Libre-échange ou protectionnisme ?
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- rassembler les arguments théoriques en faveur du libre-échange ;
- exposer le protectionnisme éducateur de List et ses conditions ;
- expliquer la thèse de la dégradation des termes de l'échange de Prebisch et Singer ;
- analyser la politique commerciale stratégique à l'aide de la théorie des jeux ;
- discuter les stratégies de développement (substitution aux importations, promotion des exportations) et le cas du Maroc.
7.1 Les arguments en faveur du libre-échange
Les chapitres précédents ont fourni plusieurs justifications du libre-échange :
- les gains statiques de la spécialisation selon les avantages comparatifs (Ricardo, HOS) : à ressources données, la production et la consommation augmentent ;
- les gains liés à la taille du marché : économies d'échelle et variété accrue (Krugman) ;
- les gains de productivité : l'ouverture sélectionne les entreprises les plus efficaces (Melitz) et stimule l'innovation par la concurrence et la diffusion des technologies ;
- la baisse des prix pour les consommateurs, en particulier pour les ménages modestes, qui consacrent une large part de leur budget aux biens échangeables ;
- les coûts de la protection : pertes nettes de bien-être, recherche de rentes par les lobbies qui obtiennent des protections, risque de représailles.
À ces arguments économiques s'ajoute un argument politique ancien, celui du « doux commerce » de Montesquieu (1748) : les nations qui commercent ensemble ont intérêt à la paix.
Le libre-échange est donc la politique optimale dans le cadre des hypothèses de ces modèles (concurrence, plein emploi, absence d'effets externes). Les arguments protectionnistes reposent sur la remise en cause de ces hypothèses.
7.2 Le protectionnisme éducateur
L'Allemand Friedrich List (Système national d'économie politique, 1841), après l'Américain Alexander Hamilton (1791), conteste l'application du libre-échange à un pays en retard d'industrialisation face à l'Angleterre. Une industrie naissante n'est pas compétitive au départ : elle n'a ni l'expérience, ni l'échelle, ni la main-d'œuvre formée de ses concurrents établis. Exposée immédiatement à la concurrence, elle disparaît avant d'avoir pu apprendre. Une protection lui permet de grandir jusqu'à devenir compétitive.
Définition — Protectionnisme éducateur : protection temporaire, ciblée sur des industries d'avenir et dégressive, destinée à permettre à des industries naissantes d'atteindre la compétitivité, après quoi le pays peut s'ouvrir.
List ne s'oppose pas au libre-échange en soi : il en fait un point d'arrivée et non un point de départ. Les économistes ont précisé les conditions de réussite : l'industrie doit pouvoir devenir compétitive dans un délai raisonnable (critère de Mill) et ses gains futurs doivent compenser le coût de la protection pour la collectivité (critère de Bastable). Le risque est que la protection devienne permanente : les entreprises protégées n'ont plus d'incitation à progresser et font pression pour la conserver.
7.3 La dégradation des termes de l'échange (Prebisch-Singer, 1950)
L'Argentin Raúl Prebisch et l'Allemand Hans Singer observent que les prix des produits primaires (matières premières agricoles et minières) tendent à baisser par rapport aux prix des produits manufacturés. Les pays du « centre », exportateurs de biens industriels, captent l'essentiel des gains de productivité ; les pays de la « périphérie », exportateurs de produits primaires, voient leurs termes de l'échange se dégrader.
Les explications avancées :
- la demande de produits primaires augmente moins vite que le revenu mondial (faible élasticité-revenu), au contraire de celle des produits manufacturés ;
- les gains de productivité dans l'industrie du centre se traduisent par des hausses de salaires plutôt que des baisses de prix, en raison de syndicats et d'entreprises puissants ;
- la concurrence entre producteurs de matières premières est forte.
On mesure les termes de l'échange par l'indice $TE = \frac{\text{indice des prix à l'exportation}}{\text{indice des prix à l'importation}} \times 100$. Une baisse de l'indice signifie qu'il faut exporter davantage pour importer la même quantité. On utilise aussi les termes de l'échange revenu $= TE \times$ indice du volume des exportations, qui mesurent la capacité d'importer financée par les exportations.
