La pensée économique depuis 1870 : néoclassiques, Keynes et débats contemporains
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- expliquer la révolution marginaliste et la valeur-utilité ;
- présenter l'équilibre général de Walras, l'équilibre partiel de Marshall et l'optimum de Pareto ;
- exposer la révolution keynésienne : demande effective, chômage involontaire, multiplicateur ;
- présenter les critiques monétaristes et nouvelles classiques, et les réponses keynésiennes ;
- situer les courants hétérodoxes (institutionnalistes, autrichiens, économie comportementale).
9.1 La révolution marginaliste (1871-1874)
Presque en même temps, trois économistes rompent avec la valeur-travail des classiques : William Stanley Jevons (Théorie de l'économie politique, 1871), Carl Menger (Principes d'économie, 1871) et Léon Walras (Éléments d'économie politique pure, 1874).
Définition — Valeur-utilité : la valeur d'un bien ne dépend pas du travail nécessaire pour le produire, mais de l'utilité qu'il procure et de sa rareté. Plus précisément, elle dépend de son utilité marginale, la satisfaction apportée par la dernière unité consommée.
L'utilité marginale est décroissante : le premier verre d'eau après une marche dans le désert procure une satisfaction immense, le dixième presque aucune. Cette idée résout le paradoxe de l'eau et du diamant qui embarrassait Smith : l'eau est très utile mais abondante, donc son utilité marginale est faible et son prix bas ; le diamant est peu utile mais très rare, donc son utilité marginale et son prix sont élevés.
Les marginalistes raisonnent à la marge : un consommateur achète une unité supplémentaire tant que son utilité marginale dépasse ce qu'elle coûte ; une entreprise produit une unité de plus tant que sa recette dépasse son coût marginal. Ce raisonnement est au cœur de votre cours de microéconomie.
9.2 L'école néoclassique : équilibre et optimum
L'école néoclassique prolonge le marginalisme. Elle repose sur l'individualisme méthodologique (on explique les phénomènes collectifs à partir des choix individuels), sur l'hypothèse d'un agent rationnel (l'homo œconomicus) qui maximise son utilité ou son profit, et sur la notion d'équilibre.
- Léon Walras construit un modèle d'équilibre général : tous les marchés (biens, travail, capital) sont interdépendants, et il existe un système de prix qui les équilibre tous simultanément ; il est atteint par un processus de tâtonnement, sous l'égide d'un commissaire-priseur fictif.
- Alfred Marshall (Principes d'économie, 1890) étudie l'équilibre partiel d'un seul marché, avec les courbes d'offre et de demande que vous utilisez (chapitre 6), et la notion d'élasticité.
- Vilfredo Pareto définit l'optimum : une situation est optimale si l'on ne peut améliorer la situation d'un agent sans détériorer celle d'au moins un autre. En concurrence pure et parfaite, l'équilibre est un optimum de Pareto.
Pour les néoclassiques, les marchés libres s'ajustent par les prix : sur le marché du travail, un salaire flexible égalise l'offre et la demande de travail. Le chômage durable ne peut donc être que volontaire (refus de travailler au salaire du marché) ou dû à des rigidités (salaire minimum, syndicats). La monnaie reste neutre.
9.3 La révolution keynésienne
La crise de 1929 et le chômage de masse des années 1930 (près d'un quart de la population active aux États-Unis en 1933) remettent en cause cette confiance dans l'ajustement spontané. John Maynard Keynes publie en 1936 la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie.
Ses thèses principales :
- il rejette la loi de Say : une partie du revenu est épargnée et rien ne garantit qu'elle sera investie ; la demande peut être insuffisante ;
- les entrepreneurs produisent en fonction de la demande effective, la demande qu'ils anticipent (consommation + investissement) ; c'est elle qui détermine la production et donc l'emploi ;
- il peut exister un équilibre de sous-emploi durable, avec un chômage involontaire : des personnes prêtes à travailler au salaire courant ne trouvent pas d'emploi ; baisser les salaires réduirait la consommation et aggraverait la crise ;
- la monnaie n'est pas neutre : les agents la détiennent aussi par préférence pour la liquidité (transaction, précaution, spéculation), et le taux d'intérêt se forme sur le marché monétaire ;
- l'investissement dépend des anticipations des entrepreneurs, de leurs « esprits animaux », et donc de l'incertitude.
