Les défaillances du marché : externalités, biens publics et information
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir une externalité et calculer l'écart entre optimum privé et optimum social ;
- comparer les solutions : taxe pigouvienne, normes, marché de droits, négociation de Coase ;
- caractériser un bien public et appliquer la condition de Samuelson ;
- expliquer la sélection adverse (Akerlof) et l'aléa moral ;
- présenter les réponses aux asymétries d'information : signal, filtrage, incitations.
8.1 Pourquoi le marché peut échouer
Le premier théorème du bien-être (chapitre 5) repose sur des hypothèses fortes. Quand elles ne sont pas réunies, l'équilibre concurrentiel n'est plus Pareto-optimal : on parle de défaillances du marché. Outre le pouvoir de marché (chapitre 7), on en distingue trois : les externalités, les biens publics et les asymétries d'information. Elles justifient l'intervention publique, mais celle-ci peut elle-même échouer (coûts, information imparfaite de l'État, capture par des intérêts privés).
8.2 Les externalités
Définition — Externalité : effet de l'activité d'un agent sur le bien-être d'un autre, qui ne passe pas par le système de prix et ne donne lieu à aucune compensation.
Elle est négative (pollution d'une usine, bruit, congestion) ou positive (recherche, vaccination, pollinisation par un apiculteur). En présence d'une externalité négative de production, le producteur égalise le prix à son coût marginal privé $Cm_p$, alors que l'optimum social exige l'égalité avec le coût marginal social :
$$Cm_s = Cm_p + Dm \qquad \text{(Dm : dommage marginal externe)}$$
Le marché surproduit le bien polluant : entre la quantité optimale et la quantité de marché, chaque unité coûte davantage à la société qu'elle ne lui rapporte. L'aire correspondante est la perte sèche.
8.3 Corriger une externalité
| Instrument | Principe | Avantage | Limite |
|---|---|---|---|
| Taxe pigouvienne (Pigou, 1920) | Taxe unitaire égale au dommage marginal à l'optimum | Internalise le coût, recettes publiques | Il faut connaître $Dm$ |
| Norme | Plafond d'émission ou obligation technique | Simple, résultat certain | Coût de dépollution non minimisé |
| Marché de droits à polluer | L'État fixe la quantité totale, les droits s'échangent | Dépollution là où elle coûte le moins | Fixer le bon plafond |
| Subvention (externalité positive) | Aide égale au bénéfice marginal externe | Encourage l'activité utile | Coût budgétaire |
| Négociation (Coase, 1960) | Droits de propriété bien définis, négociation privée | Pas d'intervention publique | Coûts de transaction faibles requis |
Définition — Théorème de Coase : si les droits de propriété sont bien définis et les coûts de transaction nuls, la négociation entre les parties conduit à l'allocation efficace, quelle que soit l'attribution initiale des droits (qui ne modifie que la répartition des gains).
Le principe pollueur-payeur est inscrit dans la loi-cadre 99-12 portant charte nationale de l'environnement et du développement durable.
8.4 Les biens publics
Les biens se classent selon deux critères : la rivalité (ma consommation réduit-elle la vôtre ?) et l'exclusion (peut-on empêcher quelqu'un de consommer ?).
| Exclusion possible | Exclusion impossible | |
|---|---|---|
| Rival | Bien privé (pain) | Ressource commune (stock de poissons) |
| Non rival | Bien de club (autoroute à péage) | Bien public pur (défense nationale, éclairage public) |
Pour un bien public, tous consomment la même quantité : la demande collective s'obtient en additionnant verticalement les bénéfices marginaux individuels. La condition de Samuelson (1954) donne la quantité optimale :
$$\boxed{\sum_i Bm_i(Q) = Cm(Q)}$$
Le marché fournit trop peu de bien public à cause du passager clandestin : chacun espère profiter du bien financé par les autres. Les ressources communes posent le problème inverse, la tragédie des communs (Hardin, 1968) : chacun surexploite la ressource, par exemple la pêche dans l'Atlantique, d'où les quotas et les repos biologiques.
8.5 L'information asymétrique
Quand une partie à l'échange en sait plus que l'autre, le marché fonctionne mal. On distingue deux situations.
Définition — Sélection adverse : asymétrie d'information avant le contrat, sur une caractéristique cachée (qualité d'un bien, risque d'un assuré). Elle peut conduire à l'éviction des « bons » produits ou des « bons » clients.
Le marché des voitures d'occasion d'Akerlof (1970) en est l'exemple : les acheteurs, incapables de distinguer les bonnes voitures des « tacots », proposent un prix moyen. Les vendeurs de bonnes voitures, pour qui ce prix est trop bas, se retirent ; la qualité moyenne baisse, le prix aussi, et le marché peut disparaître.
