L'industrie, les mines et l'énergie au Maroc
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- décrire la structure de l'industrie marocaine et son évolution vers les « métiers mondiaux » ;
- présenter le Plan Émergence, le Plan d'accélération industrielle et la logique des écosystèmes ;
- expliquer l'essor de l'automobile et de l'aéronautique et leurs limites ;
- analyser la place du groupe OCP et de la filière phosphates-engrais ;
- exposer la dépendance énergétique du pays et sa stratégie de transition énergétique.
5.1 Une industrie en transformation
Longtemps, l'industrie marocaine reposait sur trois piliers : la transformation des phosphates, l'agroalimentaire et le textile-habillement, sous-traitant des marques européennes. Ce modèle, compétitif grâce à une main-d'œuvre bon marché, s'est trouvé fragilisé au début des années 2000 par la fin des quotas textiles mondiaux et la concurrence asiatique.
Depuis, l'industrie s'est réorientée vers des secteurs à plus forte technologie, intégrés aux chaînes de valeur mondiales : l'automobile, l'aéronautique, l'électronique, puis les batteries et les énergies renouvelables. L'industrie manufacturière représente autour de 15 % du PIB ; avec les mines, l'énergie et le BTP, le secteur secondaire en produit environ un quart.
Définition — Chaîne de valeur mondiale : organisation de la production dans laquelle les étapes de fabrication d'un produit (conception, composants, assemblage, distribution) sont réparties entre plusieurs pays, chacun se spécialisant dans une ou plusieurs étapes.
5.2 Les stratégies industrielles
| Stratégie | Période | Idée directrice |
|---|---|---|
| Plan Émergence | 2005, prolongé par le Pacte national pour l'émergence industrielle (2009-2015) | Miser sur les « métiers mondiaux du Maroc » : automobile, aéronautique, électronique, offshoring, textile, agroalimentaire |
| Plan d'accélération industrielle (PAI) | 2014-2020 | Organiser l'industrie en écosystèmes autour de locomotives (grands constructeurs) et de fournisseurs ; objectifs de 500 000 emplois et d'une industrie à 23 % du PIB |
| Plan de relance industrielle | 2021-2023 | Substitution des importations (« banque de projets »), industrie décarbonée, souveraineté (santé, alimentation) |
Les instruments sont communs : zones d'accélération industrielle (anciennes zones franches) comme Tanger Automotive City ou l'Atlantic Free Zone de Kénitra, incitations fiscales, primes à l'investissement de la charte de 2022, formation ciblée (instituts de formation aux métiers de l'automobile et de l'aéronautique) et infrastructures (Tanger Med).
Le PAI a créé de nombreux emplois industriels et hissé l'automobile au premier rang des exportations, mais la part de l'industrie dans le PIB n'a pas atteint l'objectif de 23 % : la hausse des exportations s'est accompagnée d'une forte hausse des importations de composants.
5.3 L'automobile et l'aéronautique
L'automobile est devenue le premier secteur exportateur du pays. Deux constructeurs structurent la filière : Renault (usines de Tanger-Melloussa, inaugurée en 2012, et de Casablanca) et Stellantis (usine de Kénitra, 2019), entourés de centaines d'équipementiers (câblage, sièges, intérieurs, moteurs). Le Maroc est le premier producteur automobile d'Afrique. Selon l'Office des changes, les exportations du secteur ont atteint environ 154,5 milliards de DH en 2025, soit près d'un tiers des exportations de biens, en léger recul de 2 % par rapport à 2024.
L'enjeu principal est le taux d'intégration locale : la part de la valeur d'un véhicule produite au Maroc. Plus il est élevé, plus la valeur ajoutée, les emplois qualifiés et le solde en devises restent au pays. La montée en puissance des véhicules électriques et des batteries (projets de gigafactories et de production de composants) est la nouvelle frontière de la filière.
L'aéronautique, concentrée autour de Casablanca (Midparc, près de l'aéroport Mohammed V), regroupe plus d'une centaine d'entreprises qui fabriquent des câblages, des pièces de structure et des composants de moteurs pour les grands avionneurs.
5.4 Les mines : le groupe OCP
Fondé en 1920 et transformé en société anonyme en 2008, le groupe OCP exploite les phosphates de Khouribga, Benguerir, Youssoufia et Boucraâ. Sa stratégie a consisté à remonter la chaîne de valeur : au lieu d'exporter la roche brute, il la transforme en acide phosphorique et en engrais dans les complexes de Jorf Lasfar et de Safi ; depuis 2014, un pipeline minier transporte la pulpe de phosphate de Khouribga jusqu'à Jorf Lasfar. Il est devenu l'un des premiers producteurs mondiaux d'engrais phosphatés, avec une forte présence en Afrique.
