Les agents économiques et le circuit économique
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir un agent économique et présenter les six secteurs institutionnels de la comptabilité nationale ;
- décrire les grandes opérations économiques (sur biens et services, de répartition, financières) ;
- construire un circuit économique simplifié puis élargi ;
- écrire l'égalité entre fuites et injections et l'interpréter ;
- distinguer agents à capacité et à besoin de financement.
3.1 La notion d'agent économique
Définition — Agent économique : personne ou groupe de personnes qui dispose d'une autonomie de décision dans l'exercice de sa fonction économique principale (produire, consommer, financer, redistribuer).
Dans la réalité, il existe des millions d'agents : chaque ménage, chaque épicerie de quartier, chaque banque. Pour les étudier, la comptabilité nationale les regroupe en catégories homogènes selon leur fonction principale et l'origine de leurs ressources : ce sont les secteurs institutionnels. Au Maroc, c'est le Haut-Commissariat au Plan (HCP) qui établit les comptes nationaux selon le Système de comptabilité nationale des Nations unies (SCN 2008).
3.2 Les six secteurs institutionnels
| Secteur institutionnel | Fonction principale | Ressources principales | Exemples au Maroc |
|---|---|---|---|
| Sociétés non financières (SNF) | Produire des biens et des services marchands non financiers | Ventes | OCP, Renault Tanger, Marjane, une SARL de BTP à Oujda |
| Sociétés financières (SF) | Financer l'économie (intermédiation), assurer les risques | Intérêts, commissions, primes | Banques (Attijariwafa bank, Bank of Africa), Bank Al-Maghrib, compagnies d'assurance |
| Administrations publiques (APU) | Produire des services non marchands, redistribuer les revenus | Impôts et cotisations sociales | État, collectivités territoriales (régions, communes), CNSS |
| Ménages | Consommer ; pour les entrepreneurs individuels, produire | Salaires, revenus de la propriété, revenus mixtes, transferts | Une famille de Settat, un artisan, un agriculteur, un commerçant individuel |
| Institutions sans but lucratif au service des ménages (ISBLSM) | Produire des services non marchands pour les ménages | Cotisations, dons, subventions | Associations, ONG, partis politiques, syndicats |
| Reste du monde (RDM) | Regroupe les agents non résidents en relation avec les résidents | — | Clients étrangers de l'OCP, touristes, Marocains résidant à l'étranger (MRE) |
Trois précisions sont souvent demandées :
- un entrepreneur individuel (épicier, médecin libéral, agriculteur) est classé parmi les ménages, car son patrimoine professionnel ne se distingue pas de son patrimoine personnel ; il perçoit un revenu mixte ;
- la production marchande est vendue à un prix qui couvre au moins les coûts ; la production non marchande est fournie gratuitement ou à un prix très inférieur à son coût (enseignement public, soins dans un hôpital public) ;
- le critère est la résidence et non la nationalité : un Marocain installé en France depuis dix ans est un non-résident ; ses transferts d'argent vers sa famille sont un flux venant du reste du monde. Ces transferts des MRE dépassent 100 milliards de DH par an ces dernières années et soutiennent fortement la consommation des ménages.
3.3 Les opérations économiques
Les agents réalisent trois grands types d'opérations :
- Opérations sur biens et services : production, consommation (finale ou intermédiaire), investissement (formation brute de capital fixe, FBCF), variation des stocks, exportations et importations.
- Opérations de répartition : elles distribuent et redistribuent les revenus. La répartition primaire rémunère les facteurs de production (salaires, intérêts, dividendes, loyers, revenus mixtes) ; la redistribution passe par les prélèvements obligatoires (impôts, cotisations) et les prestations sociales (allocations familiales, pensions, AMO) et autres transferts.
- Opérations financières : elles portent sur les créances et les dettes (crédits, dépôts, titres, émissions d'actions) et permettent le financement des agents.
À chaque opération réelle correspond un flux de sens contraire : quand un ménage achète un réfrigérateur, un flux réel (le bien) va de l'entreprise vers le ménage et un flux monétaire (le paiement) va du ménage vers l'entreprise.
3.4 Le circuit économique simplifié
Définition — Circuit économique : représentation des flux réels et monétaires qui relient les agents économiques, mettant en évidence l'interdépendance des activités de production, de répartition et de dépense.
L'idée du circuit remonte au Tableau économique de François Quesnay (1758), qui décrivait la circulation des richesses entre classes sociales comme la circulation du sang.