La thèse de Prebisch-Singer a inspiré la CNUCED (1964), dont Prebisch fut le premier secrétaire général, et les stratégies d'industrialisation du Sud. Elle reste discutée : les prix des matières premières connaissent de longs cycles (forte hausse dans les années 2000), et la situation dépend des produits.
7.4 Substitution aux importations ou promotion des exportations ?
Deux grandes stratégies de développement s'opposent après 1950 :
| Stratégie | Principe | Expériences | Bilan |
|---|---|---|---|
| Industrialisation par substitution aux importations (ISI) | Protéger le marché national pour y produire les biens jusque-là importés, en commençant par les biens de consommation | Amérique latine, Inde, nombreux pays africains ; Maroc des années 1960-1970 | Industrialisation initiale, mais marchés intérieurs étroits, entreprises peu compétitives, crises de balance des paiements et de dette dans les années 1980 |
| Promotion des exportations | Orienter l'industrie vers les marchés mondiaux, avec un soutien public ciblé et exigeant (crédits, primes conditionnées aux résultats à l'exportation) | Corée du Sud, Taïwan, Singapour, puis Chine | Croissance forte et remontée des filières technologiques |
L'expérience des dragons asiatiques montre que l'opposition entre libre-échange et protection est trop simple : ces pays ont combiné une protection sélective et temporaire de certaines industries avec une forte discipline de l'exportation, qui obligeait les entreprises aidées à devenir compétitives.
Le Maroc a suivi une trajectoire comparable en plusieurs temps : protection et substitution aux importations dans les années 1960-1970, libéralisation avec le programme d'ajustement structurel (1983-1993) et l'adhésion au GATT (1987), puis ouverture par les accords de libre-échange et stratégies industrielles tournées vers l'exportation (automobile, aéronautique). Depuis 2020, les autorités cherchent aussi à produire localement une partie des biens importés, par une « banque de projets » industriels et des mesures de défense commerciale.
7.5 La politique commerciale stratégique
Dans les années 1980, James Brander et Barbara Spencer montrent qu'en concurrence imparfaite, une intervention publique peut accroître le bien-être national. Dans une industrie où seules une ou deux firmes peuvent être rentables (coûts fixes énormes, comme l'aéronautique civile), il existe des rentes : la subvention d'un État à sa firme peut dissuader la firme étrangère d'entrer et transférer cette rente vers le pays.
L'exemple classique, popularisé par Krugman, met en scène Boeing et Airbus face au marché d'un nouvel avion. Chaque firme décide de produire ou non ; si les deux produisent, elles perdent de l'argent ; si une seule produit, elle réalise un profit élevé. Une subvention européenne à Airbus rend la production d'Airbus rentable dans tous les cas : Boeing, anticipant cela, renonce, et l'Europe capte la rente. L'argument a des limites : il suppose que l'État connaît les profits et les coûts des firmes, il invite aux représailles (le différend Airbus-Boeing a duré plus de quinze ans devant l'OMC), et les lobbies peuvent s'en servir pour obtenir des aides injustifiées.
7.6 Les nouveaux arguments : sécurité, environnement, normes sociales
D'autres motifs de protection prennent de l'importance :
- la sécurité et la souveraineté : les ruptures d'approvisionnement de la crise sanitaire de 2020 ont relancé les politiques de relocalisation de productions jugées stratégiques (médicaments, semi-conducteurs, alimentation) ;
- l'environnement : le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne (MACF), entré dans sa phase définitive au 1ᵉʳ janvier 2026, fait payer aux importations de certains produits (acier, ciment, aluminium, engrais, électricité, hydrogène) un prix du carbone équivalent à celui des producteurs européens ; il concerne directement les exportateurs marocains d'engrais et d'acier ;
- les normes sociales : certains pays souhaitent conditionner l'accès à leur marché au respect de droits fondamentaux des travailleurs ;
- les tensions géopolitiques : guerres commerciales, comme celle engagée entre les États-Unis et la Chine à partir de 2018, et hausses de droits de douane décidées pour des motifs politiques.
7.7 Méthode : construire une dissertation « libre-échange ou protectionnisme »
- Définir libre-échange et protectionnisme et préciser le cadre (pays développé ou en développement, court ou long terme).
- Partie 1 : les justifications du libre-échange (avantages comparatifs, économies d'échelle, concurrence, coût de la protection).
