L'évolution de l'économie marocaine depuis l'indépendance
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- décrire les choix de politique économique des premières décennies de l'indépendance ;
- expliquer l'origine de la crise de la dette du début des années 1980 ;
- présenter les objectifs et les mesures du programme d'ajustement structurel (1983-1993) ;
- caractériser la phase d'ouverture et de libéralisation, puis celle des grands chantiers et des stratégies sectorielles ;
- situer le Nouveau modèle de développement et les réformes récentes dans cette trajectoire.
2.1 1956-1973 : bâtir une économie nationale
À l'indépendance, en 1956, le Maroc hérite d'une économie dualiste : un secteur moderne tourné vers l'exportation (mines, agriculture coloniale, ports), largement contrôlé par des capitaux étrangers, à côté d'une agriculture traditionnelle qui fait vivre la majorité de la population. La priorité est de construire les instruments d'une souveraineté économique.
Les institutions fondatrices apparaissent très vite : en 1959, la création de la Banque du Maroc (devenue Bank Al-Maghrib en 1987), l'émission du dirham et la création de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG). L'État adopte une démarche de planification indicative : le plan quinquennal 1960-1964 donne la priorité à l'industrialisation, tandis que les plans suivants réorientent l'effort vers l'agriculture et le tourisme.
La politique des barrages, lancée en 1967, en est l'illustration la plus durable : elle vise à irriguer un million d'hectares pour sécuriser la production agricole face à l'irrégularité des pluies. Elle a doté le pays d'un parc de grands barrages qui reste aujourd'hui au cœur de sa politique de l'eau.
En 1973, la marocanisation impose que la majorité du capital de nombreuses entreprises de certains secteurs (commerce, industrie légère, services) soit détenue par des Marocains. Elle transfère une partie de l'appareil productif à une élite économique nationale, sans toujours améliorer la productivité.
2.2 1973-1983 : de l'euphorie des phosphates à la crise de la dette
En 1974, le prix mondial des phosphates est multiplié par plusieurs fois. Comptant sur des recettes durablement élevées, l'État lance le plan 1973-1977, très ambitieux : investissements publics massifs, subventions, recrutements. Mais les prix des phosphates rechutent dès 1975-1976, alors que la facture pétrolière s'alourdit après les chocs pétroliers et que les dépenses militaires augmentent.
Le déficit budgétaire et le déficit extérieur sont alors financés par un endettement extérieur croissant, contracté à taux variables. Lorsque les taux d'intérêt mondiaux s'envolent au début des années 1980 et que le dollar s'apprécie, le service de la dette devient insupportable : en 1983, le Maroc ne peut plus faire face à ses échéances et doit recourir au FMI et à la Banque mondiale.
Définition — Crise de la dette : situation dans laquelle un pays ne peut plus rembourser ou refinancer sa dette extérieure, faute de devises, et doit négocier un rééchelonnement avec ses créanciers en contrepartie de réformes.
2.3 1983-1993 : le programme d'ajustement structurel
Le programme d'ajustement structurel (PAS) combine deux volets :
| Volet | Objectif | Principales mesures |
|---|---|---|
| Stabilisation (court terme, FMI) | Rétablir les grands équilibres | Réduction du déficit budgétaire, gel des recrutements, baisse des subventions, dévaluations du dirham, encadrement du crédit |
| Ajustement structurel (moyen terme, Banque mondiale) | Rendre l'économie plus efficace et plus ouverte | Libéralisation des prix et du commerce extérieur, réforme fiscale, réforme du secteur financier, privatisations |
La réforme fiscale crée l'architecture actuelle des impôts : la TVA en 1986, l'impôt sur les sociétés en 1987 et l'impôt général sur le revenu en 1990 (devenu l'impôt sur le revenu). La loi 39-89, promulguée en 1990, autorise le transfert d'entreprises publiques au secteur privé ; les premières privatisations interviennent au début des années 1990. En 1993, le dirham devient convertible pour les opérations courantes, et le Maroc sort officiellement de l'ajustement.
