Université Hassan II de Casablanca — Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Mohammedia
Examen d'accès au Master — Développement économique et ingénierie des programmes (DEIP) — Promotion 2017-2018 — Durée : 3 heures
Répondre à quatre questions parmi les cinq questions suivantes
1. Les politiques libérales dans les pays en développement sont sources de problèmes. La réussite des stratégies de développement des pays émergents asiatiques revient à des politiques interventionnistes. En même temps, les stratégies autocentrées sont sources de difficultés dans certains pays. Cette diversité de cas et leur contraste posent le dilemme État/Marché.
2. L'insertion des pays en développement dans l'économie mondiale est-elle garante de leur développement ?
3. L'épargne, est-elle une condition préalable à l'investissement ? À l'aune de votre réponse, montrez l'importance du système financier dans le développement économique d'un pays.
4. Si les autres conditions nécessaires à la croissance économique sont réunies, la croissance démographique la favorise, dans le cas contraire, elle en constitue un frein.
5. Expliquez comment la démocratisation scolaire peut être un facteur de mobilité sociale (effet positif). Dans quel cas, cette démocratisation ne serait-elle qu'un facteur de reproduction sociale (effet négatif) ?
Quelle est l'importance de cette question pour le développement économique ?
Corrigé indicatif — épreuve de dissertation d'économie du développement, sans grille de notation officielle publiée. Éléments de réponse structurés pour chacune des cinq questions (le candidat devait en traiter quatre).
Question 1 — Dilemme État/Marché dans les stratégies de développement
a. Les expériences des « Dragons » et « Tigres » asiatiques (Corée du Sud, Taïwan, Singapour) montrent que leur réussite ne relève ni du pur laisser-faire libéral, ni d'une planification étatique intégrale, mais d'un État développeur (« developmental state ») qui pilote activement l'insertion internationale de son économie : soutien ciblé à des secteurs exportateurs, protection temporaire d'industries naissantes, investissement massif dans l'éducation, tout en s'appuyant sur les mécanismes de marché pour l'allocation fine des ressources. À l'inverse, des politiques purement libérales appliquées sans État régulateur solide (certains pays d'Amérique latine dans les années 1980-1990) ont pu accentuer les déséquilibres, tandis que des stratégies autocentrées (autarciques, substitution aux importations poussée à l'extrême) ont souvent buté sur l'étroitesse des marchés intérieurs et le retard technologique.
b. Au-delà de la dualité État/Marché, on peut mobiliser : l'approche institutionnaliste (qualité des institutions, État de droit, gouvernance) ; l'approche par les capacités (Amartya Sen), qui déplace le débat vers les libertés réelles des individus plutôt que vers le seul mode de coordination économique ; et l'approche par les coordinations hybrides (partenariats public-privé, réseaux d'acteurs territoriaux).
Question 2 — Insertion dans l'économie mondiale et développement
Une réponse nuancée s'impose : l'ouverture commerciale peut favoriser le développement via les transferts de technologie, l'accès à des marchés plus larges et les gains de productivité (cas des économies asiatiques exportatrices), mais elle n'est pas une condition suffisante. Une insertion mal préparée (spécialisation dans des produits primaires à faible valeur ajoutée, dépendance aux termes de l'échange) peut au contraire figer un pays dans une position périphérique. L'essentiel réside donc dans la manière dont l'insertion est pilotée (montée en gamme progressive, protection sélective des industries naissantes) plutôt que dans l'ouverture en tant que telle.
Question 3 — Épargne, investissement et système financier
L'épargne n'est pas mécaniquement un préalable à l'investissement (le crédit bancaire et la création monétaire permettent de financer l'investissement avant la constitution d'une épargne équivalente), mais un système financier efficace est indispensable pour transformer l'épargne disponible (nationale ou étrangère) en investissement productif. Un système bancaire et des marchés financiers développés permettent de mutualiser les risques, d'allouer efficacement les capitaux vers les projets les plus productifs, et de réduire le coût du financement — un système financier sous-développé constitue au contraire un goulot d'étranglement classique pour le développement économique.
Question 4 — Croissance démographique et croissance économique
a. La croissance démographique favorise la croissance économique lorsque le pays traverse une phase de transition démographique propice (baisse de la mortalité puis de la natalité) générant un « dividende démographique » : une population active nombreuse et croissante par rapport aux inactifs, dès lors que l'économie parvient à créer suffisamment d'emplois qualifiés (cas de la Corée du Sud dans les années 1970-1990). À l'inverse, dans un pays où l'emploi, l'éducation et les infrastructures ne suivent pas, cette même croissance démographique devient un frein car elle dilue l'épargne et le capital disponibles par tête (cas de nombreux pays d'Afrique subsaharienne).
b. Autres conditions nécessaires à la croissance économique : accumulation de capital physique, progrès technique et innovation, qualité des institutions, ouverture commerciale maîtrisée, stabilité macroéconomique, et niveau d'éducation/formation du capital humain.
Question 5 — Démocratisation scolaire, mobilité et reproduction sociale
Effet positif : en élargissant l'accès à l'éducation à des catégories sociales auparavant exclues, la démocratisation scolaire permet à des enfants issus de milieux modestes d'acquérir des qualifications leur ouvrant l'accès à des emplois plus qualifiés que ceux de leurs parents — c'est le mécanisme classique de la mobilité sociale ascendante par l'école.
Effet négatif (reproduction sociale) : si le système éducatif se contente d'ouvrir l'accès quantitatif sans garantir l'égalité des chances qualitative (écoles à plusieurs vitesses, inégal accès aux filières sélectives, poids du capital culturel familial dans la réussite scolaire — analyse de Bourdieu et Passeron), l'école peut au contraire légitimer et reproduire les hiérarchies sociales préexistantes sous une apparence méritocratique.
Importance pour le développement économique : la capacité de l'éducation à générer une réelle mobilité sociale conditionne l'efficacité du capital humain produit : une école qui reproduit les inégalités gaspille une partie du potentiel productif de la population, alors qu'une école véritablement égalisatrice maximise l'allocation des talents dans l'économie, ce qui est un facteur reconnu de croissance de long terme.
