Le système financier et la politique monétaire au Maroc
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- décrire l'organisation du système financier marocain et ses autorités de régulation ;
- présenter le statut et les missions de Bank Al-Maghrib (loi 40-17) ;
- expliquer les instruments de la politique monétaire et le rôle du taux directeur ;
- analyser la politique monétaire récente face à l'inflation de 2022-2023 ;
- expliquer le régime de change du dirham et sa flexibilisation progressive.
8.1 L'architecture du système financier
Le système financier met en relation les agents qui ont une capacité de financement (ménages épargnants, entreprises excédentaires) et ceux qui ont un besoin de financement (entreprises qui investissent, État). Au Maroc, ce financement est principalement intermédié : il passe surtout par les banques plutôt que par les marchés.
| Compartiment | Acteurs | Régulateur |
|---|---|---|
| Banques et établissements de crédit | Banques commerciales, banques participatives (depuis 2017), sociétés de financement, microcrédit | Bank Al-Maghrib (loi 103-12 relative aux établissements de crédit) |
| Marché des capitaux | Bourse de Casablanca (indice MASI), marché obligataire, OPCVM, sociétés de bourse | AMMC (Autorité marocaine du marché des capitaux) |
| Assurances et prévoyance | Compagnies d'assurance, caisses de retraite | ACAPS |
| Institutions publiques | CDG, Trésor (marché des bons du Trésor) | Tutelle du ministère des Finances |
Le secteur bancaire est concentré autour de quelques grands groupes, solides et rentables, qui se sont développés en Afrique subsaharienne. Ses faiblesses sont connues : accès difficile au crédit pour les TPE et les PME, part encore importante de la population peu bancarisée (d'où la stratégie nationale d'inclusion financière et le développement du paiement mobile), et poids des créances en souffrance dans certains secteurs.
8.2 Bank Al-Maghrib : statut et missions
Créée en 1959 sous le nom de Banque du Maroc, Bank Al-Maghrib (BAM) est la banque centrale du Royaume. Son statut actuel résulte de la loi 40-17, entrée en vigueur en 2019, qui renforce son indépendance.
Définition — Banque centrale indépendante : banque centrale qui fixe sa politique monétaire sans recevoir d'instructions du gouvernement, afin de protéger la stabilité des prix des pressions de court terme.
Ses missions :
- objectif principal : la stabilité des prix, en vue de préserver le pouvoir d'achat et de favoriser un environnement stable pour l'investissement ;
- conduite de la politique monétaire et, en concertation avec le gouvernement, de la politique de change ;
- émission de la monnaie fiduciaire (billets et pièces) ;
- supervision des établissements de crédit et contribution à la stabilité financière ;
- gestion des réserves de change : 442,9 milliards de DH fin 2025, soit un peu plus de cinq mois d'importations de biens et services.
La loi interdit à BAM d'accorder des avances au Trésor, en dehors d'une facilité de caisse strictement limitée : la création monétaire ne peut pas servir à financer le déficit budgétaire.
8.3 Les instruments de la politique monétaire
| Instrument | Mécanisme | Effet recherché |
|---|---|---|
| Taux directeur | Taux des avances à 7 jours accordées aux banques ; il guide le taux du marché interbancaire | Agir sur le coût du crédit et donc sur la demande et l'inflation |
| Réserve monétaire | Part des dépôts que les banques doivent conserver en compte à BAM | Agir sur la liquidité bancaire |
| Opérations d'open market | Avances, pensions, prêts garantis, swaps de change | Fournir ou retirer de la liquidité aux banques |
| Facilités permanentes | Avances ou dépôts à 24 heures, à l'initiative des banques | Encadrer les taux du marché monétaire dans un corridor |
La transmission d'une hausse du taux directeur passe par plusieurs canaux : les taux des crédits augmentent, ce qui freine la consommation et l'investissement ; l'épargne devient plus attractive ; les anticipations d'inflation se stabilisent. Les effets n'apparaissent qu'avec un délai de plusieurs trimestres.
8.4 La politique monétaire récente
Le choc inflationniste. Avec la flambée des prix de l'énergie et des produits alimentaires, l'inflation a atteint 6,6 % en 2022 et 6,1 % en 2023 (HCP), des niveaux inédits depuis des décennies, amplifiés par la sécheresse qui a fait monter les prix des produits frais. BAM a relevé son taux directeur à partir de septembre 2022, jusqu'à 3 % en mars 2023, pour éviter que l'inflation ne s'installe dans les anticipations.
Le desserrement. L'inflation est retombée à 0,9 % en 2024 et 0,8 % en 2025. BAM a alors abaissé son taux directeur en trois étapes : 2,75 % en juin 2024, 2,50 % en décembre 2024, puis 2,25 % en mars 2025, niveau maintenu depuis, y compris lors de la réunion de septembre 2026, dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et les prix de l'énergie.