- Partie 2 : les justifications de la protection (industrie naissante, termes de l'échange, politique stratégique, sécurité, environnement) et leurs limites.
- Illustrer par des expériences : dragons asiatiques, Amérique latine, Maroc.
- Conclure par un dépassement : les débats portent moins sur le choix binaire que sur la forme de l'ouverture (progressive, accompagnée, régulée).
Les pièges à éviter
- Présenter List comme un adversaire absolu du libre-échange : sa protection est temporaire et vise à préparer l'ouverture.
- Confondre termes de l'échange (prix relatifs) et balance commerciale (valeurs).
- Croire que la politique commerciale stratégique justifie toute aide publique : elle ne vaut que pour des industries à rentes et suppose une information parfaite de l'État.
- Opposer mécaniquement les dragons asiatiques (libre-échange) à l'Amérique latine (protection) : les dragons ont aussi protégé, mais sélectivement et sous condition d'exporter.
- Oublier les représailles dans l'analyse de toute mesure protectionniste.
Exercice 1 — Termes de l'échange et politique commerciale stratégique
Partie A. Un pays exporte surtout un produit agricole. Entre l'année 0 et l'année 10, l'indice des prix à l'exportation passe de 100 à 80, celui des prix à l'importation de 100 à 110, et l'indice du volume des exportations de 100 à 150.
- Calculez l'indice des termes de l'échange de l'année 10 et interprétez-le.
- Calculez l'indice des termes de l'échange revenu. Que conclure ?
Partie B. Boeing (B) et Airbus (A) décident simultanément de produire ou non un nouvel avion. Les profits (B ; A), en milliards, sont :
| A produit | A ne produit pas | |
|---|---|---|
| B produit | (− 5 ; − 5) | (100 ; 0) |
| B ne produit pas | (0 ; 100) | (0 ; 0) |
- Quels sont les équilibres de ce jeu ? Que se passe-t-il si Boeing entre le premier ?
- L'Union européenne promet à Airbus une subvention de 25 s'il produit. Écrivez la nouvelle matrice et déterminez l'équilibre. Calculez le gain pour l'Europe.
- Quelles sont les limites de cet argument ?
Voir le corrigé
1) $TE = \frac{80}{110} \times 100 \approx \mathbf{72{,}7}$. Les termes de l'échange se sont dégradés d'environ 27 % : une même quantité exportée permet d'acheter 27 % de biens importés en moins. C'est l'illustration de la thèse de Prebisch-Singer.
2) Termes de l'échange revenu $= 72{,}7 \times \frac{150}{100} \approx \mathbf{109}$. Grâce à la hausse des volumes exportés (+ 50 %), la capacité d'importer financée par les exportations a augmenté d'environ 9 %. Le pays a compensé la baisse de ses prix relatifs par un effort de volume : sa situation s'améliore, mais il travaille davantage pour un gain modeste, ce qui plaide pour une diversification vers des produits mieux valorisés.
3) Il y a deux équilibres de Nash : (B produit, A ne produit pas) et (B ne produit pas, A produit). Dans chacun, aucune firme n'a intérêt à changer de décision seule. Si Boeing entre le premier, Airbus sait qu'en produisant il perdrait 5 : il ne produit pas, et Boeing obtient 100.
4) Avec la subvention, les gains d'Airbus augmentent de 25 quand il produit :
| A produit | A ne produit pas | |
|---|---|---|
| B produit | (− 5 ; 20) | (100 ; 0) |
| B ne produit pas | (0 ; 125) | (0 ; 0) |
Produire devient une stratégie dominante pour Airbus (20 > 0 et 125 > 0). Boeing, anticipant qu'Airbus produira, compare − 5 et 0 : il ne produit pas. Équilibre : (B ne produit pas, A produit). Gain pour l'Europe : profit d'Airbus 125 − subvention 25 = 100, contre 0 sans subvention si Boeing était entré le premier.
5) L'État doit connaître précisément les coûts et la demande (une erreur de chiffres peut rendre la subvention coûteuse et inutile) ; les États-Unis peuvent riposter par une subvention à Boeing, et les deux pays se retrouvent à subventionner deux firmes en perte ; l'argument ne vaut que pour quelques industries à rentes ; enfin, les subventions sont encadrées par l'OMC, et le différend Airbus-Boeing a conduit à des sanctions réciproques.