Il en découle un rôle actif de l'État : quand la demande privée est insuffisante, l'État doit relancer par les dépenses publiques, même au prix d'un déficit. Une dépense supplémentaire a un effet multiplicateur sur la production :
$$k = \frac{1}{1 - c} \qquad \Delta Y = k \times \Delta G$$
où $c$ est la propension marginale à consommer (chapitre 4). Avec $c = 0{,}75$, $k = 4$ : 10 milliards de DH de travaux publics peuvent accroître la production de 40 milliards, car les revenus distribués sont en partie dépensés, ce qui crée de nouveaux revenus, et ainsi de suite.
9.4 Synthèse et remises en cause
Après 1945, la synthèse néoclassique (John Hicks, modèle IS-LM de 1937 ; Paul Samuelson) intègre Keynes dans un cadre néoclassique : à court terme, les prix sont rigides et la politique de relance est efficace ; à long terme, on retrouve l'équilibre néoclassique. La courbe de Phillips (1958) suggère un arbitrage entre inflation et chômage : les gouvernements pensent pouvoir réduire le chômage en acceptant un peu plus d'inflation.
Dans les années 1970, les chocs pétroliers provoquent une stagflation (stagnation + inflation) que les politiques keynésiennes ne parviennent pas à résoudre. Plusieurs courants libéraux s'imposent :
- les monétaristes (Milton Friedman) : l'inflation est un phénomène monétaire ; il existe un taux de chômage naturel que la relance ne peut pas réduire durablement, elle ne produit que de l'inflation ; la Banque centrale doit suivre une règle stable de croissance de la masse monétaire ;
- les nouveaux classiques (Robert Lucas, années 1970) : avec des anticipations rationnelles, les agents prévoient les effets des politiques et les neutralisent ; les politiques conjoncturelles sont inefficaces ;
- l'économie de l'offre (Arthur Laffer) : il faut baisser les impôts et alléger les réglementations pour stimuler la production ;
- l'école autrichienne (Friedrich Hayek) : le marché est un mécanisme de diffusion de l'information que l'État ne peut pas remplacer.
Les nouveaux keynésiens (années 1980) répondent en donnant des fondements microéconomiques aux rigidités de prix et de salaires (coûts de changement des prix, salaire d'efficience). La crise financière de 2008 puis la crise sanitaire de 2020 ont remis au premier plan les politiques de relance budgétaire et monétaire d'inspiration keynésienne : le Maroc a créé en 2020 un Fonds spécial de gestion de la pandémie pour soutenir les ménages et les entreprises.
9.5 Les courants hétérodoxes
En dehors du courant dominant (mainstream), d'autres approches éclairent les limites du modèle de l'agent rationnel :
- les institutionnalistes : Thorstein Veblen (Théorie de la classe de loisir, 1899, consommation ostentatoire) ; Douglass North montre que les institutions (droits de propriété, justice, règles) expliquent les écarts de développement ; Oliver Williamson étudie le choix entre marché et organisation (coûts de transaction) ;
- l'économie comportementale (Daniel Kahneman, Richard Thaler) montre que les agents ont une rationalité limitée (Herbert Simon) et des biais systématiques (aversion à la perte, procrastination) ;
- les post-keynésiens et les régulationnistes insistent sur l'instabilité financière et sur les formes historiques du capitalisme ;
- l'économie du développement (chapitre 10) étudie les trajectoires des pays du Sud.
Aujourd'hui, les grands débats (rôle de l'État, efficacité de la relance, inégalités, climat) opposent souvent des économistes qui partagent les mêmes outils mais pas les mêmes hypothèses ni les mêmes valeurs (chapitre 1).