Le taux d'intérêt réel (taux nominal corrigé de l'inflation) permet de juger l'orientation de la politique monétaire :
$$1 + r_{\text{réel}} = \frac{1 + i_{nominal}}{1 + \pi} \qquad \text{soit approximativement} \quad r_{\text{réel}} \approx i - \pi$$
En 2023, avec un taux directeur de 3 % et une inflation de 6,1 %, le taux réel était négatif : la politique restait accommodante malgré les hausses. En 2025, avec 2,25 % et 0,8 % d'inflation, il est redevenu positif.
8.5 Le régime de change du dirham
Le dirham n'est pas librement flottant : sa valeur est fixée par rapport à un panier de devises composé à 60 % d'euro et 40 % de dollar, reflet de la structure des échanges du pays. Depuis 2018, le Maroc a engagé une flexibilisation progressive :
| Date | Bande de fluctuation autour du cours central |
|---|---|
| Avant 2018 | ± 0,3 % |
| Janvier 2018 | ± 2,5 % |
| Mars 2020 | ± 5 % |
L'objectif à long terme est un régime plus flexible, associé à un ciblage d'inflation : la banque centrale annoncerait une cible d'inflation et utiliserait le taux d'intérêt pour l'atteindre, tandis que le taux de change jouerait davantage son rôle d'amortisseur des chocs extérieurs. Ce passage est progressif, car il suppose des réserves de change solides, un système bancaire résistant et des entreprises capables de se couvrir contre le risque de change.
8.6 Méthode : commenter une décision de politique monétaire
- Rappeler la décision (hausse, baisse, maintien du taux directeur) et sa date.
- Exposer le diagnostic : inflation observée et prévue, croissance, crédit, contexte international.
- Expliquer le mécanisme attendu (canaux de transmission, délais).
- Calculer le taux réel et qualifier l'orientation (restrictive ou accommodante).
- Discuter les limites : inflation importée ou liée à l'offre (sécheresse), sur laquelle le taux d'intérêt a peu de prise.
⚠️ Les pièges à éviter
- Confondre la politique monétaire (Bank Al-Maghrib) et la politique budgétaire (gouvernement et Parlement).
- Croire qu'une hausse du taux directeur fait baisser les prix immédiatement : ses effets sont différés.
- Oublier que l'inflation de 2022-2023 était largement importée et liée à l'offre, ce qui limite l'efficacité du taux d'intérêt.
- Parler de « dirham flottant » : il reste rattaché à un panier, avec une bande de ± 5 %.
- Confondre l'AMMC (marché des capitaux), l'ACAPS (assurances) et Bank Al-Maghrib (banques).
Exercice 1 — Taux réel, change et réserves
Travail à faire :
- Calculez le taux d'intérêt réel correspondant au taux directeur en 2023 (3 % ; inflation de 6,1 %) et en 2025 (2,25 % ; inflation de 0,8 %), avec la formule exacte. Qualifiez l'orientation de la politique monétaire.
- Le cours central du dirham contre le panier est, par hypothèse, de 10 DH pour une unité de panier. Donnez les bornes de la bande de fluctuation avant 2018, après janvier 2018 et depuis mars 2020.
- L'euro s'apprécie fortement face au dollar. Comment le dirham évolue-t-il face à l'euro et face au dollar ? Pourquoi ce panier limite-t-il le risque pour le commerce extérieur marocain ?
- Les réserves de change atteignaient 442,9 milliards de DH fin 2025, soit environ 5 mois et 11 jours (5,37 mois) d'importations. Calculez le montant mensuel moyen d'importations de biens et services implicite. Pourquoi ce ratio est-il suivi de près ?
- Pourquoi Bank Al-Maghrib n'a-t-elle relevé son taux directeur que modérément en 2022-2023, alors que l'inflation dépassait 6 % ?
Voir le corrigé
1) 2023 : $1{,}03 / 1{,}061 - 1 \approx \mathbf{-2{,}9\,\%}$ ; 2025 : $1{,}0225 / 1{,}008 - 1 \approx \mathbf{+1{,}4\,\%}$. En 2023, malgré les hausses, le taux réel restait négatif : la politique demeurait accommodante. En 2025, le taux réel est positif mais modéré : la politique est proche de la neutralité, ce qui a permis les baisses du taux directeur.
2) Avant 2018 : $10 \pm 0{,}3\,\%$, soit [9,97 ; 10,03] ; après janvier 2018 : $10 \pm 2{,}5\,\%$, soit [9,75 ; 10,25] ; depuis mars 2020 : $10 \pm 5\,\%$, soit [9,50 ; 10,50] DH.
3) Le dirham étant rattaché à 60 % à l'euro et à 40 % au dollar, il se situe « entre » les deux : il se déprécie face à l'euro (moins fortement que le dollar) et s'apprécie face au dollar. Comme l'essentiel des échanges se fait en euros (Europe) et en dollars (énergie, matières premières), le panier amortit les variations de change pour les exportateurs et les importateurs.
