Chapitre 1 · Semestre 1

La science économique : objet et méthodes

Introduction aux Sciences Économiques

🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir la science économique et en présenter les grandes définitions historiques ;
  • distinguer microéconomie et macroéconomie, analyse positive et analyse normative ;
  • expliquer ce qu'est un modèle et le raisonnement toutes choses égales par ailleurs ;
  • situer l'économie parmi les sciences sociales et en mesurer les limites ;
  • classer un énoncé économique et le justifier dans une copie.

1.1 Le mot « économie » et ses sens

Le mot vient du grec oikos (la maison) et nomos (la règle) : l'économie désignait chez Xénophon et Aristote l'art de bien administrer la maison. Le sens s'est élargi au XVIIe siècle avec l'expression « économie politique » (Antoine de Montchrestien, Traité de l'économie politique, 1615) : il ne s'agit plus de gérer un domaine, mais la richesse d'un royaume.

Aujourd'hui, le mot a trois sens qu'il faut distinguer dans une copie :

  • l'économie réelle : l'ensemble des activités de production, d'échange et de consommation d'un pays (« l'économie marocaine a été touchée par la sécheresse ») ;
  • la science économique : la discipline qui étudie ces activités ;
  • l'économie au sens courant d'épargne ou de non-dépense (« faire des économies »).

1.2 Les grandes définitions de la science économique

Les définitions ont changé avec les époques, et chacune met l'accent sur un aspect différent. Les connaître permet de bien construire une introduction de dissertation.

Définition — Science de la richesse (classiques) : Adam Smith (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776) étudie comment une nation produit et accroît sa richesse ; Jean-Baptiste Say (1803) parle de la science de la production, de la répartition et de la consommation des richesses.

Définition — Science des choix (Robbins, 1932) : « L'économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs. »

Définition — Science des relations sociales (Marx, Polanyi) : l'économie étudie les rapports entre les hommes à l'occasion de la production et de la répartition des richesses ; elle est « encastrée » dans la société.

La définition de Lionel Robbins est la plus citée aujourd'hui. Elle contient trois éléments : des fins (les besoins) multiples, des moyens rares, et des moyens à usages alternatifs (une même parcelle de terre près de Meknès peut porter du blé, des oliviers ou un lotissement). Dès lors, il faut choisir, et tout choix a un coût (chapitre 2). Sa limite : elle est si large qu'elle peut couvrir le mariage, le vote ou le crime, comme l'a fait Gary Becker ; elle laisse aussi de côté les rapports de pouvoir et les institutions.

1.3 Microéconomie et macroéconomie

La science économique se divise en deux grands niveaux d'analyse, qui correspondent à deux modules de votre licence.

Microéconomie Macroéconomie
Objet Comportements individuels : un ménage, une entreprise, un marché Grands agrégats d'un pays : production, emploi, prix, commerce extérieur
Questions types Comment un ménage répartit-il son budget ? Comment se forme le prix des tomates au marché de gros d'Inezgane ? Pourquoi la croissance du Maroc ralentit-elle en année de sécheresse ? Comment Bank Al-Maghrib lutte-t-elle contre l'inflation ?
Outils Utilité, coût, offre et demande Comptabilité nationale, PIB, chômage, inflation, politiques économiques
Auteurs emblématiques Walras, Marshall, Pareto Keynes, Friedman

Les deux niveaux sont liés : le PIB est la somme de millions de décisions individuelles, et ces décisions dépendent du climat macroéconomique (taux d'intérêt, chômage, inflation). On parle des fondements microéconomiques de la macroéconomie quand on cherche à expliquer les agrégats à partir des comportements individuels. Il faut cependant se méfier du sophisme de composition : ce qui est vrai pour un individu ne l'est pas forcément pour tous. Un ménage qui épargne davantage s'enrichit ; si tous les ménages épargnent en même temps, la consommation chute, les entreprises vendent moins, licencient, et l'épargne totale peut finalement baisser (c'est le paradoxe de l'épargne décrit par Keynes).

1.4 Analyse positive et analyse normative

Définition — Analyse positive : elle décrit et explique ce qui est ; ses énoncés peuvent être confirmés ou réfutés par les faits. « Une hausse du SMIG réduit l'embauche des jeunes peu qualifiés » est un énoncé positif : il peut être vrai ou faux, et on peut le tester sur des données.

Définition — Analyse normative : elle dit ce qui devrait être ; elle repose sur des jugements de valeur. « L'État devrait augmenter le SMIG » est un énoncé normatif.

L'économiste peut éclairer un débat normatif par l'analyse positive (quels effets attendre d'une hausse du SMIG ?), mais le choix final relève de valeurs (préférer l'emploi ou le pouvoir d'achat ?) et donc du débat politique. Dans une copie, repérez les mots qui signalent un énoncé normatif : devrait, il faut, souhaitable, juste, trop.

1.5 La démarche scientifique : modèles et hypothèses

L'économiste ne peut pas, en général, faire d'expériences en laboratoire : il ne peut pas rejouer l'année 2022 sans la sécheresse pour mesurer son effet exact. Il procède donc par modélisation.

