Chapitre 3 · Semestre 3

La croissance économique au Maroc et ses déterminants

Économie du Maroc

🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir et mesurer la croissance économique, et distinguer croissance effective et croissance potentielle ;
  • décrire le profil de la croissance marocaine et sa dépendance à la pluviométrie ;
  • analyser la croissance par la demande (consommation, investissement, échanges extérieurs) ;
  • analyser la croissance par l'offre (travail, capital, productivité globale des facteurs) ;
  • calculer la contribution d'un secteur ou d'une composante à la croissance.

3.1 Mesurer la croissance

Définition — Croissance économique : augmentation durable de la production d'un pays, mesurée par le taux de variation du PIB en volume d'une année sur l'autre.

La croissance effective est celle qu'on observe chaque année ; la croissance potentielle est celle que l'économie peut soutenir durablement sans tensions, compte tenu de ses ressources en travail et en capital et de sa productivité. Au Maroc, l'écart entre les deux est souvent dû à un seul facteur : la pluie.

Il faut aussi distinguer la croissance du développement. La croissance est quantitative ; le développement désigne la transformation des structures économiques et sociales (éducation, santé, urbanisation, industrialisation) qui permet à la croissance de durer et d'améliorer la vie de la population.

3.2 Le profil de la croissance marocaine

La croissance marocaine présente trois caractéristiques durables :

Caractéristique Constat Explication
Un rythme modéré Proche de 4 à 5 % par an dans les années 2000, plus faible dans les années 2010 Productivité insuffisante, faible participation des femmes, poids de l'informel
Une forte volatilité Alternance d'années fastes et d'années de sécheresse Poids de l'agriculture pluviale, surtout céréalière
Des chocs extérieurs Récession en 2020 (crise sanitaire), inflation importée en 2022-2023 Ouverture de l'économie, dépendance énergétique, tourisme

Les données récentes illustrent ce profil. Selon le HCP, la croissance a atteint 4,4 % en 2024 et 4,9 % en 2025. En 2025, la valeur ajoutée agricole a progressé de 8,2 % et celle des activités non agricoles de 3,9 %, dans un contexte d'inflation maîtrisée et de demande intérieure dynamique. La récolte céréalière de la campagne 2024-2025 n'avait pourtant atteint qu'environ 44 millions de quintaux, après plusieurs années de sécheresse ; les pluies abondantes de l'hiver 2025-2026 laissent attendre une récolte proche de 90 millions de quintaux pour la campagne suivante.

3.3 La dépendance à l'agriculture pluviale

Une bonne ou une mauvaise récolte céréalière fait varier la valeur ajoutée agricole de plusieurs dizaines de pour cent, ce qui déplace la croissance du PIB de plusieurs points. C'est pourquoi les analystes suivent séparément la croissance non agricole, plus régulière, qui reflète mieux la tendance de fond de l'économie.

Les politiques publiques cherchent à réduire cette dépendance de trois manières :

  • l'irrigation et la gestion de l'eau : barrages, économie d'eau par le goutte-à-goutte, dessalement, interconnexion des bassins ;
  • la diversification agricole vers l'arboriculture, le maraîchage et les filières exportatrices, moins sensibles à la pluie que les céréales (chapitre 4) ;
  • l'industrialisation et le développement des services, qui réduisent le poids relatif de l'agriculture dans le PIB (chapitres 5 et 6).

3.4 La croissance vue par la demande

L'équilibre emplois-ressources s'écrit :

$$PIB + M = C + I + X \quad \Longleftrightarrow \quad PIB = C + I + (X - M)$$

avec $C$ la consommation finale (ménages et administrations), $I$ l'investissement (formation brute de capital fixe et variation des stocks), $X$ les exportations et $M$ les importations.