9.6 Méthode : comparer deux courants dans une dissertation
- Choisir des critères de comparaison : théorie de la valeur, rôle du marché, rôle de l'État, monnaie, chômage, horizon (court ou long terme).
- Construire un tableau classiques / néoclassiques / Keynes / monétaristes au brouillon.
- Pour chaque courant, citer un auteur, un ouvrage, une date et un concept défini.
- Illustrer par un fait historique (1929, stagflation, 2008, 2020) et par un exemple marocain.
- Conclure sur la complémentarité des approches selon l'horizon et le contexte plutôt que sur un vainqueur.
⚠️ Les pièges à éviter
- Confondre classiques (valeur-travail, avant 1870) et néoclassiques (valeur-utilité, après 1870).
- Écrire que Keynes est hostile au capitalisme : il veut le sauver de ses crises par l'intervention de l'État.
- Confondre chômage volontaire (néoclassique) et chômage involontaire (Keynes).
- Oublier que le multiplicateur suppose des capacités de production inemployées ; sinon la relance crée de l'inflation.
- Attribuer la courbe de Phillips à Keynes : elle date de 1958 et a été intégrée ensuite à la synthèse.
Exercice 1 — Relance et chômage dans l'économie d'Oasis
L'économie d'Oasis connaît une forte baisse de l'activité : de nombreuses usines tournent au ralenti et le chômage augmente. La propension marginale à consommer est $c = 0{,}8$.
- Selon l'analyse néoclassique, quelle est la cause du chômage et quelle solution propose-t-elle ?
- Selon Keynes, quelle est la cause du chômage et quelle solution propose-t-il ?
- Calculez le multiplicateur. Le gouvernement lance 12 milliards de DH de travaux publics : quelle hausse de production peut-on attendre ?
- Décrivez les trois premières étapes du processus multiplicateur.
- Quelles critiques un monétariste et un nouveau classique adresseraient-ils à cette politique ?
Voir le corrigé
1) Pour les néoclassiques, le chômage vient d'un salaire réel trop élevé par rapport à l'équilibre du marché du travail (rigidités : salaire minimum, conventions collectives). Solution : flexibilité des salaires et du marché du travail ; le chômage restant est volontaire.
2) Pour Keynes, le chômage est involontaire et vient d'une demande effective insuffisante : les entreprises anticipent de faibles ventes et produisent peu. Baisser les salaires réduirait encore la consommation. Solution : relance de la demande par les dépenses publiques et une baisse des taux d'intérêt.
3) $k = \dfrac{1}{1 - 0{,}8} = 5$ ; $\Delta Y = 5 \times 12 = 60$ milliards de DH.
4) Étape 1 : les 12 milliards versés aux entreprises de BTP deviennent des revenus (salaires, profits). Étape 2 : les bénéficiaires en consomment 80 %, soit $0{,}8 \times 12 = 9{,}6$ milliards, qui deviennent des revenus pour d'autres entreprises. Étape 3 : ces nouveaux revenus sont consommés à 80 %, soit $0{,}8 \times 9{,}6 = 7{,}68$ milliards, etc. Au total : $12 + 9{,}6 + 7{,}68 + \dots = 12 \times \dfrac{1}{1 - 0{,}8} = 60$ milliards.
5) Un monétariste objecterait que la relance ne réduit le chômage que temporairement : à long terme, l'économie revient au taux de chômage naturel avec plus d'inflation, surtout si le déficit est financé par création monétaire. Un nouveau classique ajouterait que les agents, anticipant les hausses d'impôts futures pour rembourser la dette, épargnent davantage, ce qui annule l'effet de la relance. On peut aussi signaler la fuite par les importations, qui réduit le multiplicateur dans une économie ouverte comme le Maroc.
