Chapitre 2 · Semestre 5

Choix intertemporels et choix en situation d'incertitude

Microéconomie Approfondie

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • écrire la contrainte budgétaire intertemporelle et résoudre le modèle de Fisher ;
  • expliquer l'effet d'une hausse du taux d'intérêt sur l'épargne ;
  • représenter un choix risqué par une loterie et calculer une espérance d'utilité ;
  • distinguer aversion, neutralité et goût pour le risque ;
  • calculer l'équivalent certain, la prime de risque et la prime d'assurance maximale.

2.1 Le modèle de Fisher : consommer aujourd'hui ou demain

Un ménage vit deux périodes. Il perçoit les revenus $y_1$ et $y_2$ et peut prêter ou emprunter au taux $r$. Ce qu'il épargne en période 1, $s = y_1 - c_1$, lui rapporte $(1 + r)s$ en période 2 : $c_2 = y_2 + (1 + r)(y_1 - c_1)$. En divisant par $(1 + r)$, on obtient la contrainte budgétaire intertemporelle :

$$\boxed{c_1 + \frac{c_2}{1 + r} = y_1 + \frac{y_2}{1 + r} = W}$$

La valeur actuelle des consommations est égale à la valeur actuelle des revenus, la richesse $W$. Le prix relatif de la consommation présente est $(1 + r)$ : consommer 1 DH aujourd'hui, c'est renoncer à $(1 + r)$ DH demain.

Définition — Taux de préférence pour le présent : avec une utilité $U = u(c_1) + \beta\,u(c_2)$, le facteur d'escompte psychologique $\beta = 1 / (1 + \rho)$ mesure l'impatience ; $\rho$ est le taux de préférence pour le présent.

À l'optimum, le TMS intertemporel est égal au prix relatif :

$$\frac{u'(c_1)}{\beta\,u'(c_2)} = 1 + r$$

C'est l'équation d'Euler : si $r > \rho$, le ménage a intérêt à reporter sa consommation ($c_2 > c_1$). Avec $U = \ln c_1 + \beta \ln c_2$, on obtient $c_1 = W / (1 + \beta)$.

2.2 L'effet d'une hausse du taux d'intérêt

Une hausse de $r$ rend la consommation présente plus chère : l'effet de substitution pousse toujours à épargner davantage. L'effet revenu dépend de la position du ménage :

  • un prêteur (épargnant) s'enrichit : il consomme plus aux deux périodes, ce qui réduit son épargne ; l'effet total sur l'épargne est ambigu ;
  • un emprunteur s'appauvrit : les deux effets réduisent $c_1$, il emprunte moins.

C'est pourquoi les études empiriques trouvent souvent une faible élasticité de l'épargne au taux d'intérêt : une hausse du taux directeur de Bank Al-Maghrib agit davantage par le crédit que par l'épargne des ménages.

2.3 Représenter le risque : les loteries

Un choix risqué se représente par une loterie $L = (x_1, \pi_1 ; \ldots ; x_n, \pi_n)$ : le résultat $x_i$ survient avec la probabilité $\pi_i$. Son espérance mathématique est $E(L) = \sum \pi_i x_i$.

Le critère de l'espérance seule ne suffit pas : le paradoxe de Saint-Pétersbourg (Bernoulli, 1738) montre qu'un jeu d'espérance infinie ne vaut, pour un individu, qu'une somme modeste. Von Neumann et Morgenstern (1944) ont montré que, sous certains axiomes (complétude, transitivité, continuité, indépendance), les choix se représentent par l'espérance d'utilité :

$$\boxed{EU(L) = \sum_i \pi_i\,u(x_i)}$$

La fonction $u$ (dite de Bernoulli ou de VNM) est, contrairement à l'utilité du chapitre 1, définie à une transformation affine croissante près : sa courbure a un sens.

2.4 Les attitudes face au risque

On compare l'utilité de l'espérance $u(E(L))$ et l'espérance de l'utilité $EU(L)$ :

Attitude Comparaison Forme de $u$ Exemple
Aversion pour le risque $u(E(L)) > EU(L)$ Concave ($u'' < 0$) $u = \sqrt{x}$, $u = \ln x$
Neutralité $u(E(L)) = EU(L)$ Linéaire $u = x$
Goût du risque $u(E(L)) < EU(L)$ Convexe ($u'' > 0$) $u = x^2$

Définition — Équivalent certain : somme certaine $EC$ qui procure la même utilité que la loterie : $u(EC) = EU(L)$.

Définition — Prime de risque : $PR = E(L) - EC$, la somme que l'individu est prêt à abandonner sur l'espérance pour supprimer le risque. Elle est positive pour un individu averse au risque.

L'intensité de l'aversion se mesure par le coefficient d'aversion absolue d'Arrow-Pratt $A(x) = -u''(x) / u'(x)$, et, pour un petit risque de variance $\sigma^2$, $PR \approx \tfrac{1}{2} A(x)\,\sigma^2$.

