L'agriculture et la pêche au Maroc
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- décrire la place de l'agriculture dans l'économie et la société marocaines ;
- expliquer le dualisme entre agriculture irriguée moderne et agriculture pluviale traditionnelle ;
- présenter les objectifs, les instruments et le bilan du Plan Maroc Vert ;
- exposer les axes de la stratégie Génération Green 2020-2030 et la politique de l'eau ;
- présenter le secteur de la pêche et la stratégie Halieutis.
4.1 Un secteur stratégique
L'agriculture pèse environ un dixième du PIB, mais son importance dépasse largement ce chiffre :
- elle emploie un actif sur quatre en 2025 (HCP), et l'essentiel des actifs ruraux ;
- elle conditionne la croissance de toute l'économie (chapitre 3) et le revenu des ménages ruraux, donc leur consommation ;
- elle touche à la sécurité alimentaire : le pays reste dépendant des importations de céréales, de sucre et d'huiles, surtout les années de sécheresse ;
- elle alimente des exportations dynamiques (agrumes, tomates, fruits rouges, avocats, produits de la mer) et une industrie agroalimentaire importante.
La surface agricole utile (SAU), de l'ordre de 8,7 millions d'hectares, est dominée par les céréales (blé tendre, blé dur, orge), cultivées pour l'essentiel en pluvial (sans irrigation). L'élevage, ovin et caprin notamment, est étroitement lié à la céréaliculture : les années sèches, le manque de fourrage oblige les éleveurs à vendre leur cheptel.
4.2 Le dualisme agricole
Définition — Dualisme agricole : coexistence, au sein d'un même secteur, d'une agriculture moderne, capitalistique et tournée vers le marché, et d'une agriculture traditionnelle de petites exploitations, à faible productivité, orientée vers l'autoconsommation.
| Agriculture irriguée moderne | Agriculture pluviale traditionnelle | |
|---|---|---|
| Localisation | Grands périmètres irrigués (Souss-Massa, Gharb, Doukkala, Tadla, Haouz, Moulouya) | Bour (zones pluviales), montagnes, oasis |
| Productions | Maraîchage, agrumes, arboriculture, cultures sucrières, lait | Céréales, légumineuses, élevage extensif |
| Exploitations | Moyennes et grandes, mécanisées, souvent exportatrices | Très petites, morcelées, statut foncier complexe |
| Poids | Une part minoritaire de la SAU, mais une part majeure de la valeur ajoutée et des exportations | La majorité des terres et des agriculteurs |
Ce dualisme explique que l'agriculture puisse à la fois battre des records d'exportation et laisser dans la pauvreté une large partie de la population rurale. Il est renforcé par la complexité foncière : terres collectives (soulaliyates), terres guich, habous, domaine privé de l'État et propriété privée melk coexistent, ce qui freine l'investissement et l'accès au crédit.
4.3 Le Plan Maroc Vert (2008-2020)
Lancé en 2008, le Plan Maroc Vert (PMV) a fait de l'agriculture un moteur de croissance et de réduction de la pauvreté. Il reposait sur deux piliers :
| Pilier | Cible | Instruments |
|---|---|---|
| Pilier I | Agriculture moderne à haute valeur ajoutée | Grands projets d'investissement privés, agrégation (un agrégateur encadre et achète la production de petits agriculteurs), filières exportatrices |
| Pilier II | Agriculture solidaire des zones difficiles | Projets de reconversion (des céréales vers l'olivier, l'amandier, le cactus), produits du terroir, appui aux petits agriculteurs |
Les instruments transversaux ont été décisifs : subventions du Fonds de développement agricole, programme national d'économie d'eau en irrigation (conversion au goutte-à-goutte), contrats-programmes avec les interprofessions, loi 04-12 sur l'agrégation agricole.
Bilan : hausse de la valeur ajoutée et des exportations agricoles, modernisation des filières (agrumes, olivier, lait, fruits rouges), meilleure résistance aux sécheresses grâce à l'arboriculture. Mais les critiques portent sur les inégalités entre grands et petits exploitants, la surexploitation des nappes dans certaines régions (le goutte-à-goutte a parfois servi à étendre les surfaces irriguées plutôt qu'à économiser l'eau) et la faible création d'une classe moyenne rurale.
4.4 Génération Green 2020-2030
La stratégie Génération Green, lancée en 2020, prolonge le PMV en mettant l'accent sur l'humain et la durabilité. Ses deux fondements :
- priorité à l'élément humain : faire émerger une nouvelle classe moyenne agricole, installer une nouvelle génération de jeunes entrepreneurs agricoles, notamment en mobilisant des terres collectives, développer les services agricoles et les organisations professionnelles, étendre la protection sociale aux agriculteurs ;
- pérennité du développement agricole : doubler la valeur ajoutée et les exportations agricoles à l'horizon 2030, moderniser la distribution (marchés de gros, abattoirs), promouvoir une agriculture résiliente et économe en eau.
Elle est complétée par la stratégie Forêts du Maroc 2020-2030, qui vise la reconstitution et la gestion participative du patrimoine forestier.
