Emploi, développement humain et protection sociale au Maroc
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir et calculer les indicateurs du marché du travail (taux d'activité, d'emploi, de chômage, de sous-emploi) ;
- décrire les caractéristiques du chômage au Maroc et ses causes ;
- présenter les politiques actives de l'emploi ;
- expliquer la notion de développement humain et les actions de l'INDH ;
- présenter le chantier de généralisation de la protection sociale (loi-cadre 09-21).
10.1 Les indicateurs du marché du travail
Le HCP mesure le marché du travail par l'enquête nationale sur l'emploi, conduite chaque trimestre selon les définitions du Bureau international du travail (BIT).
Définition — Chômeur (BIT) : personne en âge de travailler (15 ans et plus au Maroc) qui n'a pas travaillé pendant la période de référence, est disponible pour travailler et recherche activement un emploi.
| Indicateur | Formule |
|---|---|
| Taux d'activité | Population active (occupés + chômeurs) / population de 15 ans et plus |
| Taux d'emploi | Actifs occupés / population de 15 ans et plus |
| Taux de chômage | Chômeurs / population active |
| Taux de sous-emploi | Actifs occupés en sous-emploi (horaires insuffisants ou emploi inadéquat) / actifs occupés |
10.2 Un chômage élevé et inégal
Selon le HCP, le taux de chômage s'est établi à 13 % en 2025, en baisse de 0,3 point, avec 1 621 000 chômeurs. Derrière cette moyenne, les écarts sont considérables :
| Catégorie (2025) | Taux de chômage |
|---|---|
| Milieu urbain | 16,4 % |
| Milieu rural | 6,6 % |
| Femmes | 20,5 % (en hausse de 1,1 point) |
| Hommes | 10,8 % |
| Jeunes de 15 à 24 ans | 37,2 % |
Le taux d'activité stagne à 43,5 % : moins d'une personne de 15 ans et plus sur deux participe au marché du travail, principalement en raison de la très faible activité des femmes. Le sous-emploi progresse, de 10,1 % à 10,9 % des actifs occupés. Enfin, l'agriculture, frappée par les années de sécheresse, a encore perdu 41 000 emplois en 2025, alors que les autres secteurs en créaient.
Les causes du chômage marocain sont structurelles :
- une croissance insuffisamment riche en emplois et une industrie moderne très productive mais peu créatrice d'emplois au regard du nombre d'actifs ;
- l'exode rural, accéléré par les sécheresses, qui déplace le sous-emploi agricole vers les villes ;
- l'inadéquation entre les formations et les besoins des entreprises, qui explique le chômage élevé des diplômés ;
- le poids de l'informel, qui offre des emplois précaires et peu productifs ;
- des obstacles spécifiques à l'emploi des femmes (charges familiales, transport, normes sociales, faible offre de services de garde).
10.3 Les politiques de l'emploi
L'État combine plusieurs types d'interventions :
- l'intermédiation : l'ANAPEC (Agence nationale de promotion de l'emploi et des compétences) met en relation demandeurs d'emploi et employeurs ;
- l'aide à l'insertion : le programme Idmaj allège les charges des entreprises qui recrutent des jeunes diplômés ; Taehil finance des formations de reconversion ;
- l'auto-emploi et l'entrepreneuriat : programmes Intelaka (crédits à taux réduits pour les jeunes porteurs de projets, lancé en 2020) et Forsa, statut de l'auto-entrepreneur ;
- l'emploi temporaire : le programme Awrach, lancé en 2022, finance des chantiers publics et des emplois durables pour des personnes sans qualification ;
- la formation professionnelle : cités des métiers et des compétences, créées dans chaque région.
Ces politiques sont utiles mais limitées : elles déplacent parfois les recrutements plus qu'elles n'en créent. Le levier décisif reste une croissance plus forte et plus intensive en emplois, notamment dans l'industrie, les services modernes et l'agro-industrie.
10.4 Le développement humain et la lutte contre la pauvreté
Définition — Développement humain : processus d'élargissement des possibilités offertes aux individus (vivre longtemps et en bonne santé, accéder au savoir, disposer d'un niveau de vie décent). Le PNUD le mesure par l'indice de développement humain (IDH), qui combine l'espérance de vie, l'éducation et le revenu par habitant.
Le Maroc est classé dans la catégorie des pays à développement humain moyen : ses progrès en espérance de vie, en scolarisation et en accès à l'électricité et à l'eau potable sont réels, mais l'analphabétisme des adultes, surtout des femmes rurales, et la qualité de l'éducation pèsent sur son classement. Selon le HCP, la pauvreté multidimensionnelle a nettement reculé entre les recensements de 2014 et de 2024, tout en restant beaucoup plus fréquente en milieu rural.