Définition — Aléa moral : asymétrie d'information après le contrat, sur une action cachée. L'agent modifie son comportement parce qu'il est couvert (un assuré moins prudent, un salarié qui fournit peu d'effort).
Les relations principal-agent (actionnaire et dirigeant, banque et emprunteur, employeur et salarié) relèvent de l'aléa moral.
8.6 Les réponses aux asymétries d'information
- Signal (Spence, 1973) : la partie informée envoie un signal coûteux, crédible parce qu'il coûte plus cher aux « mauvais » types : diplôme, garantie, marque.
- Filtrage (screening, Rothschild et Stiglitz, 1976) : la partie non informée propose un menu de contrats qui fait révéler leur type aux agents (contrats d'assurance avec ou sans franchise).
- Incitations contre l'aléa moral : franchise et bonus-malus en assurance, rémunération variable ou stock-options pour les dirigeants, garanties et apport personnel pour un crédit.
- Obligation d'assurance et réglementation : contrôle technique, information obligatoire, assurance maladie obligatoire (AMO) qui évite que seuls les « mauvais risques » s'assurent.
8.7 Méthode : traiter une externalité ou un bien public
- Externalité : écrire la demande (bénéfice marginal), le coût marginal privé et le dommage marginal.
- Équilibre de marché : $P = Cm_p$ ; optimum social : $P = Cm_p + Dm$.
- Taxe pigouvienne : $t = Dm$ évalué à la quantité optimale ; vérifier que $P = Cm_p + t$ redonne l'optimum.
- Perte sèche : aire du triangle entre $Cm_s$ et la demande, de l'optimum à l'équilibre de marché.
- Bien public : additionner verticalement les $Bm_i$, résoudre $\sum Bm_i = Cm$ ; comparer avec la provision privée.
Les pièges à éviter
- Additionner horizontalement les demandes d'un bien public (c'est vertical : on additionne les prix).
- Fixer la taxe pigouvienne au dommage marginal de la quantité de marché au lieu de la quantité optimale.
- Croire que l'optimum social correspond à une pollution nulle : il égalise coût et bénéfice marginal de la dépollution.
- Confondre sélection adverse (caractéristique cachée, avant le contrat) et aléa moral (action cachée, après).
- Oublier que le théorème de Coase exige des coûts de transaction faibles et peu de parties.
Exercice 1 — Une cimenterie polluante et un parc public
Partie A. Sur un marché local, la demande de ciment est $P = 200 - Q$ et le coût marginal privé des producteurs est $Cm_p = 20 + Q$ (prix en DH la tonne, $Q$ en milliers de tonnes). La production émet des poussières qui causent aux riverains un dommage marginal $Dm = 0{,}5\,Q$.
- Calculez l'équilibre du marché.
- Calculez l'optimum social.
- Déterminez la taxe pigouvienne et vérifiez qu'elle conduit à l'optimum.
- Calculez la perte sèche de l'équilibre de marché.
Partie B. Deux quartiers financent l'aménagement d'un parc ($Q$ en hectares). Leurs bénéfices marginaux sont $Bm_1 = 50 - Q$ et $Bm_2 = 30 - Q$ (en milliers de DH) ; le coût marginal d'un hectare est 40.
- Calculez la superficie optimale.
- Quelle superficie serait aménagée si chaque quartier décidait seul ? Commentez.
Voir le corrigé
1) Marché : $200 - Q = 20 + Q$, d'où $Q_m = \mathbf{90}$ et $P_m = \mathbf{110}$ DH.
2) Optimum : $Cm_s = 20 + Q + 0{,}5\,Q = 20 + 1{,}5\,Q$. $200 - Q = 20 + 1{,}5\,Q$, d'où $Q^* = \mathbf{72}$ et $P^* = \mathbf{128}$ DH. Le marché produit 18 000 tonnes de trop.
3) Taxe : $t = Dm(Q^*) = 0{,}5 \times 72 = \mathbf{36}$ DH par tonne. Avec la taxe, les producteurs égalisent $P = 20 + Q + 36$ : $200 - Q = 56 + Q$, d'où $Q = 72$ . Recette fiscale : $36 \times 72 = 2\,592$ milliers de DH.
4) Perte sèche : entre $Q^* = 72$ et $Q_m = 90$, le coût social dépasse le bénéfice. En $Q = 90$ : $Cm_s = 20 + 135 = 155$ et $P = 110$. Aire du triangle : $\tfrac{1}{2} \times (90 - 72) \times (155 - 110) = \tfrac{1}{2} \times 18 \times 45 = \mathbf{405}$ milliers de DH.