Définition — Modèle : représentation simplifiée de la réalité, construite à partir d'hypothèses, qui relie des variables entre elles pour expliquer un phénomène ou prévoir son évolution.

Un modèle comprend des variables exogènes (données de l'extérieur : la pluviométrie, le prix mondial du pétrole), des variables endogènes (expliquées par le modèle : la production agricole, l'inflation) et des relations entre elles, souvent écrites sous forme d'équations. Un modèle n'est pas « faux » parce qu'il simplifie : une carte routière au 1/1 000 000e est utile précisément parce qu'elle oublie les détails.

Deux démarches se complètent :

  • la démarche déductive part d'hypothèses générales (l'agent est rationnel) pour en tirer des conclusions logiques ;
  • la démarche inductive part de l'observation des faits (statistiques du HCP, de Bank Al-Maghrib, de l'Office des changes) pour dégager des régularités.

Le raisonnement toutes choses égales par ailleurs (ceteris paribus) consiste à faire varier une seule cause en supposant les autres constantes. Pour isoler l'effet du prix du thé sur sa consommation, on suppose inchangés le revenu des ménages, le prix du café et les habitudes. Cette hypothèse est indispensable pour raisonner, mais il faut la lever à la fin de l'analyse, car dans la réalité tout bouge en même temps.

Enfin, l'économiste s'appuie de plus en plus sur l'économétrie (estimation statistique des relations entre variables) et sur des expériences de terrain : la méthode des essais randomisés, récompensée par le prix Nobel 2019 (Banerjee, Duflo, Kremer), a été appliquée au Maroc, par exemple pour évaluer le programme Tayssir d'aide financière aux familles pour la scolarisation des enfants.

1.6 L'économie parmi les sciences sociales

La science économique est une science sociale : elle étudie des comportements humains, qui dépendent des institutions, de l'histoire et de la culture. Elle dialogue avec la sociologie (normes, classes sociales), l'histoire (évolution des systèmes), le droit (propriété, contrats : voir votre module d'introduction au droit), la géographie (localisation des activités), la psychologie (l'économie comportementale de Kahneman et Thaler montre que les agents ne sont pas toujours rationnels) et les mathématiques et statistiques, qui lui fournissent ses outils.

Ses limites viennent de là : les prévisions économiques sont fragiles parce que les agents réagissent aux annonces (une annonce de hausse des prix pousse à acheter tout de suite), parce que les données arrivent avec retard et sont révisées, et parce que les économistes ne partagent pas tous les mêmes hypothèses (chapitres 8 et 9). Les désaccords entre économistes portent plus souvent sur les valeurs (normatif) et sur l'ampleur des effets que sur les mécanismes eux-mêmes.

1.7 Méthode : classer et analyser un énoncé économique

  1. Niveau : l'énoncé porte-t-il sur un agent ou un marché (micro) ou sur un agrégat national (macro) ?
  2. Nature : décrit-il un fait ou un mécanisme vérifiable (positif) ou exprime-t-il une préférence (normatif) ? Repérer les mots devrait, il faut.
  3. Hypothèses : quelles conditions sont implicitement supposées constantes (ceteris paribus) ?
  4. Variables : quelle est la variable expliquée (endogène), quelles sont les causes (exogènes) ?
  5. Conclusion : peut-on tester l'énoncé, avec quelles données et quelle source (HCP, Bank Al-Maghrib, ministère de l'Économie et des Finances) ?

⚠️ Les pièges à éviter

  • Confondre l'économie réelle (l'activité) et la science économique (la discipline qui l'étudie).
  • Croire qu'un énoncé chiffré est forcément positif : « le SMIG devrait atteindre 4 000 DH » reste normatif.
  • Réduire la macroéconomie à « la micro en plus grand » : le paradoxe de l'épargne montre qu'un agrégat peut se comporter autrement que ses éléments.
  • Reprocher à un modèle d'être simplifié : la bonne question est de savoir si ses hypothèses sont pertinentes pour le problème posé.
  • Oublier de lever l'hypothèse ceteris paribus en conclusion.

Exercice 1 — Le débat sur le prix du pain

Un journal économique de Casablanca publie les phrases suivantes à propos du pain et des subventions :

a) « En 2025, la Caisse de compensation a continué de subventionner la farine de blé tendre. » b) « Une suppression de la subvention ferait monter le prix du pain et réduirait la consommation des ménages modestes. » c) « L'État devrait remplacer la subvention des prix par des aides directes aux ménages pauvres. » d) « Les boulangeries de Fès ont vu leur coût de production augmenter avec le prix de l'électricité. » e) « La hausse des prix alimentaires a pesé sur l'inflation nationale en 2022. »

  1. Classez chaque phrase : positive ou normative, micro ou macro. Justifiez.
  2. La phrase b) est un raisonnement toutes choses égales par ailleurs : quelles variables suppose-t-elle constantes ?
  3. Identifiez dans la phrase b) une variable exogène et une variable endogène.
  4. Rédigez une introduction de cinq lignes qui définit la science économique à partir de ce débat, en citant Robbins.
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1) a) Positive (constat vérifiable) ; plutôt macro (politique budgétaire nationale). b) Positive (mécanisme qui peut être testé sur des données) ; micro (marché du pain, comportement des ménages). c) Normative (« devrait » : jugement de valeur sur la meilleure politique) ; macro (politique sociale nationale). d) Positive ; micro (coûts d'entreprises). e) Positive ; macro (niveau général des prix).