Le circuit simplifié ne retient que deux agents, les ménages et les entreprises, dans une économie fermée sans État :
- les ménages fournissent leur travail aux entreprises (flux réel) et reçoivent des revenus (flux monétaire) ;
- les entreprises produisent des biens et services vendus aux ménages (flux réel) contre des dépenses de consommation (flux monétaire).
Si les ménages dépensent tout leur revenu, ce qui est produit est entièrement vendu : production = revenu = dépense. C'est la triple égalité que vous retrouverez en macroéconomie avec les trois optiques de mesure du PIB.
3.5 Le circuit élargi : fuites et injections
Dans la réalité, une partie des revenus ne retourne pas directement aux entreprises sous forme de consommation : ce sont les fuites. D'autres dépenses viennent s'ajouter à la consommation des ménages : ce sont les injections.
| Fuites (sorties du circuit revenu-consommation) | Injections (entrées dans le circuit) |
|---|---|
| Épargne des ménages ($S$) | Investissement des entreprises ($I$), financé grâce aux banques |
| Impôts et cotisations ($T$) versés à l'État | Dépenses publiques ($G$) |
| Importations ($M$) achetées au reste du monde | Exportations ($X$) vendues au reste du monde |
Le circuit est à l'équilibre quand les fuites sont égales aux injections :
$$S + T + M = I + G + X$$
En réordonnant, on obtient une relation fondamentale de la macroéconomie :
$$(S - I) = (G - T) + (X - M)$$
L'excédent d'épargne privée sur l'investissement ($S - I$) finance le déficit public ($G - T > 0$) et l'excédent extérieur ($X - M > 0$). Inversement, un pays dont l'épargne est insuffisante et dont l'État est en déficit connaît généralement un déficit extérieur : il emprunte au reste du monde.
Si les injections dépassent les fuites, la demande est supérieure à la production : les entreprises voient leurs stocks baisser et augmentent leur production, donc les revenus distribués. Si les fuites dépassent les injections, l'activité se contracte. Cette logique de l'équilibre par les quantités sera développée par Keynes (chapitre 9).
3.6 Capacité et besoin de financement
Définition — Capacité de financement : situation d'un agent dont l'épargne dépasse ses investissements ; il peut prêter le surplus. Besoin de financement : situation inverse ; il doit emprunter.
Traditionnellement, les ménages sont à capacité de financement (ils épargnent plus qu'ils n'investissent dans le logement), les entreprises à besoin de financement (leurs investissements dépassent leur autofinancement), et les administrations publiques à besoin de financement lorsqu'elles sont en déficit. Les institutions financières mettent en relation les deux catégories : c'est l'intermédiation financière (chapitre 5).
3.7 Méthode : construire et vérifier un circuit
- Identifier les agents présents (ménages, entreprises, État, banques, reste du monde).
- Pour chaque agent, écrire ses ressources et ses emplois ; les deux totaux doivent être égaux.
- Tracer les flux monétaires entre agents (une flèche par opération) en précisant le montant.
- Calculer fuites ($S + T + M$) et injections ($I + G + X$) et conclure sur l'équilibre.
- Calculer les soldes : $S - I$, $T - G$ (solde budgétaire), $X - M$ (solde commercial), et vérifier l'identité $(S - I) = (G - T) + (X - M)$ à l'équilibre.
⚠️ Les pièges à éviter
- Classer un épicier ou un agriculteur parmi les entreprises : c'est un ménage (entrepreneur individuel).
- Classer la CNSS dans les sociétés financières : c'est une administration publique (sécurité sociale).
- Confondre nationalité et résidence pour le reste du monde.
- Oublier qu'un flux réel a toujours une contrepartie monétaire de sens opposé.
- Croire que l'épargne « disparaît » : c'est une fuite pour le circuit de la consommation, mais elle peut financer l'investissement via les banques.
Exercice 1 — Le circuit de l'économie d'Atlantis
Une économie simplifiée comprend des ménages, des entreprises, un État et le reste du monde. Sur l'année (en milliards de DH) :
- les entreprises versent 800 de revenus aux ménages ;
- les ménages consomment 600, paient 80 d'impôts et épargnent le reste ;
- l'État dépense 100 en achats auprès des entreprises ;
- les exportations s'élèvent à 150 et les importations à 140 ;
- l'investissement des entreprises est inconnu.
- Classez chaque flux en fuite ou injection.