En 2025, les exportations de phosphates et dérivés ont atteint 99,8 milliards de DH, en hausse de 14,6 % (Office des changes). Ces recettes dépendent des prix mondiaux, très variables : le secteur a connu un pic exceptionnel en 2022, lorsque les prix des engrais ont flambé.
5.5 L'énergie : de la dépendance à la transition
Le Maroc importe l'essentiel de l'énergie qu'il consomme (produits pétroliers, charbon, gaz). Cette dépendance énergétique a trois conséquences : une facture qui pèse sur la balance commerciale, une exposition aux prix mondiaux (qui se transmet à l'inflation et aux finances publiques) et un enjeu de sécurité d'approvisionnement, rappelé par l'arrêt du gazoduc Maghreb-Europe fin 2021.
La stratégie énergétique lancée en 2009 repose sur les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique et l'intégration régionale :
- l'agence MASEN développe les grands projets solaires, dont le complexe Noor Ouarzazate ;
- de grands parcs éoliens ont été installés sur la côte atlantique et dans le Nord ;
- la capacité installée d'origine renouvelable a atteint 4 851 MW fin 2025, contre 2 417 MW en 2016, et l'objectif est de porter la part des renouvelables à plus de 52 % de la puissance électrique installée en 2030.
Deux chantiers ouvrent de nouvelles perspectives : l'hydrogène vert (« Offre Maroc » lancée en 2024 pour attirer les investisseurs) et le projet de gazoduc Afrique atlantique reliant le Nigeria au Maroc. Sur le plan budgétaire, la décompensation des carburants en 2015 a supprimé les subventions à l'essence et au gasoil, dont les prix sont libres ; le gaz butane reste subventionné, avec une réduction progressive engagée depuis 2024.
5.6 Méthode : évaluer une filière industrielle
- Mesurer son poids : production, valeur ajoutée, emplois, exportations.
- Évaluer son intégration : taux d'intégration locale, importations de composants, solde commercial de la filière.
- Identifier les acteurs : locomotives, fournisseurs, écosystèmes, zones industrielles.
- Repérer les dépendances : donneurs d'ordre étrangers, marchés d'exportation (Europe), technologies.
- Apprécier les perspectives : transition électrique, décarbonation, concurrence d'autres pays émergents.
⚠️ Les pièges à éviter
- Juger une filière exportatrice sur ses exportations brutes sans tenir compte des importations de composants qu'elle entraîne.
- Confondre le Plan Émergence (2005) et le Plan d'accélération industrielle (2014-2020).
- Présenter l'OCP comme un simple exportateur de roche : l'essentiel de ses ventes porte sur des produits transformés.
- Confondre puissance installée (en MW) et production d'électricité (en MWh) : la part des renouvelables dans la production reste inférieure à leur part dans la capacité.
- Oublier le coût des subventions énergétiques pour les finances publiques.
Exercice 1 — Automobile, phosphates et renouvelables
Données de l'Office des changes et du ministère de la Transition énergétique : exportations totales de biens en 2025 : 469,1 milliards de DH ; exportations automobiles : 154,5 milliards de DH en 2025 contre 157,6 en 2024 ; phosphates et dérivés : 99,8 milliards de DH en 2025 (+ 14,6 %) ; capacité renouvelable installée : 2 417 MW en 2016, 4 851 MW fin 2025, objectif de 10 429 MW en 2030.
Travail à faire :
- Calculez la part de l'automobile et celle des phosphates et dérivés dans les exportations de 2025.
- Calculez la variation des exportations automobiles entre 2024 et 2025, puis le montant des exportations de phosphates et dérivés en 2024.
- Un véhicule assemblé au Maroc est exporté 100 000 DH ; il incorpore 35 000 DH de composants importés (données simplifiées). Calculez son taux d'intégration locale. Quel montant de devises nettes rapporte-t-il ?
- Calculez le taux de croissance annuel moyen de la capacité renouvelable entre 2016 et 2025, puis celui qu'il faudrait atteindre entre 2025 et 2030 pour tenir l'objectif. Commentez.
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1) Automobile : $154{,}5 / 469{,}1 \approx \mathbf{32{,}9\,\%}$ ; phosphates et dérivés : $99{,}8 / 469{,}1 \approx \mathbf{21{,}3\,\%}$. À elles deux, ces filières représentent plus de la moitié des exportations de biens : une force, mais aussi une concentration des risques.
2) Automobile : $154{,}5 / 157{,}6 - 1 \approx \mathbf{-2\,\%}$. Phosphates en 2024 : $99{,}8 / 1{,}146 \approx \mathbf{87{,}1}$ milliards de DH.
3) Taux d'intégration : $(100\,000 - 35\,000) / 100\,000 = \mathbf{65\,\%}$. Le véhicule rapporte 100 000 DH d'exportations, mais seulement 65 000 DH de devises nettes, puisque 35 000 DH sont dépensés en importations. Augmenter le taux d'intégration améliore donc directement le solde commercial et la valeur ajoutée locale.