2.5 Application : la demande d'assurance

Un individu de richesse $W$ risque de perdre $D$ avec la probabilité $\pi$. Une assurance complète lui garantit $W - P$ quelle que soit la situation, $P$ étant la prime. Il accepte de s'assurer tant que $u(W - P) \ge EU$, c'est-à-dire tant que $W - P \ge EC$. La prime maximale est donc :

$$P_{max} = W - EC = \pi D + PR$$

La prime actuarielle (ou pure) est l'espérance de perte $\pi D$. L'écart entre $P_{max}$ et $\pi D$ est la prime de risque : c'est la marge qui permet à une compagnie d'assurance de couvrir ses frais de gestion et de dégager un profit. La mutualisation repose sur la loi des grands nombres : en assurant beaucoup de risques indépendants, l'assureur rend son résultat presque certain.

2.6 Méthode : traiter un exercice de choix risqué

  1. Écrire la loterie : résultats en richesse finale et probabilités (la somme des probabilités vaut 1).
  2. Calculer $E(L)$, puis $EU(L) = \sum \pi_i u(x_i)$.
  3. Inverser $u$ pour obtenir l'équivalent certain $EC = u^{-1}(EU)$.
  4. Calculer la prime de risque $E(L) - EC$ et conclure sur l'attitude face au risque.
  5. Pour l'assurance : prime maximale $W - EC$, à comparer à la prime proposée.

Les pièges à éviter

  • Raisonner sur les pertes au lieu de la richesse finale dans $u$.
  • Calculer $u(E(L))$ au lieu de $E(u(L))$ pour l'espérance d'utilité.
  • Oublier d'actualiser $y_2$ dans la contrainte intertemporelle.
  • Affirmer qu'une hausse des taux augmente forcément l'épargne : l'effet revenu d'un prêteur va en sens inverse.
  • Confondre prime pure (espérance de perte) et prime maximale (qui inclut la prime de risque).

Exercice 1 — Épargne et assurance d'un commerçant de Tanger

Partie A. Un commerçant perçoit 60 000 DH cette année ($y_1$) et prévoit 55 000 DH l'an prochain ($y_2$). Il peut prêter ou emprunter au taux de 10 %. Son utilité est $U = \ln c_1 + \ln c_2$.

  1. Calculez sa richesse intertemporelle.
  2. Déterminez $c_1$, $c_2$ et son épargne. Est-il prêteur ou emprunteur ?

Partie B. Son patrimoine professionnel vaut $W = 100\,000$ DH. Un incendie, de probabilité 20 %, lui ferait perdre 36 000 DH. Son utilité de la richesse est $u(W) = \sqrt{W}$.

  1. Calculez l'espérance de richesse et l'espérance d'utilité.
  2. Calculez l'équivalent certain et la prime de risque. Quelle est son attitude face au risque ?
  3. Une compagnie propose une assurance complète pour une prime de 7 500 DH. L'accepte-t-il ? Quelle est la prime maximale ?
Voir le corrigé

1) Richesse : $W = 60\,000 + 55\,000 / 1{,}1 = 60\,000 + 50\,000 = \mathbf{110\,000}$ DH.

2) Optimum : avec $\beta = 1$, l'équation d'Euler donne $c_2 / c_1 = 1 + r = 1{,}1$. En reportant dans la contrainte : $c_1 + 1{,}1\,c_1 / 1{,}1 = 2\,c_1 = 110\,000$, d'où $c_1 = \mathbf{55\,000}$ DH et $c_2 = \mathbf{60\,500}$ DH. Épargne : $s = 60\,000 - 55\,000 = \mathbf{5\,000}$ DH : il est prêteur. Vérification : $c_2 = 55\,000 + 1{,}1 \times 5\,000 = 60\,500$ .

3) Loterie : richesse finale 100 000 DH (probabilité 0,8) ou 64 000 DH (probabilité 0,2).

  • $E(W) = 0{,}8 \times 100\,000 + 0{,}2 \times 64\,000 = \mathbf{92\,800}$ DH ;
  • $EU = 0{,}8\sqrt{100\,000} + 0{,}2\sqrt{64\,000} \approx 0{,}8 \times 316{,}228 + 0{,}2 \times 252{,}982 \approx \mathbf{303{,}579}$.

4) $EC = 303{,}579^2 \approx \mathbf{92\,160}$ DH ; $PR = 92\,800 - 92\,160 = \mathbf{640}$ DH. La prime de risque est positive : le commerçant est averse au risque ($u$ est concave).

5) Assuré, il dispose de façon certaine de $100\,000 - 7\,500 = 92\,500$ DH, supérieur à son équivalent certain (92 160 DH) : il accepte. La prime maximale est $P_{max} = 100\,000 - 92\,160 = \mathbf{7\,840}$ DH, soit la prime pure ($0{,}2 \times 36\,000 = 7\,200$ DH) plus la prime de risque (640 DH).

