Chapitre 5 · Semestre 5

Les nouvelles théories du commerce international

Théories du Commerce International

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • expliquer pourquoi les théories traditionnelles ne rendent pas compte du commerce entre pays semblables ;
  • distinguer économies d'échelle internes et externes et leur rôle dans la spécialisation ;
  • présenter le modèle de concurrence monopolistique de Krugman et ses gains (variété, baisse des coûts) ;
  • mesurer le commerce intra-branche avec l'indice de Grubel-Lloyd ;
  • présenter les apports de Melitz (firmes hétérogènes) et le modèle de gravité.

5.1 Les faits que les théories traditionnelles n'expliquent pas

Dans les années 1970, plusieurs constats s'imposent :

  • l'essentiel du commerce mondial se fait entre pays développés aux dotations factorielles voisines, alors que le modèle HO prédit un commerce intense entre pays très différents ;
  • une grande partie de ce commerce est intra-branche : la France exporte des voitures vers l'Allemagne et en importe, l'Italie vend des chaussures à l'Espagne et lui en achète ;
  • les marchés sont dominés par des firmes de grande taille, qui fixent leurs prix : la concurrence parfaite des modèles traditionnels ne décrit pas la réalité de l'industrie.

Les nouvelles théories du commerce international, développées notamment par Paul Krugman (prix Nobel 2008), Elhanan Helpman et Kelvin Lancaster, intègrent les rendements croissants et la concurrence imparfaite.

5.2 Les économies d'échelle

Définition — Économies d'échelle : situation dans laquelle le coût moyen de production diminue quand la quantité produite augmente. On parle aussi de rendements croissants.

Avec un coût fixe $F$ (machines, recherche, conception) et un coût variable unitaire $c$, le coût moyen s'écrit :

$$CM(q) = \frac{F}{q} + c$$

Plus la production $q$ est grande, plus le coût fixe se répartit sur un grand nombre d'unités. Le commerce, en élargissant le marché, permet de produire à plus grande échelle et donc à plus faible coût.

On distingue :

  • les économies d'échelle internes, propres à l'entreprise : elles dépendent de sa taille et conduisent à des marchés de concurrence imparfaite (quelques grandes firmes) ;
  • les économies d'échelle externes, liées à la taille de la branche dans une zone : une concentration d'entreprises du même secteur attire fournisseurs spécialisés, main-d'œuvre formée et diffusion des savoirs. C'est l'effet des districts industriels ou des écosystèmes industriels (l'automobile autour de Tanger et de Kénitra, l'aéronautique à Nouaceur).

Avec des économies d'échelle, la spécialisation peut être arbitraire ou historique : deux pays identiques gagnent à se spécialiser chacun dans un bien pour produire plus grand, et le pays qui a commencé le premier garde son avance. L'avantage comparatif peut donc être construit et non seulement hérité.

5.3 Le modèle de Krugman : concurrence monopolistique et différenciation

Dans ses articles de 1979 et 1980, Krugman reprend le modèle de concurrence monopolistique : de nombreuses entreprises vendent chacune une variété différenciée d'un même produit (marques de voitures, modèles de téléphones), et les consommateurs aiment la diversité.

En autarcie, la taille du marché national limite le nombre de variétés : chaque entreprise doit vendre suffisamment pour couvrir son coût fixe. Quand deux pays s'ouvrent l'un à l'autre, le marché s'élargit. Il en résulte deux gains :

  • un gain de variété : les consommateurs disposent des variétés des deux pays ;
  • un gain de coût : les entreprises qui restent produisent davantage et à plus faible coût moyen, la concurrence accrue faisant baisser les prix.

Chaque pays exporte ses propres variétés et importe celles de l'autre : c'est le commerce intra-branche, qui apparaît même entre deux pays parfaitement identiques. Ce commerce suscite moins de résistances que le commerce inter-branche : il ne détruit pas des secteurs entiers, il redistribue l'activité entre entreprises d'une même branche.

Krugman montre aussi l'effet du marché intérieur (home market effect) : avec des coûts de transport, les entreprises s'installent de préférence dans le grand marché et exportent de là vers les petits. Ces travaux ont donné naissance à la nouvelle économie géographique (Krugman, 1991), qui explique la concentration des activités dans quelques régions.