  • La consommation des ménages est la première composante : elle dépend du revenu agricole, de l'emploi, des transferts des Marocains du monde et de l'inflation.
  • L'investissement est exceptionnellement élevé, autour de 30 % du PIB, porté par l'État, les établissements publics et les grands projets. Pourtant, la croissance reste modérée : c'est le paradoxe de l'investissement marocain, souvent mesuré par le coefficient de capital marginal (ICOR), c'est-à-dire le nombre de points de PIB investis pour obtenir un point de croissance.
  • La demande extérieure nette est généralement négative : les importations dépassent les exportations, et la croissance de la demande intérieure accroît les importations d'équipements et d'énergie (chapitre 9).

$$ICOR = \frac{\text{taux d'investissement}}{\text{taux de croissance}}$$

Un ICOR élevé signale une faible efficacité de l'investissement : projets à rentabilité différée (infrastructures), investissements peu productifs, ou faiblesse de l'investissement privé dans les secteurs les plus porteurs. C'est pour y répondre que la charte de l'investissement de 2022 vise à accroître la part de l'investissement privé.

3.5 La croissance vue par l'offre

La fonction de production relie la production aux facteurs : $Y = A \times K^{\alpha} \times L^{1-\alpha}$, où $K$ est le capital, $L$ le travail et $A$ la productivité globale des facteurs (PGF), qui résume l'efficacité avec laquelle ils sont combinés (technologie, organisation, qualité des institutions). En taux de croissance :

$$\boxed{g_Y = \alpha\,g_K + (1 - \alpha)\,g_L + g_A}$$

C'est la comptabilité de la croissance de Solow. Au Maroc, les études de Bank Al-Maghrib et de la Banque mondiale montrent que la croissance repose surtout sur l'accumulation du capital, alors que la contribution de la PGF est faible. Plusieurs freins sont identifiés :

  • le capital humain : qualité insuffisante de l'éducation, décrochage scolaire, inadéquation entre formations et besoins ;
  • la faible participation des femmes : le taux d'activité féminin, d'environ une femme sur cinq, prive l'économie d'une large partie de sa main-d'œuvre potentielle ;
  • l'informel et la petite taille des entreprises, qui limitent l'innovation et l'accès au financement ;
  • la concurrence et le climat des affaires, que les réformes récentes (Conseil de la concurrence, charte de l'investissement, digitalisation des procédures) cherchent à améliorer.

3.6 Calculer une contribution à la croissance

La contribution d'une composante (ou d'un secteur) $i$ à la croissance du PIB est égale à son poids l'année précédente multiplié par son taux de croissance :

$$\boxed{\text{Contribution}_i = \frac{Y_{i,t-1}}{PIB_{t-1}} \times g_i} \qquad g_{PIB} = \sum_i \text{Contribution}_i$$

La contribution s'exprime en points de croissance. Un secteur qui pèse 11 % du PIB et progresse de 8,2 % contribue pour $0{,}11 \times 8{,}2 \approx 0{,}9$ point à la croissance. Un secteur qui pèse lourd mais croît peu peut contribuer davantage qu'un petit secteur en forte croissance.

3.7 Méthode : analyser un tableau de croissance

  1. Distinguer volume et valeur, et repérer l'année de référence.
  2. Calculer les taux de croissance de chaque composante et leur poids de l'année précédente.
  3. En déduire les contributions en points et vérifier que leur somme donne la croissance du PIB.
  4. Séparer croissance agricole et non agricole ; identifier le moteur (demande intérieure ou extérieure).
  5. Conclure sur la soutenabilité : la croissance est-elle tirée par des facteurs durables (productivité, exportations) ou par des facteurs transitoires (récolte, rebond) ?

⚠️ Les pièges à éviter

  • Confondre le taux de croissance d'un secteur et sa contribution à la croissance.
  • Additionner des taux de croissance de secteurs sans les pondérer par leur poids.
  • Attribuer une accélération de la croissance à une réforme alors qu'elle s'explique par une bonne récolte.
  • Présenter un taux d'investissement élevé comme une garantie de croissance forte (voir l'ICOR).
  • Confondre croissance (quantitative) et développement (transformation qualitative).