4) 2016-2025 (9 ans) : $(4\,851 / 2\,417)^{1/9} - 1 \approx \mathbf{8{,}0\,\%}$ par an. 2025-2030 (5 ans) : $(10\,429 / 4\,851)^{1/5} - 1 \approx \mathbf{16{,}5\,\%}$ par an. Il faudrait doubler le rythme d'installation : l'objectif suppose une accélération nette des investissements (projets de MASEN, producteurs privés, réseau électrique capable d'intégrer des sources intermittentes et stockage).
Exercice 2 — Le solde en devises d'une filière exportatrice
Une filière de câblage automobile exporte pour 10 milliards de DH par an et importe pour 6,5 milliards de DH de cuivre et de composants. Un plan d'intégration permet de produire localement 1,5 milliard de DH de composants jusque-là importés, sans changer les exportations. (Données simplifiées, à but pédagogique.)
- Calculez le taux d'intégration locale et le solde en devises avant le plan.
- Mêmes calculs après le plan.
- Pourquoi l'intégration locale est-elle au cœur de la logique des écosystèmes industriels ?
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1) Avant : intégration $(10 - 6{,}5)/10 = \mathbf{35\,\%}$ ; solde en devises $10 - 6{,}5 = \mathbf{3{,}5}$ milliards de DH.
2) Après : importations $6{,}5 - 1{,}5 = 5$ ; intégration $(10 - 5)/10 = \mathbf{50\,\%}$ ; solde $\mathbf{5}$ milliards de DH, soit + 43 %.
3) L'écosystème attire autour d'une locomotive (le constructeur) des fournisseurs de rang 1 et 2 installés au Maroc : les composants produits localement remplacent des importations, créent des emplois et de la valeur ajoutée, et améliorent la balance commerciale. C'est aussi ce qui rend la présence du constructeur plus durable, car sa chaîne d'approvisionnement est ancrée dans le pays.
Exercice 3 — Question de synthèse
Sujet : « La transition énergétique au Maroc : enjeux et moyens. »
Proposez un plan détaillé.
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Introduction : dépendance énergétique (l'essentiel de l'énergie est importé) ; stratégie lancée en 2009 ; objectif de plus de 52 % de renouvelables dans la puissance installée en 2030.
I. Des enjeux multiples
- A. Économiques : réduire la facture énergétique et le déficit commercial, stabiliser les coûts pour l'industrie.
- B. Budgétaires : alléger les subventions (décompensation de 2015, butane).
- C. Stratégiques et environnementaux : sécurité d'approvisionnement (gazoduc arrêté fin 2021), engagements climatiques, décarbonation des exportations vers l'Europe.
II. Les moyens mobilisés
- A. Les grands projets : MASEN, Noor Ouarzazate, parcs éoliens ; 4 851 MW renouvelables fin 2025.
- B. Les nouveaux leviers : hydrogène vert (« Offre Maroc »), dessalement alimenté par les renouvelables, interconnexions électriques, gazoduc Afrique atlantique.
- C. Les limites : intermittence et stockage, réseau, financement, rythme d'installation à doubler pour atteindre les objectifs de 2030.
Conclusion : la transition est à la fois une contrainte (coûts, investissements) et une opportunité industrielle (énergie verte compétitive pour l'industrie exportatrice).
L'essentiel — Industrie, mines et énergie
- Industrie manufacturière autour de 15 % du PIB ; passage du textile et de l'agroalimentaire aux chaînes de valeur mondiales (automobile, aéronautique, électronique, batteries).
- Plan Émergence (2005) : « métiers mondiaux du Maroc » ; PAI (2014-2020) : écosystèmes autour de locomotives, objectifs de 500 000 emplois et 23 % du PIB (non atteint) ; plan de relance 2021-2023 (substitution des importations).
- Instruments : zones d'accélération industrielle (Tanger Automotive City, Atlantic Free Zone), primes de la charte de l'investissement, formation, Tanger Med.
- Automobile : premier secteur exportateur (environ 154,5 milliards de DH en 2025, près d'un tiers des exportations) ; Renault (Tanger, Casablanca), Stellantis (Kénitra) ; premier producteur d'Afrique ; enjeu du taux d'intégration.
- OCP (1920, SA en 2008) : remontée de la chaîne de valeur vers l'acide phosphorique et les engrais (Jorf Lasfar, Safi) ; 99,8 milliards de DH exportés en 2025.
- Dépendance énergétique : facture importée, sensibilité aux prix mondiaux, arrêt du gazoduc Maghreb-Europe fin 2021.
- Stratégie 2009 : MASEN, Noor Ouarzazate, éolien ; 4 851 MW renouvelables fin 2025 ; objectif de plus de 52 % de la puissance installée en 2030 ; hydrogène vert (« Offre Maroc », 2024).
- Décompensation des carburants en 2015 ; butane encore subventionné, en réduction progressive.
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