2) Elle suppose constants : le revenu des ménages, le prix des produits de remplacement (riz, pâtes, semoule), les habitudes alimentaires, le prix mondial du blé et la politique d'aides éventuelle. Si, en même temps, les ménages pauvres recevaient une aide directe, la baisse de consommation pourrait être compensée.

3) Variable exogène (cause décidée hors du modèle) : la suppression de la subvention, décision de l'État. Variables endogènes (expliquées) : le prix du pain et la quantité consommée.

4) Exemple : « Faut-il continuer à subventionner le pain ? La question oppose des fins multiples (nourrir les ménages modestes, maîtriser le déficit public) à des moyens rares (les recettes de l'État). Elle relève de la science économique, que Lionel Robbins définit en 1932 comme la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs. L'économiste peut en mesurer les effets (analyse positive) ; le choix final reste politique (analyse normative). »

Exercice 2 — Le sophisme de composition

Un commerçant de Tanger explique : « Si j'épargne 10 % de plus de mon revenu, je serai plus riche à la fin de l'année. Donc, si tous les Marocains épargnent 10 % de plus, le pays sera plus riche. » 1) Le raisonnement est-il valable au niveau individuel ? 2) Pourquoi peut-il être faux au niveau national à court terme ? 3) Comment s'appelle ce phénomène et quel auteur l'a mis en avant ?

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  1. Oui : pour un ménage isolé, son épargne n'a pas d'effet sur son revenu, qui dépend de son travail ; il accumule donc un patrimoine.

  2. Si tous les ménages épargnent plus en même temps, la consommation baisse, les entreprises vendent moins, réduisent leur production et leurs effectifs : les revenus distribués diminuent. L'épargne totale, qui dépend du revenu, peut finalement stagner ou baisser. Ce qui est vrai pour une partie n'est pas forcément vrai pour le tout.

  3. C'est le paradoxe de l'épargne (ou paradoxe de la frugalité), mis en avant par Keynes dans la Théorie générale (1936). Il illustre le sophisme de composition. À long terme, l'épargne peut toutefois financer l'investissement et la croissance : la conclusion dépend de l'horizon retenu.

Exercice 3 — Construire un petit modèle

On veut expliquer la production de céréales au Maroc. 1) Citez deux variables exogènes et une variable endogène. 2) Écrivez une relation simple entre elles. 3) Donnez une limite de ce modèle.

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  1. Variables exogènes : la pluviométrie de la campagne (en mm), la surface semée (en hectares) ; on peut ajouter le prix des engrais. Variable endogène : la production de céréales (en quintaux).

  2. Exemple : production = surface semée × rendement, avec un rendement qui augmente avec la pluviométrie : rendement = a + b × pluie, où a et b sont des paramètres positifs à estimer sur les campagnes passées.

  3. Le modèle oublie la répartition des pluies dans l'année (une pluie tardive est moins utile), l'irrigation, la qualité des semences, les maladies et le prix de vente qui influence les surfaces semées. Il simplifie, mais il permet déjà de prévoir l'ordre de grandeur de la récolte en fonction de la pluviométrie.

L'essentiel — La science économique : objet et méthodes

  • Étymologie : oikos + nomos, l'administration de la maison ; « économie politique » chez Montchrestien (1615).
  • Trois sens : l'économie réelle (l'activité), la science économique (la discipline), l'épargne au sens courant.
  • Smith (1776) : science de la richesse des nations ; Say (1803) : production, répartition, consommation des richesses.
  • Robbins (1932) : relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs, donc science des choix.
  • Marx, Polanyi : l'économie étudie des rapports sociaux et reste encastrée dans la société.
  • Microéconomie : agents et marchés ; macroéconomie : agrégats (PIB, chômage, inflation) ; sophisme de composition et paradoxe de l'épargne.
  • Positif : ce qui est, testable ; normatif : ce qui devrait être, jugement de valeur (« il faut », « devrait »).
  • Modèle : représentation simplifiée fondée sur des hypothèses ; variables exogènes (causes données) et endogènes (expliquées).
  • Ceteris paribus : une seule cause varie, les autres sont supposées constantes ; à lever en conclusion.
  • Démarches déductive et inductive, économétrie, expériences randomisées (Nobel 2019) ; l'économie est une science sociale.
1La définition de l'économie comme relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs est due à :
2L'expression « économie politique » apparaît en 1615 chez :
3Lequel de ces énoncés est normatif ?
4L'étude du prix des tomates sur un marché de gros relève de :
5Le raisonnement ceteris paribus consiste à :
6Dans un modèle, une variable exogène est :
7Le paradoxe de l'épargne illustre :
8Le prix Nobel 2019 a récompensé Banerjee, Duflo et Kremer pour :
9Le mot « économie » vient du grec oikos qui signifie :
10Une démarche inductive part :

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