Exercice 2 — L'utilité marginale
Un étudiant boit des verres de thé pendant une soirée de révision. Utilité totale : 1 verre : 10 ; 2 verres : 18 ; 3 verres : 24 ; 4 verres : 27 ; 5 verres : 28 ; 6 verres : 26. 1) Calculez l'utilité marginale de chaque verre. 2) Comment évolue-t-elle ? 3) Combien de verres l'étudiant devrait-il boire au maximum si le thé est gratuit ? 4) Expliquez avec cette notion le paradoxe de l'eau et du diamant.
Voir le corrigé
Utilités marginales : 10 ; 8 ; 6 ; 3 ; 1 ; −2.
Elle est décroissante, et devient même négative au sixième verre (le thé finit par gêner).
Cinq verres : tant que l'utilité marginale est positive, un verre gratuit supplémentaire augmente la satisfaction totale ; le sixième la réduit.
La valeur d'un bien dépend de son utilité marginale, non de son utilité totale. L'eau, abondante, est consommée jusqu'à ce que sa dernière unité ait une faible utilité : son prix est bas. Le diamant, rare, garde une utilité marginale élevée : son prix est élevé.
Exercice 3 — Classer les politiques par courant
Indiquez quel courant défendrait chaque mesure et pourquoi : 1) augmenter les dépenses publiques en pleine récession ; 2) fixer une règle de croissance de la masse monétaire de 3 % par an ; 3) baisser fortement l'impôt sur les sociétés pour encourager la production ; 4) supprimer le salaire minimum pour réduire le chômage ; 5) concevoir des dispositifs d'épargne retraite par défaut, dont on peut sortir, pour contrer la procrastination.
Voir le corrigé
Keynésien : soutenir la demande effective pour réduire le chômage involontaire, grâce à l'effet multiplicateur.
Monétariste (Friedman) : une règle stable évite l'inflation et l'instabilité causées par une politique discrétionnaire.
Économie de l'offre (Laffer) : des impôts plus faibles incitent à produire et à investir, et peuvent même augmenter les recettes si les taux étaient trop élevés.
Néoclassique : le salaire minimum empêche le marché du travail de s'équilibrer au salaire d'équilibre.
Économie comportementale (Thaler) : un « coup de pouce » (nudge) tient compte des biais des agents sans les contraindre.
L'essentiel — Néoclassiques, Keynes et débats contemporains
- Révolution marginaliste : Jevons et Menger (1871), Walras (1874) ; valeur-utilité, utilité marginale décroissante, paradoxe de l'eau et du diamant.
- Néoclassiques : individualisme méthodologique, homo œconomicus, raisonnement à la marge, équilibre.
- Walras : équilibre général, tâtonnement ; Marshall (1890) : équilibre partiel, élasticité ; Pareto : optimum.
- Pour les néoclassiques, le chômage durable est volontaire ou dû aux rigidités ; la monnaie est neutre.
- Keynes (Théorie générale, 1936) : rejet de la loi de Say, demande effective, équilibre de sous-emploi, chômage involontaire, préférence pour la liquidité, incertitude.
- Multiplicateur : $k = 1 / (1 - c)$ et $\Delta Y = k \times \Delta G$ ; rôle actif de l'État.
- Synthèse néoclassique : IS-LM (Hicks, 1937), Samuelson ; courbe de Phillips (1958).
- Stagflation des années 1970 : Friedman (chômage naturel, règle monétaire), Lucas (anticipations rationnelles), économie de l'offre (Laffer), Hayek.
- Nouveaux keynésiens (rigidités fondées) ; retour des relances après 2008 et 2020 (Fonds spécial de gestion de la pandémie au Maroc).
- Hétérodoxes : institutionnalistes (Veblen, North, Williamson), économie comportementale (Kahneman, Thaler, Simon), post-keynésiens, régulationnistes.
📚S'entraîner sur des sujets réels
Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Introduction aux Sciences Économiques : énoncé complet et corrigé indicatif.
- 2016Management des Ressources HumainesFP · BeniMellal
- 2016Banques et Marchés FinanciersFSJES Fès · Fès
- 2016Actuariat & FinanceFSJES Agdal · Rabat
- 2015Ingénierie des Ressources HumainesFP El Jadida · ElJadida