Bilan : les équilibres financiers sont rétablis et l'économie s'est ouverte, mais au prix d'un coût social élevé (baisse de l'investissement public, recul des dépenses d'éducation et de santé, chômage des diplômés) et d'une croissance restée faible et très dépendante des pluies.
2.4 1993-2005 : ouverture et libéralisation
Le Maroc accueille à Marrakech, en 1994, la signature des accords qui créent l'Organisation mondiale du commerce. Il s'engage dans une ouverture commerciale progressive : accord d'association avec l'Union européenne signé en 1996 et entré en vigueur en 2000, puis accords de libre-échange avec les États-Unis (signé en 2004, entré en vigueur en 2006), la Turquie et plusieurs pays arabes (accord d'Agadir). Le secteur financier est modernisé (réformes bancaire et boursière de 1993).
Au milieu des années 1990, un rapport de la Banque mondiale sur l'état du pays conduit le roi Hassan II à alerter publiquement sur le risque de « crise cardiaque » de l'économie : chômage élevé, pauvreté, retard éducatif. Cette prise de conscience prépare l'alternance politique de 1998 et les réformes de la décennie suivante.
2.5 Depuis 2005 : grands chantiers et stratégies sectorielles
Avec l'accession au trône du roi Mohammed VI en 1999, l'État reprend un rôle d'investisseur et de stratège. Trois leviers se combinent :
- les grands chantiers d'infrastructure : autoroutes, port de Tanger Med (2007), ligne à grande vitesse Tanger-Casablanca (2018), centrales solaires et éoliennes ;
- les stratégies sectorielles : Plan Émergence (2005) puis Plan d'accélération industrielle (2014-2020) pour l'industrie, Plan Maroc Vert (2008) puis Génération Green 2020-2030 pour l'agriculture, Halieutis (2009) pour la pêche, Visions touristiques, stratégie énergétique (2009) ;
- le social : l'Initiative nationale pour le développement humain (INDH), lancée en 2005.
La croissance devient moins dépendante de l'agriculture, mais elle ralentit dans les années 2010 et reste insuffisante pour absorber l'arrivée des jeunes sur le marché du travail. En 2020, la crise sanitaire provoque une récession historique, suivie d'un fort rebond en 2021.
2.6 Le Nouveau modèle de développement et les réformes récentes
Le rapport de la Commission spéciale sur le modèle de développement, présenté en 2021, dresse le constat d'un modèle essoufflé : croissance insuffisante, faible participation des femmes au marché du travail, inégalités, dépendance à l'investissement public. Le Nouveau modèle de développement (NMD) fixe des ambitions à l'horizon 2035, dont le doublement du PIB par habitant, et plusieurs chantiers ont été lancés dans son sillage :
- la généralisation de la protection sociale (loi-cadre 09-21), qui étend l'assurance maladie obligatoire et crée des allocations familiales (chapitre 10) ;
- la nouvelle charte de l'investissement (loi-cadre 03-22), qui vise à porter l'investissement privé aux deux tiers de l'investissement total ;
- le Fonds Mohammed VI pour l'investissement, créé en 2020 ;
- la réforme des établissements et entreprises publics et la réforme fiscale (loi-cadre 69-19).
2.7 Méthode : traiter une question d'histoire économique
- Délimiter la période et la situer dans la chronologie (indépendance, crise de 1983, PAS, ouverture, stratégies sectorielles, NMD).
- Présenter le contexte national et international (prix des phosphates, pétrole, taux d'intérêt, pluviométrie).
- Exposer les objectifs et les instruments de la politique suivie.
- Dresser un bilan équilibré : résultats économiques, coûts sociaux, limites.
- Montrer la continuité avec la période suivante : chaque phase répond aux déséquilibres de la précédente.