4) $442{,}9 / 5{,}37 \approx \mathbf{82{,}5}$ milliards de DH d'importations mensuelles de biens et services. Le nombre de mois d'importations couverts par les réserves mesure la capacité du pays à payer ses importations et à défendre sa monnaie en cas de choc (chute des recettes touristiques, hausse du pétrole) ; il conditionne aussi la poursuite de la flexibilisation du change.
5) L'inflation était surtout importée (énergie, céréales) et liée à des chocs d'offre (sécheresse) : une forte hausse des taux aurait peu agi sur ces prix tout en freinant durement une croissance déjà faible. BAM a donc relevé ses taux pour ancrer les anticipations, c'est-à-dire éviter que la hausse des prix ne se diffuse aux salaires et aux autres prix, sans chercher à casser la demande.
Exercice 2 — La transmission d'une baisse du taux directeur
Une PME de Fès emprunte 2 millions de DH sur un an pour financer son stock. Sa banque lui applique le taux directeur augmenté d'une marge de 3,5 points. (Données simplifiées, à but pédagogique.)
- Calculez le coût annuel des intérêts avec un taux directeur de 3 %, puis de 2,25 %.
- Calculez l'économie réalisée en DH et en %.
- Pourquoi la baisse du taux directeur ne se transmet-elle pas toujours intégralement aux taux des crédits ?
Voir le corrigé
1) À 3 % : taux du crédit de 6,5 %, intérêts $2\,000\,000 \times 0{,}065 = \mathbf{130\,000}$ DH. À 2,25 % : taux de 5,75 %, intérêts $\mathbf{115\,000}$ DH.
2) Économie : 15 000 DH, soit $15\,000 / 130\,000 \approx$ 11,5 % du coût des intérêts.
3) Les banques fixent leurs taux en fonction de leur propre coût de ressources (rémunération des dépôts, liquidité), du risque de l'emprunteur (les PME sont jugées plus risquées) et de la concurrence. Si le risque de crédit augmente ou si la liquidité bancaire est tendue, elles peuvent maintenir leurs marges : la transmission est alors partielle et lente.
Exercice 3 — Question de synthèse
Sujet : « Bank Al-Maghrib face à l'inflation de 2022-2023. »
Proposez un plan détaillé.
Voir le corrigé
Introduction : missions de BAM (loi 40-17, stabilité des prix) ; inflation de 6,6 % en 2022 et 6,1 % en 2023, retombée à 0,8 % en 2025.
I. Une inflation d'une nature particulière
- A. Une inflation importée : énergie, céréales, intrants après 2021-2022.
- B. Une inflation d'offre : la sécheresse a fait monter les prix alimentaires.
- C. Le risque de diffusion aux salaires et aux anticipations.
II. Une réponse graduelle
- A. Des hausses du taux directeur (jusqu'à 3 % en mars 2023) pour ancrer les anticipations, sans casser la croissance.
- B. Un taux réel resté négatif : une politique restrictive mesurée, complétée par les mesures budgétaires (subventions du butane, aides aux transporteurs).
- C. Le desserrement de 2024-2025 (jusqu'à 2,25 %), une fois l'inflation revenue sous 1 %.
Conclusion : l'épisode montre les limites de la politique monétaire face aux chocs d'offre et plaide pour la poursuite de la flexibilisation du change et le ciblage d'inflation.
L'essentiel — Système financier et politique monétaire
- Financement surtout intermédié (banques) ; régulateurs : Bank Al-Maghrib (banques, loi 103-12), AMMC (marché des capitaux), ACAPS (assurances) ; banques participatives depuis 2017.
- Secteur bancaire concentré, solide, présent en Afrique ; faiblesses : crédit aux TPE-PME, inclusion financière.
- BAM (Banque du Maroc créée en 1959) : statut de la loi 40-17 (2019), indépendance, objectif principal de stabilité des prix, supervision bancaire, réserves de change (442,9 milliards de DH fin 2025, plus de 5 mois d'importations).
- Instruments : taux directeur (avances à 7 jours), réserve monétaire, open market, facilités permanentes ; effets différés.
- Inflation (HCP) : 6,6 % en 2022, 6,1 % en 2023, 0,9 % en 2024, 0,8 % en 2025.
- Taux directeur : relevé jusqu'à 3 % (mars 2023), puis 2,75 % (juin 2024), 2,50 % (décembre 2024), 2,25 % (mars 2025), maintenu depuis.
- Taux réel : $(1 + i)/(1 + \pi) - 1 \approx i - \pi$ ; négatif en 2023, positif en 2025.
- Dirham rattaché à un panier 60 % euro / 40 % dollar ; bande élargie de ± 0,3 % à ± 2,5 % (2018) puis ± 5 % (2020) ; horizon : ciblage d'inflation.
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