Chapitre 1 · Semestre 5

Du mercantilisme à l'avantage absolu d'Adam Smith

Théories du Commerce International

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • exposer les idées mercantilistes sur le commerce et la richesse des nations ;
  • expliquer la critique de David Hume et le mécanisme d'ajustement par les flux de métaux ;
  • présenter la théorie de l'avantage absolu d'Adam Smith et son lien avec la division du travail ;
  • calculer les gains de la spécialisation dans un exemple à deux pays et deux biens ;
  • identifier les limites de l'avantage absolu, qui ont conduit à la théorie de Ricardo.

1.1 Le mercantilisme : le commerce comme rivalité

Entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, les États européens se constituent et s'affrontent. Les auteurs mercantilistes, souvent conseillers des princes, considèrent que la puissance d'une nation repose sur sa richesse, et que la richesse se mesure à la quantité d'or et d'argent qu'elle possède. Les découvertes des mines d'Amérique, qui enrichissent l'Espagne au XVIᵉ siècle, renforcent cette conviction.

Définition — Mercantilisme : ensemble de doctrines (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles) selon lesquelles la richesse d'une nation dépend de son stock de métaux précieux, et le commerce extérieur doit dégager un excédent pour faire entrer ces métaux, au besoin grâce à l'intervention de l'État.

Pour un pays sans mines, le seul moyen d'accumuler de l'or est de vendre plus qu'il n'achète à l'étranger. D'où une politique commerciale active :

  • encourager les exportations de produits manufacturés (primes, manufactures royales) ;
  • limiter les importations de produits finis par des droits de douane élevés ou des interdictions ;
  • importer des matières premières à bas prix, notamment des colonies ;
  • développer une flotte marchande nationale (lois de navigation anglaises de 1651).

On distingue plusieurs variantes : le bullionisme espagnol, centré sur l'accumulation des métaux ; le mercantilisme commercial anglais (Thomas Mun, England's Treasure by Forraign Trade, publié en 1664), qui insiste sur la balance commerciale ; le colbertisme français, du nom de Colbert, ministre de Louis XIV, qui mise sur les manufactures et l'industrie.

Le commerce est alors vu comme un jeu à somme nulle : ce qu'un pays gagne, un autre le perd. Cette vision explique les guerres commerciales et coloniales de l'époque. On en retrouve des traces aujourd'hui chaque fois qu'un excédent commercial est présenté comme une victoire et un déficit comme une défaite.

1.2 La critique de David Hume (1752)

Le philosophe écossais David Hume montre que l'objectif mercantiliste d'un excédent permanent est impossible à atteindre. Son raisonnement, appelé mécanisme de l'ajustement par les flux de métaux (price-specie-flow mechanism), s'appuie sur la théorie quantitative de la monnaie :

  1. un pays en excédent commercial reçoit de l'or ;
  2. sa masse monétaire augmente, donc ses prix intérieurs montent ;
  3. ses produits deviennent plus chers à l'étranger et les produits étrangers moins chers chez lui ;
  4. ses exportations baissent, ses importations augmentent : l'excédent disparaît.

L'accumulation de métaux précieux ne fait donc qu'augmenter les prix ; elle n'enrichit pas durablement la nation. Ce mécanisme a été repris pour expliquer le fonctionnement de l'étalon-or au XIXᵉ siècle (voir le module Introduction à l'économie internationale).

1.3 Adam Smith : la richesse vient du travail et de sa division

Dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Adam Smith renverse la perspective. La richesse d'une nation n'est pas son stock d'or mais la quantité de biens et de services qu'elle produit et consomme, et la source de cette richesse est le travail.

La productivité du travail dépend de la division du travail. Dans l'exemple célèbre de la manufacture d'épingles, Smith observe que dix ouvriers spécialisés chacun dans une opération produisent bien plus d'épingles que s'ils fabriquaient chacun l'épingle entière : chacun gagne en habileté, ne perd pas de temps à changer de tâche, et la spécialisation favorise l'invention de machines. Mais la division du travail est limitée par l'étendue du marché : plus le marché est vaste, plus on peut se spécialiser.

Le commerce international prolonge cette logique entre nations : en élargissant le marché, il permet à chaque pays de se spécialiser dans ce qu'il fait le mieux. Smith le résume ainsi : si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne pouvons la fabriquer nous-mêmes, mieux vaut la lui acheter avec une partie du produit de notre propre travail, employé dans le domaine où nous avons quelque avantage.

1.4 La théorie de l'avantage absolu

Définition — Avantage absolu : un pays dispose d'un avantage absolu dans la production d'un bien lorsqu'il le produit avec moins de travail (donc à un coût plus faible) que les autres pays.