⚠️ Les pièges à éviter
- Réduire le PAS à des « mesures d'austérité » : il comporte aussi un volet de réformes structurelles (fiscalité, commerce, finance).
- Confondre marocanisation (1973, transfert du capital à des nationaux) et privatisation (loi 39-89, transfert du public au privé).
- Dater l'accord d'association avec l'UE de 2000 seulement : signé en 1996, il est entré en vigueur en 2000.
- Oublier le rôle des facteurs externes (phosphates, pétrole, taux d'intérêt) dans la crise de 1983.
- Présenter le NMD comme un plan quinquennal : c'est une vision de long terme (2035), déclinée en réformes.
Exercice 1 — La dévaluation, instrument de l'ajustement
Pendant le PAS, le dirham a été dévalué à plusieurs reprises. On raisonne sur un exemple simplifié : 1 euro vaut d'abord 10 DH, puis, après une dévaluation, 11 DH.
Travail à faire :
- De quel pourcentage la valeur du dirham a-t-elle baissé par rapport à l'euro ?
- Un exportateur de conserves de poisson d'Agadir vend une boîte 22 DH (coût de production inchangé). Quel est son prix en euros avant et après la dévaluation ?
- Un importateur achète une machine 5 000 euros. Combien coûte-t-elle en dirhams avant et après ?
- Expliquez pourquoi la dévaluation devait améliorer la balance commerciale, et à quelles conditions.
- Pourquoi la dévaluation alourdit-elle le poids de la dette extérieure ? Pourquoi ce point était-il crucial en 1983 ?
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1) Un dirham valait $1/10 = 0{,}1$ euro, il vaut désormais $1/11 \approx 0{,}0909$ euro : baisse de $1 - 10/11 \approx \mathbf{9{,}1\,\%}$. (L'euro, lui, s'est apprécié de 10 % en dirhams.)
2) Avant : $22 / 10 = \mathbf{2{,}20}$ euros ; après : $22 / 11 = \mathbf{2{,}00}$ euros. Sans rien changer à ses coûts, l'exportateur devient 9,1 % moins cher pour ses clients européens (ou peut garder son prix en euros et augmenter sa marge en dirhams).
3) Avant : $5\,000 \times 10 = \mathbf{50\,000}$ DH ; après : $5\,000 \times 11 = \mathbf{55\,000}$ DH. Les importations renchérissent de 10 % en monnaie nationale.
4) La dévaluation stimule les exportations (plus compétitives) et freine les importations (plus chères), ce qui doit réduire le déficit commercial. Il faut toutefois que les volumes réagissent suffisamment aux prix (conditions de Marshall-Lerner) et que l'appareil productif puisse répondre à la demande supplémentaire. Si le pays importe des biens indispensables (énergie, équipements, céréales), la facture augmente d'abord : la balance peut se dégrader à court terme avant de s'améliorer (effet en J). Une dévaluation alimente aussi l'inflation importée, qu'il faut contenir par une politique budgétaire et monétaire rigoureuse.
5) La dette extérieure est libellée en devises : pour rembourser 1 million d'euros, il faut désormais 11 millions de DH au lieu de 10. Le poids de la dette en dirhams et en proportion du PIB augmente. En 1983, le Maroc était justement dans l'incapacité d'honorer une dette extérieure devenue très lourde : la dévaluation n'était efficace qu'accompagnée d'un rééchelonnement négocié avec les créanciers et d'une réduction des déficits.
Exercice 2 — Classer les événements dans leur phase
Rattachez chaque événement à l'une des phases : (a) construction de l'économie nationale, (b) crise de la dette, (c) ajustement structurel, (d) ouverture, (e) grands chantiers et stratégies sectorielles, (f) Nouveau modèle de développement.
- Création de l'impôt sur les sociétés.
- Lancement de l'INDH.
- Émission du dirham.