Exercice 2 — Industrie naissante : faut-il protéger ?
Une industrie naissante de panneaux solaires coûte à la collectivité 200 millions de DH par an de protection pendant 5 ans (pertes de surplus des consommateurs). Ensuite, devenue compétitive, elle rapporte un gain net de 150 millions de DH par an pendant 10 ans. Le taux d'actualisation est de 6 %.
- Calculez la valeur actuelle du coût de la protection.
- Calculez la valeur actuelle des gains (de l'année 6 à l'année 15).
- Le critère de Bastable est-il satisfait ?
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1) Coût actualisé : $200 \times \frac{1 - 1{,}06^{-5}}{0{,}06} \approx 200 \times 4{,}2124 \approx \mathbf{842{,}5}$ millions de DH.
2) Gains actualisés : $150 \times \frac{1 - 1{,}06^{-10}}{0{,}06} \times 1{,}06^{-5} \approx 150 \times 7{,}3601 \times 0{,}7473 \approx \mathbf{825{,}0}$ millions de DH.
3) $825{,}0 < 842{,}5$ : les gains futurs actualisés ne couvrent pas tout à fait le coût de la protection. Le critère de Bastable n'est pas satisfait : sauf effets externes non comptés (formation d'ingénieurs, diffusion de technologies, sécurité énergétique), la protection n'est pas justifiée sous cette forme. Le critère de Mill (devenir compétitif en temps limité) est rempli, mais il ne suffit pas.
Exercice 3 — Question de synthèse
Sujet : « Le protectionnisme peut-il favoriser le développement ? »
Voir le corrigé
Introduction : définir le protectionnisme et le développement ; rappeler que la théorie standard recommande le libre-échange ; problématique : la protection peut-elle être un outil transitoire de développement ?
I. Oui, sous certaines conditions
- A. L'argument de l'industrie naissante (List) : apprendre, atteindre l'échelle, former la main-d'œuvre.
- B. Échapper à la spécialisation primaire et à la dégradation des termes de l'échange (Prebisch-Singer).
- C. Les expériences asiatiques : protection sélective et temporaire, conditionnée à l'exportation.
II. Mais la protection comporte de grands risques
- A. Les échecs de l'ISI : marchés étroits, inefficacité, rentes, crises de la dette des années 1980.
- B. La protection tend à devenir permanente sous la pression des lobbies.
- C. Les représailles et les règles de l'OMC limitent les marges de manœuvre ; les chaînes de valeur mondiales exigent des importations d'intrants à bas coût.
Conclusion : la protection ne développe que si elle est temporaire, ciblée et associée à une discipline de compétitivité ; l'expérience marocaine, de l'ISI aux écosystèmes exportateurs, illustre ce passage.
L'essentiel — Libre-échange ou protectionnisme ?
- Pour le libre-échange : gains de spécialisation, économies d'échelle et variété, sélection des entreprises, baisse des prix, coût de la protection (pertes nettes, rentes, représailles), « doux commerce » (Montesquieu).
- List (1841), après Hamilton (1791) : protectionnisme éducateur des industries naissantes, temporaire, ciblé et dégressif ; critères de Mill et de Bastable ; risque d'une protection permanente.
- Prebisch-Singer (1950) : dégradation des termes de l'échange des exportateurs de produits primaires (faible élasticité-revenu, rigidités au centre) ; inspiration de la CNUCED (1964).
- $TE = \frac{P_X}{P_M} \times 100$ ; termes de l'échange revenu $= TE \times$ indice du volume exporté.
- ISI (Amérique latine, Maroc des années 1960-1970) contre promotion des exportations (dragons asiatiques) : protection sélective et discipline de l'exportation.
- Brander-Spencer : en concurrence imparfaite, une subvention peut transférer une rente (Airbus-Boeing) ; limites : information, représailles, lobbies.
- Nouveaux motifs : souveraineté, environnement (MACF européen, phase définitive au 1er janvier 2026), normes sociales, guerres commerciales.
- Maroc : ISI, puis PAS et GATT (1987), ALE et stratégies d'exportation, recherche de substitution aux importations depuis 2020.
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