L'investissement et la décision d'investir
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir l'investissement selon les approches comptable, économique et financière ;
- classer les investissements selon leur nature, leur objectif et leurs relations entre eux ;
- décrire les étapes du processus de décision d'investissement ;
- situer la décision dans son environnement marocain (taux, fiscalité, Charte de l'investissement).
1.1 Qu'est-ce qu'un investissement ?
Le mot « investissement » n'a pas le même sens pour le comptable, l'économiste et le financier.
| Approche | Définition | Exemple |
|---|---|---|
| Comptable | Acquisition d'un bien destiné à rester durablement dans l'entreprise, inscrit à l'actif immobilisé du bilan (CGNC, classe 2) | Achat d'une machine, d'un logiciel, de titres de participation |
| Économique | Accroissement du capital productif (formation brute de capital fixe) qui augmente la capacité de production | Construction d'une usine, achat d'une flotte de camions |
| Financière | Dépense certaine et immédiate engagée dans l'espoir d'obtenir des flux de trésorerie futurs supérieurs | Toute dépense qui sacrifie de la trésorerie aujourd'hui pour en générer davantage demain |
C'est l'approche financière qui guide ce cours. Elle est plus large que l'approche comptable : une campagne publicitaire, un programme de formation du personnel ou un effort de recherche sont des charges en comptabilité, mais ce sont de véritables investissements au sens financier, puisqu'ils coûtent aujourd'hui et rapportent plus tard.
Définition — Investissement (sens financier) Engagement d'une ressource financière certaine dans le présent, en vue d'obtenir dans le futur une suite de flux de trésorerie dont la valeur actuelle doit dépasser le montant engagé.
Trois caractéristiques rendent la décision délicate :
- elle porte sur des montants importants ;
- elle engage l'entreprise sur une longue durée et elle est souvent irréversible (une usine construite à Kénitra ne se déplace pas) ;
- elle repose sur des prévisions incertaines (ventes, prix, coûts, taux d'intérêt).
1.2 La typologie des investissements
Selon la nature
- Investissements corporels : terrains, constructions, installations techniques, matériel et outillage, matériel de transport.
- Investissements incorporels : logiciels, brevets, fonds commercial, recherche et développement, formation, publicité.
- Investissements financiers : prises de participation dans d'autres sociétés, prêts à long terme.
Selon l'objectif
| Type | Objectif | Exemple marocain |
|---|---|---|
| Remplacement (maintien) | Renouveler un équipement usé à l'identique | Une boulangerie de Fès remplace son four hors d'usage |
| Modernisation (productivité) | Réduire les coûts ou améliorer la qualité | Un textile de Tanger automatise sa découpe |
| Expansion (capacité) | Augmenter la production sur les produits existants | Une laiterie double sa capacité de pasteurisation |
| Diversification | Entrer sur de nouveaux produits ou marchés | Un exportateur d'agrumes d'Agadir se lance dans les fruits rouges |
| Stratégique | Défendre la position concurrentielle ou se développer à long terme | Achat d'un concurrent, implantation à Dakar |
| Obligatoire (non productif) | Respecter une norme de sécurité, d'environnement ou sociale | Station de traitement des eaux usées d'une tannerie |
Les investissements de remplacement sont les moins risqués ; les investissements de diversification et stratégiques sont les plus risqués, car l'entreprise y connaît moins bien son marché.
Selon les relations entre projets
- Projets indépendants : le choix de l'un n'affecte pas l'autre ; on peut retenir tous ceux qui sont rentables.
- Projets mutuellement exclusifs : retenir l'un exclut l'autre (deux machines pour le même atelier) ; il faut les classer.
- Projets complémentaires (ou contingents) : l'un n'a de sens qu'avec l'autre (un entrepôt frigorifique et les camions frigorifiques qui le desservent).
Selon l'échéancier des flux
On distingue les projets selon que la dépense est ponctuelle ou étalée et que les recettes arrivent en une fois (plantation d'arganiers vendue en fin de période) ou régulièrement chaque année (machine qui produit chaque année). Cette distinction sert au calcul des critères.