5) Bien public : addition verticale, $\sum Bm = 80 - 2Q$ (tant que $Q \le 30$). Condition de Samuelson : $80 - 2Q = 40$, d'où $Q^* = \mathbf{20}$ hectares. Vérification : $Bm_1(20) + Bm_2(20) = 30 + 10 = 40$ .
6) Provision privée : le quartier 1 aménagerait jusqu'à $50 - Q = 40$, soit $Q = \mathbf{10}$ hectares ; le quartier 2, dont le bénéfice marginal est inférieur à 40 dès le premier hectare, n'aménagerait rien et profiterait gratuitement du parc du quartier 1 (passager clandestin). On obtient 10 hectares au lieu de 20 : le bien public est sous-fourni. Un financement collectif (par la commune, financé par l'impôt local) est nécessaire.
Exercice 2 — Le théorème de Coase sur un oued
Une usine de textile rejette ses effluents dans un oued en amont d'une pisciculture. Sans filtre, l'usine gagne 300 (milliers de DH par an) ; avec un filtre, 220. La pollution fait perdre 120 à la pisciculture.
- Quelle est la solution efficace ?
- L'usine a le droit de polluer. Que se passe-t-il si les deux parties négocient sans coût ?
- La pisciculture a droit à une eau propre. Même question.
- Que deviennent ces conclusions si l'oued borde 200 petits pêcheurs ?
Voir le corrigé
1) Le filtre coûte $300 - 220 = 80$, moins que le dommage évité (120) : il est efficace d'installer le filtre (gain social de 40).
2) La pisciculture propose à l'usine un paiement compris entre 80 et 120 pour qu'elle installe le filtre : les deux y gagnent, le filtre est installé.
3) L'usine doit soit installer le filtre (coût 80), soit indemniser la pisciculture (120) : elle installe le filtre. Dans les deux cas, l'issue est efficace ; seule la répartition des gains change.
4) Avec 200 pêcheurs, les coûts de transaction (se coordonner, négocier, contrôler) sont élevés et chaque pêcheur est tenté de laisser les autres payer : la négociation échoue. Une intervention publique (norme de rejet, taxe) devient nécessaire.
Exercice 3 — Le marché des voitures d'occasion
Sur un marché d'occasion, la moitié des voitures sont bonnes et la moitié sont des « tacots ». Les vendeurs acceptent de céder une bonne voiture à partir de 80 000 DH et un tacot à partir de 40 000 DH. Les acheteurs sont prêts à payer 100 000 DH pour une bonne voiture et 50 000 DH pour un tacot, mais ne peuvent pas distinguer la qualité avant l'achat.
- Quel prix maximal un acheteur neutre au risque propose-t-il ?
- Quelles voitures sont mises en vente à ce prix ? Que se passe-t-il ensuite ?
- Proposez deux solutions.
Voir le corrigé
1) Il paie la valeur espérée : $0{,}5 \times 100\,000 + 0{,}5 \times 50\,000 = \mathbf{75\,000}$ DH.
2) À 75 000 DH, les propriétaires de bonnes voitures (prix de réserve 80 000) se retirent ; seuls les tacots restent. Les acheteurs l'anticipent et ne paient plus que 50 000 DH au maximum : seuls les tacots s'échangent, entre 40 000 et 50 000 DH. Les échanges mutuellement avantageux de bonnes voitures (entre 80 000 et 100 000) disparaissent : c'est la sélection adverse.
3) Une garantie offerte par le vendeur (signal crédible : elle coûte cher à un vendeur de tacot), un contrôle technique ou une expertise indépendante, la réputation d'un garage professionnel.
L'essentiel — Défaillances du marché
- Défaillances : pouvoir de marché, externalités, biens publics, asymétries d'information.
- Externalité négative : $Cm_s = Cm_p + Dm$ ; le marché surproduit ; perte sèche = triangle entre $Cm_s$ et la demande.
- Taxe pigouvienne $t = Dm(Q^*)$ ; autres outils : normes, marché de droits, subventions.
- Coase : droits bien définis + coûts de transaction nuls ⇒ négociation efficace quelle que soit l'attribution des droits.
- Bien public pur : non rival, non excluable ; Samuelson : $\sum Bm_i = Cm$ (addition verticale) ; passager clandestin → sous-provision.
- Ressource commune (rivale, non excluable) : tragédie des communs.
- Sélection adverse (avant le contrat, caractéristique cachée) : Akerlof, marché des « tacots ».
- Aléa moral (après le contrat, action cachée) : relation principal-agent.
- Réponses : signal (Spence), filtrage (menu de contrats), incitations (franchise, bonus-malus, rémunération variable), obligation d'assurance.
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