- Calculez l'épargne des ménages.
- Quel doit être l'investissement pour que le circuit soit à l'équilibre ?
- Calculez le solde budgétaire et le solde commercial. Interprétez.
- Vérifiez l'identité $(S - I) = (G - T) + (X - M)$.
- Si l'investissement n'était que de 70, que se passerait-il ?
Voir le corrigé
1) Fuites : épargne, impôts (80), importations (140). Injections : investissement, dépenses publiques (100), exportations (150).
2) $S = 800 - 600 - 80 = 120$ milliards de DH.
3) Équilibre : $S + T + M = I + G + X$, soit $120 + 80 + 140 = I + 100 + 150$, donc $340 = I + 250$ et $I = 90$ milliards de DH.
4) Solde budgétaire : $T - G = 80 - 100 = -20$ : déficit public de 20, que l'État doit financer par l'emprunt. Solde commercial : $X - M = 150 - 140 = +10$ : excédent, le pays prête au reste du monde.
5) $S - I = 120 - 90 = 30$ ; $(G - T) + (X - M) = 20 + 10 = 30$. L'identité est vérifiée : l'épargne privée excédentaire (30) finance le déficit public (20) et l'excédent extérieur (10).
6) Avec $I = 70$, les injections valent $70 + 100 + 150 = 320 < 340$ (fuites). La demande est inférieure à la production : les stocks invendus s'accumulent, les entreprises réduisent leur production et les revenus distribués baissent, jusqu'à ce que les fuites (qui dépendent du revenu) redeviennent égales aux injections.
Exercice 2 — Quel secteur institutionnel ?
Classez : 1) Maroc Telecom ; 2) une association de soutien scolaire à Salé ; 3) la commune de Marrakech ; 4) un pharmacien installé en nom propre ; 5) Wafa Assurance ; 6) un touriste allemand en vacances à Essaouira ; 7) la CNSS ; 8) Bank Al-Maghrib.
Voir le corrigé
- Société non financière. 2) ISBLSM. 3) Administration publique (collectivité territoriale). 4) Ménage (entrepreneur individuel, revenu mixte). 5) Société financière (assurance). 6) Reste du monde (non-résident). 7) Administration publique (administration de sécurité sociale). 8) Société financière (banque centrale).
Exercice 3 — Ressources et emplois d'un ménage
Un ménage de Kénitra perçoit 9 000 DH de salaires par mois, 1 500 DH de transferts envoyés par un fils installé en Italie et 400 DH d'allocations familiales. Il paie 900 DH d'impôts et cotisations, consomme 8 200 DH et épargne le reste. 1) Calculez son épargne. 2) Classez ses ressources (répartition primaire, redistribution, reste du monde). 3) Le ménage est-il à capacité ou à besoin de financement s'il n'investit pas ce mois-ci ?
Voir le corrigé
Ressources : 9 000 + 1 500 + 400 = 10 900 DH. Épargne = 10 900 − 900 − 8 200 = 1 800 DH.
Salaires : répartition primaire (rémunération du travail). Allocations familiales : redistribution (prestation sociale). Transferts du fils : flux venant du reste du monde (le fils est non-résident).
Épargne 1 800 > investissement 0 : le ménage dégage une capacité de financement de 1 800 DH, qu'il peut placer à la banque.
L'essentiel — Agents et circuit économique
- Agent économique : centre de décision autonome ; regroupés en secteurs institutionnels selon la fonction principale et les ressources (HCP, SCN 2008).
- SNF : produire des biens et services marchands (ventes) ; SF : financer et assurer (intérêts, primes).
- APU : services non marchands et redistribution (impôts, cotisations) ; État, collectivités territoriales, CNSS.
- Ménages : consommer ; les entrepreneurs individuels y sont classés (revenu mixte). ISBLSM : associations, ONG.
- Reste du monde : non-résidents (critère de résidence, pas de nationalité) ; transferts des MRE.
- Opérations : sur biens et services, de répartition (primaire, redistribution), financières ; chaque flux réel a une contrepartie monétaire.
- Circuit simplifié (Quesnay, 1758) : production = revenu = dépense.
- Fuites : $S$, $T$, $M$ ; injections : $I$, $G$, $X$ ; équilibre : $S + T + M = I + G + X$.
- Identité : $(S - I) = (G - T) + (X - M)$.
- Capacité de financement (épargne > investissement) ou besoin de financement ; intermédiation bancaire.
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