1.3 Le processus de décision d'investissement
Une décision d'investissement suit en pratique six étapes :
- Identification du besoin ou de l'opportunité : saturation de la capacité, demande nouvelle, obsolescence, exigence réglementaire.
- Études de faisabilité : étude technique (choix du matériel, du site, du procédé), étude commerciale (marché, prix, volumes), étude juridique et fiscale (autorisations, régime fiscal, primes).
- Évaluation financière : estimation du capital investi et des flux de trésorerie (chapitre 2), calcul des critères de rentabilité (chapitres 3 à 5).
- Décision : choix du projet par la direction générale ou le conseil d'administration, en tenant compte des critères financiers et de critères qualitatifs (stratégie, image, emploi, environnement).
- Financement : choix des ressources et construction du plan de financement (chapitres 6 à 9).
- Mise en œuvre et contrôle a posteriori : suivi des dépenses réelles par rapport au budget et comparaison des flux obtenus avec les prévisions, pour améliorer les décisions futures.
La séparation entre décision d'investissement et décision de financement est une règle de méthode essentielle : on évalue d'abord si le projet est rentable en lui-même, sans tenir compte de son mode de financement ; on choisit ensuite le meilleur financement. Les intérêts d'emprunt ne figurent donc pas dans les flux du projet ; le coût du financement est pris en compte par le taux d'actualisation.
1.4 L'environnement de la décision au Maroc
Plusieurs facteurs externes pèsent sur la décision d'investir :
- Le coût de l'argent : le taux directeur de Bank Al-Maghrib influence les taux des crédits bancaires et donc le taux de rentabilité minimal exigé des projets.
- La fiscalité : l'impôt sur les sociétés (IS) réduit les flux du projet, mais les dotations aux amortissements, déductibles, procurent une économie d'impôt (chapitre 2). Les taux de l'IS en 2026 sont de 20 % (bénéfice inférieur à 100 millions de DH) et 35 % au-delà, 40 % pour les établissements de crédit.
- Les incitations publiques : la Charte de l'investissement (loi-cadre 03-22 de 2022) prévoit des primes à l'investissement (création d'emplois stables, implantation dans les provinces moins développées, secteurs prioritaires), dont le cumul est plafonné à 30 % du montant d'investissement éligible pour le dispositif principal. Les Centres régionaux d'investissement (CRI) accompagnent les porteurs de projets.
- La conjoncture : demande intérieure, prix des matières premières, coût de l'énergie, taux de change pour les exportateurs.
Une prime à l'investissement réduit le capital à engager par l'entreprise et améliore donc la rentabilité du projet : elle doit être intégrée dans les flux.
1.5 Rentabilité, liquidité et risque
Tout projet est évalué selon trois dimensions qui ne vont pas toujours dans le même sens :
- la rentabilité : le projet rapporte-t-il plus qu'il ne coûte, compte tenu du temps ? (VAN, TRI) ;
- la liquidité : en combien de temps l'entreprise récupère-t-elle sa mise ? (délai de récupération) ;
- le risque : quelle est la probabilité que les flux soient inférieurs aux prévisions ? (chapitre 5).
Une PME dont la trésorerie est tendue privilégiera souvent un projet vite remboursé, même un peu moins rentable ; un grand groupe pourra accepter un projet plus long mais plus rentable.
1.6 Méthode : présenter un projet d'investissement
- Décrire le projet : objet, montant, durée de vie, calendrier.
- Classer le projet : nature, objectif, relation avec les autres projets.
- Lister les études nécessaires (technique, commerciale, juridique et fiscale).
- Recenser les flux à estimer : dépense initiale, BFR, recettes, charges, impôt, valeur résiduelle, primes.
- Annoncer les critères qui seront utilisés et le taux d'actualisation.
- Séparer la question du financement, traitée dans un second temps.