L'Initiative nationale pour le développement humain (INDH), lancée en 2005, finance des projets de proximité (infrastructures de base, activités génératrices de revenus, appui aux personnes vulnérables). Sa troisième phase (lancée en 2019) cible en priorité le capital humain : santé maternelle et infantile, préscolaire en milieu rural, soutien scolaire et insertion économique des jeunes.
10.5 La généralisation de la protection sociale
La loi-cadre 09-21 (2021) organise la généralisation de la protection sociale en quatre chantiers :
| Chantier | Contenu | Mise en œuvre |
|---|---|---|
| Assurance maladie obligatoire (AMO) | Extension de la couverture maladie aux travailleurs indépendants et aux personnes non salariées, et bascule des anciens bénéficiaires du RAMED vers l'AMO | Généralisée à partir de fin 2022 |
| Allocations familiales | Aide sociale directe aux familles, remplaçant progressivement les aides indirectes | Versée depuis fin 2023 |
| Retraite | Élargissement de la base des cotisants aux personnes exerçant un emploi qui n'en bénéficient pas | En cours |
| Indemnité pour perte d'emploi | Accès facilité à l'indemnisation du chômage pour les salariés | En cours |
Le ciblage des aides repose sur le Registre social unifié (RSU, loi 72-18), qui attribue à chaque ménage un score socio-économique calculé à partir de ses conditions de vie. Ce passage des subventions générales (compensation) aux aides directes ciblées est un tournant de la politique sociale : il doit permettre d'aider davantage les plus modestes pour un coût maîtrisé. Son financement repose sur les cotisations, le budget de l'État et la réforme de la compensation (chapitre 7).
10.6 Méthode : analyser une note du HCP sur l'emploi
- Relever les niveaux (taux d'activité, d'emploi, de chômage, de sous-emploi) et leurs variations en points.
- Comparer les catégories : urbain et rural, femmes et hommes, jeunes, diplômés.
- Relier les créations ou pertes d'emplois aux secteurs (agriculture, industrie, BTP, services) et à la conjoncture (pluie, demande).
- Distinguer une baisse du chômage due à des créations d'emplois d'une baisse due au retrait d'actifs découragés (baisse du taux d'activité).
- Conclure sur la qualité de l'emploi : sous-emploi, informel, protection sociale.
⚠️ Les pièges à éviter
- Calculer le taux de chômage sur la population totale au lieu de la population active.
- Interpréter toute baisse du chômage comme une bonne nouvelle : elle peut venir d'une baisse de l'activité.
- Oublier que le chômage rural est faible parce que le sous-emploi agricole y est massif.
- Confondre l'INDH (projets de développement humain, 2005) et la protection sociale (loi-cadre 09-21, 2021).
- Parler de « RAMED » comme d'un dispositif actuel : ses bénéficiaires ont basculé vers l'AMO.
Exercice 1 — Lire les chiffres de l'emploi
Selon le HCP : en 2025, le taux de chômage est de 13 % avec 1 621 000 chômeurs ; en 2024, il était de 13,3 % avec 1 638 000 chômeurs. Le taux d'activité est de 43,5 % en 2025. Le nombre de personnes en sous-emploi est de 1 190 000.
Travail à faire :
- Calculez la population active et le nombre d'actifs occupés en 2025.
- Calculez la population de 15 ans et plus, puis le taux d'emploi.
- Faites les mêmes calculs de population active et d'actifs occupés pour 2024. Déduisez-en une estimation des créations nettes d'emplois en 2025.
- Calculez le taux de sous-emploi et comparez-le à celui publié (10,9 %).
- Le chômage des femmes augmente (20,5 %) alors que le chômage total baisse. Comment l'expliquer, et quelles politiques pourraient y répondre ?
Voir le corrigé
1) Population active : $1\,621\,000 / 0{,}13 \approx \mathbf{12{,}47}$ millions ; actifs occupés : $12{,}47 - 1{,}62 \approx \mathbf{10{,}85}$ millions.
2) Population de 15 ans et plus : $12{,}47 / 0{,}435 \approx \mathbf{28{,}66}$ millions. Taux d'emploi : $10{,}85 / 28{,}66 \approx \mathbf{37{,}8\,\%}$ : un peu plus d'une personne en âge de travailler sur trois occupe un emploi.
3) 2024 : population active $1\,638\,000 / 0{,}133 \approx 12{,}32$ millions ; actifs occupés $\approx 10{,}68$ millions. Créations nettes estimées : $10{,}85 - 10{,}68 \approx$ 170 000 emplois (ordre de grandeur, sensible aux arrondis des taux). La baisse du chômage vient bien de créations d'emplois, puisque la population active a aussi augmenté.
4) $1\,190\,000 / 10\,848\,000 \approx \mathbf{11{,}0\,\%}$, cohérent avec les 10,9 % publiés (écart d'arrondi). Plus d'un actif occupé sur dix travaille trop peu d'heures ou dans un emploi inadapté à sa qualification.