Exercice 2 — Un pari pour un investisseur

Un investisseur de richesse $W = 50\,000$ DH, d'utilité $u = \ln W$, se voit proposer un pari : gagner ou perdre 20 000 DH avec une chance sur deux.

  1. Calculez l'espérance du pari et l'équivalent certain de sa richesse.
  2. Déduisez la prime de risque. Accepte-t-il le pari gratuitement ?
  3. Comparez avec l'approximation d'Arrow-Pratt.
Voir le corrigé

1) $E(W) = 0{,}5 \times 70\,000 + 0{,}5 \times 30\,000 = 50\,000$ DH : le pari est équitable. $EU = 0{,}5 \ln 70\,000 + 0{,}5 \ln 30\,000 = \ln\sqrt{70\,000 \times 30\,000}$, donc $EC = \sqrt{2{,}1 \times 10^9} \approx \mathbf{45\,826}$ DH.

2) $PR = 50\,000 - 45\,826 \approx \mathbf{4\,174}$ DH. Comme $EC < 50\,000$, il refuse le pari même gratuit : il paierait jusqu'à 4 174 DH pour ne pas le subir.

3) $A(W) = 1/W = 1/50\,000$ et $\sigma^2 = 20\,000^2 = 4 \times 10^8$ : $PR \approx 0{,}5 \times 4 \times 10^8 / 50\,000 = 4\,000$ DH. L'approximation est correcte à 4 % près ; elle se dégrade quand le risque est grand par rapport à la richesse.

Exercice 3 — Un étudiant emprunteur

Un étudiant gagne $y_1 = 20\,000$ DH cette année et $y_2 = 88\,000$ DH l'an prochain. Utilité : $U = \ln c_1 + \ln c_2$.

  1. Avec $r = 10\,\%$, calculez sa consommation et son endettement.
  2. Le taux passe à 20 %. Recalculez. Commentez à l'aide des effets de substitution et de revenu.
Voir le corrigé

1) $W = 20\,000 + 88\,000 / 1{,}1 = 100\,000$ DH ; $c_1 = W/2 = \mathbf{50\,000}$ DH ; il emprunte $50\,000 - 20\,000 = \mathbf{30\,000}$ DH ; $c_2 = 88\,000 - 1{,}1 \times 30\,000 = \mathbf{55\,000}$ DH.

2) $W = 20\,000 + 88\,000 / 1{,}2 \approx 93\,333$ DH ; $c_1 \approx \mathbf{46\,667}$ DH ; emprunt $\approx 26\,667$ DH ; $c_2 = 88\,000 - 1{,}2 \times 26\,667 = \mathbf{56\,000}$ DH. L'étudiant emprunte moins : pour un emprunteur, l'effet de substitution (le présent devient plus cher) et l'effet revenu (sa richesse diminue) réduisent tous deux $c_1$.

L'essentiel — Temps et incertitude

  • Contrainte intertemporelle : $c_1 + c_2/(1 + r) = y_1 + y_2/(1 + r) = W$ ; prix de la consommation présente $= 1 + r$.
  • Équation d'Euler : $u'(c_1) = \beta(1 + r)\,u'(c_2)$ ; avec $\ln c_1 + \beta \ln c_2$ : $c_1 = W/(1 + \beta)$.
  • Hausse de $r$ : effet de substitution → plus d'épargne ; effet revenu → ambigu pour un prêteur, même sens pour un emprunteur.
  • Loterie : $E(L) = \sum \pi_i x_i$ ; critère de von Neumann-Morgenstern : $EU = \sum \pi_i u(x_i)$.
  • Aversion pour le risque ⇔ $u$ concave ⇔ $u(E(L)) > EU(L)$.
  • Équivalent certain : $u(EC) = EU$ ; prime de risque : $PR = E(L) - EC$.
  • Arrow-Pratt : $A(x) = -u''/u'$ ; petit risque : $PR \approx \tfrac{1}{2} A\,\sigma^2$.
  • Assurance complète : prime maximale $= W - EC = \pi D + PR$ ; prime pure $= \pi D$.
1Dans la contrainte intertemporelle, le revenu de la période 2 est :
2Le prix relatif de la consommation présente en termes de consommation future est :
3Pour un emprunteur, une hausse du taux d'intérêt :
4Le critère de von Neumann-Morgenstern consiste à maximiser :
5Un individu averse au risque a une fonction d'utilité :
6L'équivalent certain d'une loterie est :
7La prime de risque est égale à :
8Avec u(W) = W, l'individu est :
9La prime d'assurance maximale qu'accepte un individu averse au risque est :
10Le coefficient d'aversion absolue d'Arrow-Pratt vaut :

S'entraîner sur des sujets réels

Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Microéconomie Approfondie : énoncé complet et corrigé indicatif.

Voir les 28 sujets de concours en Microéconomie Approfondie →