⚠️ Les pièges à éviter
- Réduire l'investissement aux seules immobilisations comptables : la formation ou la publicité peuvent être des investissements au sens financier.
- Comparer des projets exclusifs comme s'ils étaient indépendants : il faut les classer, pas seulement vérifier qu'ils sont rentables.
- Introduire les intérêts d'emprunt dans les flux du projet : le financement est traité à part.
- Oublier les primes et l'économie d'impôt liée aux amortissements.
- Négliger les critères qualitatifs (stratégie, emploi, environnement) dans la décision finale.
- Croire qu'un investissement obligatoire doit être rentable : il s'impose, il faut seulement choisir la solution la moins coûteuse.
Exercice 1 — Les projets de la SA Dakhla Sea Food
La SA Dakhla Sea Food, qui transforme et exporte des produits de la mer, étudie six projets pour 2027 :
- A : remplacement de deux chambres froides vétustes par des modèles identiques ;
- B : achat d'une ligne automatique de filetage qui réduirait de 30 % la main-d'œuvre ;
- C : construction d'une nouvelle unité doublant la capacité de congélation ;
- D : lancement d'une gamme de plats cuisinés pour la grande distribution ;
- E : station d'épuration des rejets, exigée par la nouvelle réglementation environnementale ;
- F : formation de 40 opérateurs aux normes sanitaires d'exportation.
Les projets B et C portent sur le même bâtiment et ne peuvent pas être réalisés ensemble. Le projet D exige au préalable la réalisation du projet F.
Travail à faire :
- Classez chaque projet selon son objectif.
- Lequel n'est pas un investissement au sens comptable ? L'est-il au sens financier ?
- Précisez les relations entre les projets B et C, puis entre D et F. Quelles conséquences pour le choix ?
- Le projet E doit-il être rentable pour être réalisé ?
- Classez les projets du moins risqué au plus risqué et justifiez.
- Quels éléments de l'environnement marocain le directeur financier doit-il intégrer dans l'évaluation du projet C, implanté dans la région de Dakhla ?
Voir le corrigé
1) A : remplacement ; B : modernisation (productivité) ; C : expansion (capacité) ; D : diversification ; E : obligatoire (environnement) ; F : investissement immatériel de formation, au service de la qualité et de la diversification.
2) Le projet F (formation) est comptabilisé en charges selon le CGNC : ce n'est pas une immobilisation. Il est en revanche un investissement au sens financier : une dépense certaine aujourd'hui, en vue d'avantages futurs (accès aux marchés d'exportation, moins de non-conformités).
3) B et C sont mutuellement exclusifs (même bâtiment) : il faudra les classer et ne retenir que le meilleur. D et F sont complémentaires (ou contingents) : D n'est réalisable qu'avec F ; il faut donc évaluer ensemble le couple D + F, en ajoutant les dépenses de F aux flux de D.
4) Non. Un investissement obligatoire s'impose à l'entreprise sous peine de sanctions ou d'arrêt de l'activité. La question n'est pas de savoir s'il est rentable, mais de choisir, parmi les solutions techniques conformes, celle dont le coût actualisé est le plus faible.
5) Du moins risqué au plus risqué : A (remplacement, technique et marché connus), E (montant connu, pas de recettes à prévoir), B (technique nouvelle, gains de productivité à confirmer), C (expansion : il faut écouler le double de volume), D (diversification : nouveau produit, nouveau client, la grande distribution). F est peu risqué en lui-même, mais sa rentabilité dépend du succès de D.
6) Le coût du crédit (taux directeur de Bank Al-Maghrib et conditions bancaires), le taux de l'IS (20 % si le bénéfice reste inférieur à 100 millions de DH) et l'économie d'impôt sur les amortissements, les primes de la Charte de l'investissement (loi-cadre 03-22), notamment la prime territoriale pour une implantation dans une province éligible, dans la limite du plafond global, et l'accompagnement du CRI de la région. Le directeur financier devra aussi intégrer le risque de change sur les ventes à l'export.