- Recours au FMI faute de devises pour payer la dette.
- Entrée en vigueur de l'accord d'association avec l'Union européenne.
- Loi-cadre sur la généralisation de la protection sociale.
- Politique des barrages.
- Mise en service du port de Tanger Med.
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| Événement | Date | Phase |
|---|---|---|
| 1. Impôt sur les sociétés | 1987 | (c) ajustement structurel (réforme fiscale) |
| 2. INDH | 2005 | (e) grands chantiers et stratégies sectorielles |
| 3. Émission du dirham | 1959 | (a) construction de l'économie nationale |
| 4. Recours au FMI | 1983 | (b) crise de la dette |
| 5. Accord d'association UE | 2000 | (d) ouverture |
| 6. Loi-cadre 09-21 | 2021 | (f) Nouveau modèle de développement |
| 7. Politique des barrages | 1967 | (a) construction de l'économie nationale |
| 8. Tanger Med | 2007 | (e) grands chantiers et stratégies sectorielles |
Exercice 3 — Question de synthèse : le programme d'ajustement structurel
Sujet : « Le programme d'ajustement structurel au Maroc (1983-1993) : causes, contenu et bilan. »
Proposez un plan détaillé.
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Introduction : définir l'ajustement structurel (programme de réformes conditionnant l'aide du FMI et de la Banque mondiale) ; le Maroc y entre en 1983 et en sort en 1993.
I. Une crise de la dette aux causes internes et externes
- A. Causes externes : rechute des prix des phosphates après 1975, chocs pétroliers, hausse des taux d'intérêt et du dollar au début des années 1980.
- B. Causes internes : investissements publics et subventions financés par l'endettement extérieur (plan 1973-1977), sécheresses.
II. Le contenu du programme
- A. La stabilisation : réduction du déficit budgétaire, baisse des subventions, dévaluations, encadrement du crédit.
- B. Les réformes structurelles : libéralisation des prix et du commerce, réforme fiscale (TVA, IS, IGR), privatisations (loi 39-89), réforme financière, convertibilité courante du dirham.
III. Un bilan contrasté
- A. Des résultats financiers : réduction des déficits, retour de la confiance des créanciers, économie plus ouverte.
- B. Des coûts sociaux et des limites : recul des services publics, chômage des diplômés, pauvreté, croissance faible et dépendante des pluies, qui justifieront les politiques sociales et sectorielles des décennies suivantes.
L'essentiel — L'évolution de l'économie marocaine
- 1956-1973 : construction des institutions (Banque du Maroc, dirham et CDG en 1959), planification indicative, politique des barrages (1967), marocanisation (1973).
- 1973-1983 : boom puis rechute des phosphates, chocs pétroliers, dépenses publiques et endettement extérieur ; hausse des taux d'intérêt mondiaux ; crise de la dette en 1983.
- PAS 1983-1993 : stabilisation (FMI : déficits, dévaluations, subventions) et ajustement structurel (Banque mondiale : libéralisation, privatisations, réforme financière).
- Réforme fiscale : TVA 1986, IS 1987, IGR 1990 ; privatisations (loi 39-89) ; dirham convertible pour les opérations courantes en 1993.
- Bilan du PAS : équilibres rétablis, coût social élevé, croissance faible et dépendante des pluies.
- Ouverture : accords de Marrakech créant l'OMC (1994), accord d'association avec l'UE (signé en 1996, en vigueur en 2000), ALE avec les États-Unis (2004, en vigueur en 2006).
- Depuis 2005 : grands chantiers (Tanger Med 2007, LGV 2018), stratégies sectorielles (Émergence, Plan Maroc Vert, Halieutis, énergie), INDH (2005).
- NMD (2021) : horizon 2035, doubler le PIB par habitant ; protection sociale généralisée (loi-cadre 09-21), charte de l'investissement (loi-cadre 03-22), Fonds Mohammed VI pour l'investissement.
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