4.5 L'eau, contrainte majeure
Après plusieurs années consécutives de sécheresse, le taux de remplissage des barrages est tombé à des niveaux historiquement bas avant les pluies abondantes de l'hiver 2025-2026. L'État a répondu par le Programme national pour l'approvisionnement en eau potable et l'irrigation 2020-2027 :
- construction de nouveaux barrages et interconnexion des bassins (« autoroute de l'eau » entre le Sebou et le Bouregreg, mise en service en 2023) ;
- dessalement de l'eau de mer, avec de grandes stations en service ou en construction (Agadir, Casablanca et d'autres villes côtières), alimentées de plus en plus par les énergies renouvelables ;
- réutilisation des eaux usées épurées et restrictions d'usage en période de pénurie.
Le défi est de concilier une agriculture exportatrice consommatrice d'eau (pastèque, avocat, agrumes) et la préservation des nappes et de l'eau potable.
4.6 La pêche et la stratégie Halieutis
Avec plus de 3 500 km de côtes, le Maroc est le premier producteur de poisson d'Afrique et l'un des premiers producteurs mondiaux de sardines. La pêche se divise en pêche artisanale, pêche côtière et pêche hauturière, et alimente une puissante industrie de transformation (conserves, farine et huile de poisson, congélation), concentrée à Agadir, Laâyoune, Dakhla et Tan-Tan.
La stratégie Halieutis, lancée en 2009, repose sur trois axes : la durabilité des ressources (plans d'aménagement des pêcheries, repos biologiques, quotas), la performance (modernisation des ports, des halles au poisson et des flottes) et la compétitivité (pôles de valorisation). Elle a aussi lancé le développement de l'aquaculture, confié à l'Agence nationale pour le développement de l'aquaculture.
4.7 Méthode : analyser une politique sectorielle
- Contexte : place du secteur, forces et faiblesses avant la stratégie.
- Objectifs chiffrés et horizon.
- Instruments : investissements, subventions, cadre juridique, organisation des acteurs.
- Résultats : production, valeur ajoutée, exportations, emploi, revenus.
- Limites et effets non voulus (inégalités, environnement), puis réponse apportée par la stratégie suivante.
⚠️ Les pièges à éviter
- Mesurer l'importance de l'agriculture par sa seule part dans le PIB, en oubliant l'emploi et la sécurité alimentaire.
- Présenter le Plan Maroc Vert comme un succès ou un échec sans nuance : il faut distinguer les filières, les régions et les types d'exploitations.
- Confondre le Plan Maroc Vert (2008-2020) et Génération Green (2020-2030).
- Oublier la dimension hydrique : une hausse des surfaces irriguées n'est pas toujours une économie d'eau.
- Assimiler toute la production céréalière à l'offre disponible : le pays importe chaque année une part importante de ses besoins.
Exercice 1 — Céréales, pluie et irrigation
La campagne 2024-2025 a donné une récolte céréalière d'environ 44 millions de quintaux sur 2,6 millions d'hectares semés ; pour la campagne 2025-2026, après un hiver très pluvieux, les prévisions portent sur environ 90 millions de quintaux sur 3,9 millions d'hectares.
Travail à faire :
- Calculez le rendement moyen (quintaux par hectare) de chaque campagne.
- Décomposez la hausse de la production entre l'effet des surfaces et l'effet des rendements.
- On retient, à titre pédagogique, un besoin national de 100 millions de quintaux de céréales par an. Quelle part des besoins la récolte de 2024-2025 couvre-t-elle ? Quelles conséquences pour la balance commerciale ?
- Les terres irriguées représentent environ 15 % de la SAU mais produisent environ 45 % de la valeur ajoutée agricole. Combien de fois la valeur ajoutée par hectare irrigué dépasse-t-elle celle d'un hectare non irrigué ?
- Pourquoi ne suffit-il pas d'étendre l'irrigation pour résoudre le problème de la dépendance céréalière ?
Voir le corrigé
1) Rendement 2024-2025 : $44 / 2{,}6 \approx \mathbf{16{,}9}$ quintaux par hectare ; 2025-2026 : $90 / 3{,}9 \approx \mathbf{23{,}1}$ quintaux par hectare.
2) La production est multipliée par $90 / 44 \approx 2{,}05$ (+ 104,5 %). Elle se décompose en un effet surface ($3{,}9 / 2{,}6 = 1{,}5$, soit + 50 %) et un effet rendement ($23{,}1 / 16{,}9 \approx 1{,}364$, soit + 36,4 %) : $1{,}5 \times 1{,}364 \approx 2{,}05$ ✔. La pluie agit donc deux fois : elle permet de semer davantage (les agriculteurs sèment quand les premières pluies arrivent) et elle améliore les rendements.
3) $44 / 100 = \mathbf{44\,\%}$ des besoins : 56 millions de quintaux doivent être importés. Les années sèches, la facture céréalière alourdit le déficit commercial, et l'État doit souvent subventionner les importations de blé tendre pour stabiliser le prix de la farine et du pain.