Exercice 1 — Contributions à la croissance et efficacité de l'investissement

On étudie une économie dont la structure est simplifiée, à but pédagogique, mais proche de celle du Maroc. Le PIB de l'année $N - 1$ vaut 1 000 (indice) et se décompose ainsi : valeur ajoutée agricole 110, valeur ajoutée non agricole 780, impôts nets sur les produits 110. En $N$, la valeur ajoutée agricole progresse de 8,2 % en volume, la valeur ajoutée non agricole de 3,9 % et les impôts nets de 5 %.

Travail à faire :

  1. Calculez le PIB de l'année $N$ et le taux de croissance de l'économie.
  2. Calculez la contribution de chaque composante à la croissance. Quelle part de la croissance l'agriculture explique-t-elle ?
  3. Refaites le calcul si, à cause d'une sécheresse, la valeur ajoutée agricole avait baissé de 15 % (les autres taux étant inchangés). Commentez.
  4. Le taux d'investissement de cette économie est de 30 % du PIB. Calculez l'ICOR pour une croissance de 3,5 % puis de 4,9 %. Interprétez.
  5. Avec $\alpha = 0{,}4$, une croissance du capital de 5 % et de l'emploi de 1 %, quelle est la contribution de la PGF si la croissance est de 3,5 % ?
Voir le corrigé

1) $PIB_N = 110 \times 1{,}082 + 780 \times 1{,}039 + 110 \times 1{,}05 = 119{,}02 + 810{,}42 + 115{,}50 = \mathbf{1\,044{,}94}$. Croissance : $\mathbf{4{,}49\,\%}$.

2) Contributions (poids en $N - 1$ × taux de croissance) :

Composante Poids Croissance Contribution (points) Part de la croissance
Agriculture 11 % 8,2 % 0,90 20,1 %
Non agricole 78 % 3,9 % 3,04 67,7 %
Impôts nets 11 % 5,0 % 0,55 12,2 %
Total 100 % 4,49 100 %

L'agriculture, qui ne pèse que 11 % du PIB, explique un cinquième de la croissance grâce à sa forte progression.

3) $PIB_N = 110 \times 0{,}85 + 810{,}42 + 115{,}50 = 1\,019{,}42$, soit une croissance de 1,94 % : la contribution agricole devient $0{,}11 \times (-15\,\%) = -1{,}65$ point. Le simple passage d'une bonne à une mauvaise année agricole retire plus de 2,5 points de croissance, alors que rien n'a changé dans le reste de l'économie : c'est toute la volatilité de la croissance marocaine.

4) $ICOR = 30 / 3{,}5 \approx \mathbf{8{,}6}$ ; $30 / 4{,}9 \approx \mathbf{6{,}1}$. Il faut investir environ 8,6 points de PIB pour obtenir un point de croissance dans le premier cas. Plus l'ICOR est élevé, moins l'investissement est efficace ; les économies émergentes les plus dynamiques affichent des valeurs nettement plus basses. L'amélioration de 2025 s'explique en partie par la récolte, pas seulement par une meilleure efficacité du capital.

5) Contribution des facteurs : $0{,}4 \times 5 + 0{,}6 \times 1 = 2 + 0{,}6 = 2{,}6$ points. PGF : $3{,}5 - 2{,}6 = \mathbf{0{,}9}$ point, soit à peine un quart de la croissance : la croissance repose surtout sur l'accumulation du capital, ce qui confirme le diagnostic du Nouveau modèle de développement sur la nécessité de gagner en productivité (éducation, innovation, concurrence).

Exercice 2 — La croissance vue par la demande

Données simplifiées, à but pédagogique (volumes, indice PIB $N - 1$ = 1 000) :

Composante Valeur en $N - 1$ Croissance en $N$
Consommation finale 740 + 4 %
Investissement 300 + 3 %
Exportations 400 + 6 %
Importations 440 + 7 %
  1. Vérifiez l'équilibre $PIB = C + I + X - M$ en $N - 1$.
  2. Calculez le PIB de $N$ et le taux de croissance.
  3. Calculez la contribution de chaque composante et celle de la demande extérieure nette. Quel est le moteur de la croissance ?
Voir le corrigé

1) $740 + 300 + 400 - 440 = 1\,000$ ✔.