Exemple : on mesure le coût de production en heures de travail nécessaires pour une unité.

Heures de travail par unité Tomates (1 tonne) Machines (1 unité)
Maroc 10 60
Espagne 20 30

Le Maroc a un avantage absolu pour les tomates (10 heures contre 20), l'Espagne pour les machines (30 heures contre 60). Selon Smith, chaque pays doit se spécialiser dans le bien où il a l'avantage absolu et échanger le reste. Le commerce devient alors un jeu à somme positive : la production mondiale augmente, et les deux pays peuvent consommer davantage qu'en autarcie.

Le libre-échange est la politique qui en découle : supprimer les droits de douane et les monopoles pour laisser chaque nation exploiter ses avantages. Smith, comme les physiocrates français avant lui (« laissez faire, laissez passer »), s'oppose ainsi au mercantilisme.

1.5 Les limites de l'avantage absolu

La théorie de Smith laisse une question sans réponse : que se passe-t-il si un pays n'a aucun avantage absolu, c'est-à-dire s'il est moins productif que son partenaire dans tous les biens ? Selon la logique de Smith, il ne pourrait rien vendre et serait exclu de l'échange. Or l'observation montre que des pays peu productifs participent au commerce mondial. C'est David Ricardo qui résoudra ce problème en 1817 avec l'avantage comparatif (chapitre 2).

D'autres limites seront discutées dans les chapitres suivants : la théorie ne retient qu'un facteur de production (le travail), suppose des coûts constants, ignore les coûts de transport et ne dit pas à quel prix les biens s'échangent entre pays.

1.6 Méthode : traiter un exercice d'avantage absolu

  1. Lire le tableau : heures par unité (un chiffre plus faible = plus productif) ou unités par heure (un chiffre plus élevé = plus productif).
  2. Comparer les coûts de chaque bien entre pays et identifier l'avantage absolu de chacun.
  3. Calculer la production d'autarcie avec la répartition du travail donnée.
  4. Calculer la production en spécialisation : chaque pays consacre tout son travail à son bien.
  5. Comparer les productions mondiales et montrer qu'un rapport d'échange permet aux deux pays de gagner.

Les pièges à éviter

  • Confondre heures par unité et unités par heure : le sens de la comparaison s'inverse.
  • Présenter le mercantilisme comme une simple « erreur » : il répondait à la logique de puissance des États de l'époque et à l'importance de la monnaie métallique.
  • Attribuer à Smith l'idée d'avantage comparatif : elle est de Ricardo.
  • Oublier que, chez Smith, la richesse est le produit du travail, et non le stock de métaux.
  • Croire que la spécialisation selon l'avantage absolu suffit à expliquer tout le commerce : elle exclut les pays sans avantage.

Exercice 1 — Avantage absolu et gains de l'échange

On reprend le tableau du cours (heures de travail par unité). Chaque pays dispose de 1 200 heures de travail.

Heures par unité Tomates (t) Machines
Maroc 10 60
Espagne 20 30

Travail à faire :

  1. Identifiez l'avantage absolu de chaque pays.
  2. En autarcie, chaque pays consacre la moitié de ses heures à chaque bien. Calculez les productions nationales et la production totale.
  3. Chaque pays se spécialise complètement selon son avantage absolu. Calculez la nouvelle production totale et le gain mondial.
  4. Les deux pays échangent au rapport de 1 machine contre 4 tonnes de tomates. Le Maroc exporte 50 tonnes. Calculez la consommation de chaque pays et montrez que les deux gagnent à l'échange.
  5. Pourquoi le rapport d'échange doit-il être compris entre 1,5 et 6 tonnes de tomates par machine ?
Voir le corrigé

1) Le Maroc a un avantage absolu pour les tomates (10 h contre 20 h) ; l'Espagne pour les machines (30 h contre 60 h).

2) Autarcie (600 heures par bien) :

  • Maroc : $600 / 10 = 60$ t de tomates et $600 / 60 = 10$ machines ;
  • Espagne : $600 / 20 = 30$ t de tomates et $600 / 30 = 20$ machines ;
  • total : 90 t de tomates et 30 machines.

3) Spécialisation : Maroc $1\,200 / 10 = 120$ t ; Espagne $1\,200 / 30 = 40$ machines. Total : 120 t et 40 machines, soit un gain mondial de 30 t de tomates et 10 machines, sans aucun travail supplémentaire.

4) Le Maroc exporte 50 t et reçoit $50 / 4 = 12{,}5$ machines.