4) Valeur ajoutée par hectare relative : irrigué $45 / 15 = 3$ ; non irrigué $55 / 85 \approx 0{,}647$. Rapport : $3 / 0{,}647 \approx \mathbf{4{,}6}$. Un hectare irrigué produit en moyenne plus de quatre fois plus de valeur qu'un hectare pluvial.
5) L'eau disponible est limitée et déjà surexploitée : l'irrigation est surtout réservée à des cultures à forte valeur ajoutée (maraîchage, arboriculture), plus rentables que les céréales. La dépendance céréalière se gère donc par une combinaison de moyens : amélioration des rendements en pluvial (semences sélectionnées, semis direct), stockage stratégique, diversification des fournisseurs et, à long terme, adaptation des cultures au changement climatique.
Exercice 2 — L'agrégation agricole
Un agrégateur de la filière laitière du Gharb collecte le lait de 400 petits éleveurs. Avant l'agrégation, chaque éleveur vendait 3 000 litres par an à un intermédiaire, à 3,5 DH le litre. Grâce à l'encadrement technique (alimentation, génétique) fourni par l'agrégateur, la production passe à 4 200 litres par éleveur, achetés 4 DH le litre. (Données simplifiées, à but pédagogique.)
- Calculez le chiffre d'affaires annuel d'un éleveur avant et après l'agrégation, et sa variation en %.
- Décomposez cette hausse entre effet volume et effet prix.
- Quels avantages l'agrégateur retire-t-il du dispositif ? Quels risques pour les petits éleveurs ?
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1) Avant : $3\,000 \times 3{,}5 = \mathbf{10\,500}$ DH ; après : $4\,200 \times 4 = \mathbf{16\,800}$ DH ; hausse de 60 %.
2) Effet volume : $4\,200 / 3\,000 = 1{,}4$ (+ 40 %) ; effet prix : $4 / 3{,}5 \approx 1{,}143$ (+ 14,3 %) ; $1{,}4 \times 1{,}143 = 1{,}6$ ✔.
3) L'agrégateur sécurise son approvisionnement en quantité et en qualité, sans acheter de terres ni de cheptel, et bénéficie des subventions prévues pour les projets d'agrégation. Les éleveurs accèdent à la technique, à un débouché garanti et à un meilleur prix. Le risque est la dépendance envers un acheteur unique qui fixe les normes et, en partie, le prix : la loi 04-12 encadre pour cette raison le contrat d'agrégation.
Exercice 3 — Question de synthèse
Sujet : « Du Plan Maroc Vert à Génération Green : continuités et ruptures de la politique agricole marocaine. »
Proposez un plan détaillé.
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Introduction : poids de l'agriculture (emploi, croissance, sécurité alimentaire) ; deux stratégies successives, 2008-2020 et 2020-2030.
I. Le Plan Maroc Vert : une agriculture moteur de croissance
- A. Deux piliers : modernisation à haute valeur ajoutée (agrégation, investissement privé) et agriculture solidaire.
- B. Des résultats : valeur ajoutée, exportations, arboriculture, économie d'eau à la parcelle.
- C. Des limites : inégalités, petite paysannerie peu bénéficiaire, pression sur les nappes.
II. Génération Green : l'humain et la durabilité
- A. Continuité : filières, agrégation, modernisation et objectif de doubler valeur ajoutée et exportations d'ici 2030.
- B. Ruptures : classe moyenne agricole, jeunes entrepreneurs et terres collectives, protection sociale, distribution modernisée.
- C. Un défi commun : l'eau, désormais au centre (dessalement, interconnexion des bassins, cultures adaptées).
Conclusion : la politique agricole passe d'une logique de production à une logique de revenus ruraux et de résilience climatique.
L'essentiel — Agriculture et pêche
- L'agriculture : environ un dixième du PIB mais 25 % de l'emploi (2025), sécurité alimentaire, exportations (agrumes, tomates, fruits rouges) et agro-industrie.
- SAU d'environ 8,7 millions d'hectares, dominée par les céréales pluviales ; l'élevage dépend des récoltes.
- Dualisme : agriculture irriguée moderne (minoritaire en surface, majoritaire en valeur ajoutée et en exportations) contre agriculture pluviale de petites exploitations ; foncier complexe (terres collectives, guich, habous, melk).
- Plan Maroc Vert (2008-2020) : pilier I (haute valeur ajoutée, agrégation) et pilier II (agriculture solidaire) ; Fonds de développement agricole, goutte-à-goutte, loi 04-12.
- Bilan du PMV : hausse de la valeur ajoutée et des exportations, mais inégalités et surexploitation des nappes.
- Génération Green 2020-2030 : priorité à l'humain (classe moyenne agricole, jeunes entrepreneurs, terres collectives) et durabilité (doubler valeur ajoutée et exportations agricoles d'ici 2030).
- Eau : programme national 2020-2027 (barrages, interconnexion Sebou-Bouregreg en 2023, dessalement, eaux usées épurées).
- Pêche : premier producteur de poisson d'Afrique, sardine ; Halieutis (2009) : durabilité, performance, compétitivité, aquaculture.
- Récolte céréalière : environ 44 millions de quintaux en 2024-2025, près de 90 millions attendus en 2025-2026.
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