2) $PIB_N = 769{,}6 + 309 + 424 - 470{,}8 = \mathbf{1\,031{,}8}$ : croissance de 3,18 %.

3) Consommation : $0{,}74 \times 4 = 2{,}96$ points ; investissement : $0{,}30 \times 3 = 0{,}90$ point ; exportations : $0{,}40 \times 6 = 2{,}40$ points ; importations : $-0{,}44 \times 7 = -3{,}08$ points. Demande extérieure nette : $2{,}40 - 3{,}08 = \mathbf{-0{,}68}$ point. La croissance est tirée par la demande intérieure (3,86 points), dont une partie « fuit » vers les importations. C'est le schéma habituel de l'économie marocaine : quand la demande intérieure accélère, les importations d'équipements, d'énergie et de biens de consommation augmentent aussi.

Exercice 3 — Question de synthèse

Sujet : « Pourquoi la croissance économique marocaine est-elle à la fois volatile et insuffisante ? »

Proposez un plan détaillé.

Voir le corrigé

Introduction : définir la croissance ; rappeler les chiffres récents (4,4 % en 2024, 4,9 % en 2025) et l'objectif du NMD (doubler le PIB par habitant d'ici 2035, ce qui suppose une croissance durablement plus forte).

I. Une croissance volatile

  • A. Le poids de l'agriculture pluviale : les récoltes céréalières font varier la croissance de plusieurs points d'une année à l'autre.
  • B. La sensibilité aux chocs extérieurs : demande européenne, prix de l'énergie, tourisme, crise sanitaire de 2020.

II. Une croissance insuffisante

  • A. Un investissement élevé mais peu efficace (ICOR élevé, poids de l'investissement public).
  • B. Une faible productivité globale des facteurs : capital humain, informel, petite taille des entreprises.
  • C. Un potentiel de main-d'œuvre sous-utilisé : faible taux d'activité féminin, chômage des jeunes.

Conclusion : les réponses passent par la gestion de l'eau et la diversification agricole, l'investissement privé productif (charte de 2022), l'éducation et l'emploi des femmes.

L'essentiel — La croissance économique au Maroc

  • Croissance : variation du PIB en volume ; croissance effective ou potentielle ; ne pas la confondre avec le développement.
  • Profil marocain : rythme modéré, forte volatilité liée à l'agriculture pluviale, sensibilité aux chocs extérieurs.
  • HCP : 4,4 % en 2024, 4,9 % en 2025 (valeur ajoutée agricole + 8,2 %, non agricole + 3,9 %) ; récolte céréalière d'environ 44 millions de quintaux en 2025.
  • Suivre la croissance non agricole, plus régulière, pour juger la tendance de fond.
  • Demande : $PIB = C + I + (X - M)$ ; consommation des ménages première composante ; demande extérieure nette généralement négative.
  • Investissement autour de 30 % du PIB mais croissance modérée : ICOR = taux d'investissement / taux de croissance, élevé au Maroc.
  • Offre : $g_Y = \alpha g_K + (1 - \alpha) g_L + g_A$ ; croissance surtout tirée par le capital, faible PGF.
  • Freins : capital humain, faible activité féminine (environ une femme sur cinq), informel, climat des affaires.
  • Contribution d'un secteur = poids en $N - 1$ × taux de croissance (en points) ; la somme des contributions donne la croissance du PIB.
1La croissance économique se mesure par la variation du PIB :
2Selon le HCP, la croissance du Maroc en 2025 a été de :
3La principale cause de la volatilité de la croissance marocaine est :
4L'ICOR se calcule comme :
5Le taux d'investissement du Maroc est d'environ :
6Un secteur pesant 20 % du PIB croît de 5 %. Sa contribution à la croissance est de :
7Dans la comptabilité de la croissance, la PGF représente :
8Dans l'équilibre emplois-ressources, le PIB est égal à :
9Pour juger la tendance de fond de l'économie marocaine, on suit surtout :
10Parmi ces freins à la croissance marocaine, lequel est souvent cité ?

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