Consommation Tomates Machines Autarcie
Maroc $120 - 50 = 70$ $12{,}5$ 60 t et 10 machines
Espagne $50$ $40 - 12{,}5 = 27{,}5$ 30 t et 20 machines

Les deux pays consomment davantage des deux biens qu'en autarcie : l'échange est un jeu à somme positive.

5) En autarcie, une machine « coûte » au Maroc $60 / 10 = 6$ t de tomates et à l'Espagne $30 / 20 = 1{,}5$ t. Le Maroc n'accepte de payer une machine moins de 6 t (sinon il la produirait lui-même) et l'Espagne n'accepte de la vendre plus de 1,5 t (sinon elle produirait elle-même ses tomates). Tout rapport strictement compris entre 1,5 et 6 tonnes par machine est avantageux pour les deux pays.

Exercice 2 — Productivités exprimées en unités par heure

Les données sont exprimées en unités produites par heure de travail :

Unités par heure Textile (mètres) Céréales (kg)
Pays A 8 10
Pays B 4 20
  1. Convertissez ces données en heures par unité.
  2. Identifiez l'avantage absolu de chaque pays.
  3. Chaque pays dispose de 100 heures. Calculez la production mondiale en spécialisation complète.
Voir le corrigé

1) Heures par unité = $1 / \text{productivité}$ : pays A : $1/8 = 0{,}125$ h par mètre et $1/10 = 0{,}1$ h par kg ; pays B : $1/4 = 0{,}25$ h par mètre et $1/20 = 0{,}05$ h par kg.

2) A est plus productif en textile (8 mètres par heure contre 4) ; B en céréales (20 kg par heure contre 10).

3) A produit $100 \times 8 = \mathbf{800}$ mètres de textile ; B produit $100 \times 20 = \mathbf{2\,000}$ kg de céréales.

Exercice 3 — Question de cours

Sujet : « Comparez la conception du commerce international des mercantilistes et celle d'Adam Smith. »

Voir le corrigé

Introduction : deux époques et deux visions de la richesse ; problématique : le commerce enrichit-il une nation aux dépens des autres, ou toutes les nations à la fois ?

I. Le mercantilisme : le commerce comme instrument de puissance

  • A. Richesse = métaux précieux ; objectif d'excédent commercial.
  • B. Moyens : protection, primes, colonies, flotte nationale ; rôle central de l'État.
  • C. Le commerce est un jeu à somme nulle ; critique de Hume (l'or fait monter les prix).

II. Smith : le commerce comme source d'enrichissement mutuel

  • A. Richesse = production issue du travail ; division du travail limitée par l'étendue du marché.
  • B. Avantage absolu : chaque nation se spécialise et échange ; jeu à somme positive.
  • C. Politique de libre-échange ; mais limite : le pays sans avantage absolu.

Conclusion : Smith fonde l'analyse libérale du commerce que Ricardo généralisera ; la tentation mercantiliste resurgit pourtant dans les politiques qui visent l'excédent commercial.

L'essentiel — Du mercantilisme à l'avantage absolu

  • Mercantilisme (XVIe-XVIIIe siècles) : richesse = stock d'or et d'argent ; il faut un excédent commercial ; protection, primes à l'exportation, colonies ; commerce = jeu à somme nulle.
  • Variantes : bullionisme espagnol, mercantilisme commercial anglais (Thomas Mun), colbertisme français (manufactures).
  • Hume (1752) : l'excédent fait entrer de l'or, les prix montent, les exportations baissent ; l'excédent permanent est impossible (price-specie-flow).
  • Smith (1776) : la richesse vient du travail ; la division du travail (manufacture d'épingles) augmente la productivité ; elle est limitée par l'étendue du marché.
  • Avantage absolu : produire un bien avec moins de travail que les autres pays ; chaque pays se spécialise dans son avantage absolu.
  • Le commerce devient un jeu à somme positive ; politique recommandée : le libre-échange.
  • Rapport d'échange avantageux : compris entre les coûts relatifs d'autarcie des deux pays.
  • Limite majeure : un pays sans aucun avantage absolu serait exclu de l'échange ; réponse de Ricardo (1817).
1Pour les mercantilistes, la richesse d'une nation se mesure surtout à :
2Le colbertisme désigne :
3Selon Hume, un excédent commercial durable est impossible car :
4L'ouvrage principal d'Adam Smith a été publié en :
5Chez Smith, la division du travail est limitée par :
6Un pays a un avantage absolu dans un bien s'il :
7Maroc : 10 h par tonne de tomates ; Espagne : 20 h. Qui a l'avantage absolu pour les tomates ?
8Pour les mercantilistes, le commerce international est :
9La principale limite de l'avantage absolu est :
10La formule « laissez faire, laissez passer » est associée :

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