5) Plusieurs facteurs peuvent l'expliquer : les emplois créés se concentrent dans des secteurs à dominante masculine (BTP, industrie, transport), alors que l'agriculture, grande pourvoyeuse d'emplois féminins peu qualifiés, en perd ; et les femmes diplômées, plus nombreuses à chercher un emploi, se heurtent à une offre limitée d'emplois qualifiés. Les réponses passent par l'offre de services de garde et le préscolaire, le transport, la formation aux métiers porteurs, la lutte contre les discriminations à l'embauche et l'accompagnement de l'entrepreneuriat féminin, conformément aux objectifs du Nouveau modèle de développement.
Exercice 2 — Chômage et taux d'activité
Une région fictive compte 2 millions de personnes de 15 ans et plus, dont 900 000 actifs et 117 000 chômeurs. L'année suivante, la population de 15 ans et plus est inchangée ; 30 000 chômeurs découragés cessent de chercher un emploi et aucun emploi n'est créé.
- Calculez le taux d'activité, le taux de chômage et le taux d'emploi la première année.
- Mêmes calculs l'année suivante.
- Le chômage a baissé. Est-ce une bonne nouvelle ?
Voir le corrigé
1) Activité : $900 / 2\,000 = \mathbf{45\,\%}$ ; chômage : $117 / 900 = \mathbf{13\,\%}$ ; emploi : $783 / 2\,000 = \mathbf{39{,}15\,\%}$.
2) Actifs : 870 000 ; chômeurs : 87 000. Activité : $870 / 2\,000 = \mathbf{43{,}5\,\%}$ ; chômage : $87 / 870 = \mathbf{10\,\%}$ ; emploi : $783 / 2\,000 = \mathbf{39{,}15\,\%}$, inchangé.
3) Non : le chômage baisse de 3 points sans qu'aucun emploi ne soit créé ; les chômeurs découragés sont simplement sortis de la population active. C'est pourquoi il faut toujours lire le taux de chômage avec le taux d'activité et le taux d'emploi.
Exercice 3 — Question de synthèse
Sujet : « La généralisation de la protection sociale au Maroc : objectifs, moyens et défis. »
Proposez un plan détaillé.
Voir le corrigé
Introduction : définir la protection sociale ; rappeler la loi-cadre 09-21 (2021), chantier prioritaire du Nouveau modèle de développement.
I. Des objectifs ambitieux
- A. Couvrir l'ensemble de la population contre le risque maladie (AMO, fin du RAMED).
- B. Soutenir les familles par une aide directe (allocations familiales, aide sociale directe depuis fin 2023).
- C. Étendre la retraite et l'indemnité pour perte d'emploi.
II. Des moyens nouveaux
- A. Le ciblage par le Registre social unifié (loi 72-18) et le score socio-économique.
- B. Un financement mixte : cotisations, budget de l'État, redéploiement des dépenses de compensation.
III. Des défis
- A. Financer durablement le système, avec une base de cotisants étroite du fait de l'informel.
- B. Assurer une offre de soins suffisante (hôpitaux, médecins) pour donner un contenu réel à la couverture.
- C. Éviter les effets de seuil du ciblage et intégrer les travailleurs indépendants.
Conclusion : un tournant vers un État social, dont la réussite dépend de la croissance, de l'emploi formel et de la réforme de la santé.
L'essentiel — Emploi, développement humain et protection sociale
- Indicateurs BIT (enquête du HCP) : taux d'activité = actifs / 15 ans et plus ; taux de chômage = chômeurs / actifs ; taux d'emploi = occupés / 15 ans et plus ; sous-emploi.
- 2025 : chômage de 13 % (1 621 000 chômeurs), urbain 16,4 %, rural 6,6 %, femmes 20,5 %, hommes 10,8 %, 15-24 ans 37,2 % ; taux d'activité de 43,5 % ; sous-emploi de 10,9 %.
- Services : 49,2 % de l'emploi ; agriculture : 25 %, avec 41 000 emplois perdus en 2025.
- Causes : croissance peu riche en emplois, exode rural, inadéquation formation-emploi, informel, faible activité des femmes.
- Politiques : ANAPEC, Idmaj, Taehil, Intelaka (2020), Forsa, Awrach (2022), auto-entrepreneur, cités des métiers et des compétences.
- Développement humain (IDH du PNUD : santé, éducation, revenu) : le Maroc est dans la catégorie « moyen » ; recul de la pauvreté multidimensionnelle entre 2014 et 2024.
- INDH (2005), troisième phase depuis 2019 centrée sur le capital humain.
- Loi-cadre 09-21 (2021) : AMO généralisée (fin 2022), allocations familiales et aide sociale directe (fin 2023), retraite, indemnité pour perte d'emploi ; ciblage par le Registre social unifié (loi 72-18).
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