2 200 DH).

L'essentiel — Production, revenus, consommation, épargne

  • Production marchande ou non marchande ; facteurs : travail (capital humain), capital fixe et circulant, ressources naturelles.
  • Combinaison productive : facteurs substituables ou complémentaires ; choix selon le prix relatif des facteurs.
  • $\text{VA} = \text{Production} - \text{CI}$ ; additionner les chiffres d'affaires crée des doubles comptes.
  • Productivité apparente du travail = production (ou VA) ÷ travailleurs ou heures.
  • PIB = somme des VA + impôts sur les produits − subventions ; trois optiques : production, revenus, dépenses.
  • PIB réel = PIB nominal ÷ indice des prix (base 1) ; la croissance se mesure en volume ; PIB non agricole au Maroc.
  • Répartition primaire de la VA : salaires, impôts, intérêts, dividendes, autofinancement ; redistribution : impôts, cotisations, prestations (loi-cadre 09-21).
  • $S = R_d - C$ ; PMC $= C / R_d$ ; propension marginale $c = \Delta C / \Delta R_d$ ; $s = 1 - c$.
  • Loi psychologique de Keynes : $0 < c < 1$ et PMC décroissante ; loi d'Engel : part de l'alimentation décroissante avec le revenu.
  • Investissement (FBCF) de remplacement, capacité, productivité ; matériel ou immatériel ; dépend de la demande anticipée, de la rentabilité et du taux d'intérêt.
1La valeur ajoutée est égale à :
2Additionner les chiffres d'affaires d'une filière conduit à :
3Le PIB réel s'obtient en :
4La loi psychologique fondamentale de Keynes affirme que la propension marginale à consommer est :
5Le revenu passe de 8 000 à 10 000 DH et la consommation de 7 000 à 8 600 DH. La propension marginale à consommer vaut :
6Selon la loi d'Engel, quand le revenu augmente, la part de l'alimentation dans le budget :
7L'achat d'une machine pour produire davantage est un investissement de :
8En comptabilité nationale, l'investissement est mesuré par :
9La productivité apparente du travail rapporte la production :
10Les intérêts versés par une entreprise rémunèrent :

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