Exercice 2 — Investissement ou non ?
Pour la SARL Rabat Print (imprimerie), dites si chaque dépense est un investissement au sens comptable, au sens financier, ou aux deux : a) Achat d'une presse numérique de 900 000 DH. b) Campagne publicitaire de lancement d'un service d'impression en ligne : 120 000 DH. c) Achat de papier pour les commandes du mois : 60 000 DH. d) Prise de participation de 30 % dans une société de distribution : 500 000 DH. e) Formation de six techniciens au nouveau logiciel de mise en page : 45 000 DH. f) Développement d'un site de commande en ligne : 150 000 DH.
Voir le corrigé
| Dépense | Sens comptable | Sens financier | Justification |
|---|---|---|---|
| a) Presse numérique | Oui | Oui | Immobilisation corporelle, flux futurs attendus |
| b) Publicité de lancement | Non | Oui | Charge comptable, mais dépense destinée à créer des ventes futures |
| c) Papier du mois | Non | Non | Consommation courante d'exploitation |
| d) Participation de 30 % | Oui | Oui | Immobilisation financière (titres de participation) |
| e) Formation | Non | Oui | Charge comptable, avantage futur (productivité) |
| f) Site de commande | Oui | Oui | Immobilisation incorporelle si les conditions du CGNC sont réunies |
Exercice 3 — Pourquoi séparer investissement et financement ?
Un projet coûte 100 000 DH aujourd'hui et rapporte un flux unique de 112 000 DH dans un an. Il est financé par un emprunt de 100 000 DH au taux de 8 %. Le taux d'actualisation retenu, égal au coût du financement, est de 8 %.
- Calculez la VAN du projet en actualisant ses seuls flux d'exploitation.
- Un stagiaire retire des flux les 8 000 DH d'intérêts et actualise à 8 %, sans tenir compte de l'emprunt. Quelle VAN obtient-il ? Quelle erreur commet-il ?
Voir le corrigé
1) $VAN = -100\,000 + \frac{112\,000}{1{,}08} = -100\,000 + 103\,703{,}70 = \mathbf{3\,703{,}70\ DH}$ : le projet est rentable.
2) $VAN = -100\,000 + \frac{104\,000}{1{,}08} = -100\,000 + 96\,296{,}30 = \mathbf{-3\,703{,}70\ DH}$ : le projet serait rejeté à tort. Le stagiaire compte deux fois le coût du financement : une fois en retirant les intérêts des flux, une seconde fois en actualisant au taux de 8 %, qui représente déjà ce coût. C'est pourquoi on évalue le projet sans les flux de financement et on intègre le coût des ressources dans le taux d'actualisation.
L'essentiel — L'investissement et la décision d'investir
- Sens comptable : immobilisation (classe 2 du CGNC) ; sens économique : accroissement du capital productif ; sens financier : dépense certaine aujourd'hui contre des flux futurs.
- Le sens financier inclut des charges comptables : formation, publicité, recherche.
- Décision lourde : montants élevés, longue durée, souvent irréversible, fondée sur des prévisions incertaines.
- Par nature : corporels, incorporels, financiers.
- Par objectif : remplacement, modernisation, expansion, diversification, stratégique, obligatoire (le risque croît du remplacement à la diversification).
- Par relation : projets indépendants (tous les rentables), mutuellement exclusifs (à classer), complémentaires (à évaluer ensemble).
- Processus : identification → études (technique, commerciale, juridique et fiscale) → évaluation financière → décision → financement → contrôle a posteriori.
- Séparer investissement et financement : pas d'intérêts d'emprunt dans les flux ; le coût du financement est dans le taux d'actualisation.
- Environnement marocain : taux directeur de Bank Al-Maghrib, IS 20 % (35 % au-delà de 100 M DH), économie d'impôt des amortissements, Charte de l'investissement (loi-cadre 03-22, primes plafonnées à 30 %), CRI.
- Trois dimensions : rentabilité (VAN, TRI), liquidité (délai de récupération), risque.
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