5.4 Mesurer le commerce intra-branche : l'indice de Grubel-Lloyd

Définition — Indice de Grubel-Lloyd (1975) : pour une branche $i$, $GL_i = 1 - \dfrac{|X_i - M_i|}{X_i + M_i}$. Il vaut 0 si le commerce est purement inter-branche (le pays ne fait qu'exporter ou qu'importer) et 1 s'il est purement intra-branche (exportations égales aux importations).

Pour l'ensemble des branches, on pondère par le poids de chaque branche : $GL = 1 - \dfrac{\sum |X_i - M_i|}{\sum (X_i + M_i)}$.

On distingue le commerce intra-branche horizontal (variétés de qualité semblable : voitures de même gamme) et vertical (qualités différentes, ou étapes différentes d'une même chaîne de production). Le commerce automobile du Maroc avec l'Europe est en grande partie vertical : le pays importe des composants et exporte des véhicules et des faisceaux de câbles, au sein des mêmes branches.

5.5 Les firmes hétérogènes : le modèle de Melitz (2003)

Les données d'entreprises ont révélé un fait nouveau : dans chaque pays, seule une minorité d'entreprises exporte, et ce sont les plus grandes et les plus productives. Marc Melitz construit en 2003 un modèle où les entreprises d'une même branche ont des productivités différentes. Exporter suppose un coût fixe supplémentaire (réseau de distribution, normes, prospection), que seules les entreprises les plus productives peuvent couvrir.

L'ouverture produit alors un effet de sélection : les entreprises les plus productives exportent et grandissent, les moins productives perdent des parts de marché face aux importations et disparaissent. La productivité moyenne de la branche augmente par réallocation des ressources vers les meilleures entreprises. Ce modèle explique pourquoi les politiques de soutien aux exportateurs (accompagnement, information, assurance-crédit) cherchent à réduire les coûts fixes d'accès aux marchés étrangers, notamment pour les PME.

5.6 Le modèle de gravité

Le modèle de gravité, proposé par Jan Tinbergen en 1962 par analogie avec la loi de Newton, est l'outil empirique le plus robuste de l'économie internationale :

$$T_{ij} = A \times \frac{Y_i \times Y_j}{D_{ij}}$$

Le commerce entre deux pays $T_{ij}$ est proportionnel à leur taille économique ($Y_i$, $Y_j$, leurs PIB) et inversement proportionnel à la distance $D_{ij}$ qui les sépare. On ajoute des variables qui facilitent l'échange : frontière commune, langue commune, passé colonial, accord commercial. Le modèle est utilisé pour évaluer l'effet d'un accord de libre-échange ou d'une frontière. Il rappelle que la géographie compte : la proximité de l'Europe explique une grande part de l'orientation des échanges marocains.

5.7 Méthode : traiter un exercice sur les nouvelles théories

  1. Commerce intra-branche : calculer $GL_i$ pour chaque branche, puis l'indice global pondéré ; interpréter (proche de 0 ou de 1).
  2. Économies d'échelle : écrire $CM = F/q + c$ et comparer les coûts moyens avant et après élargissement du marché.
  3. Gravité : calculer le rapport des flux prévus entre deux paires de pays ; les constantes $A$ s'éliminent.
  4. Interpréter : variété, baisse des coûts, sélection des entreprises, rôle de la distance.

Les pièges à éviter

  • Croire que le commerce intra-branche contredit l'avantage comparatif : il s'y ajoute, il ne le remplace pas.
  • Confondre économies d'échelle internes (taille de l'entreprise) et externes (taille de la branche dans une zone).
  • Calculer l'indice global de Grubel-Lloyd comme une moyenne simple des indices de branche : il faut pondérer par $X_i + M_i$.
  • Oublier que chez Melitz, ce sont les entreprises les plus productives qui exportent.
  • Négliger la distance et la taille des marchés, que le modèle de gravité met au premier plan.

Exercice 1 — Commerce intra-branche, économies d'échelle et gravité

Partie A. Échanges d'un pays avec l'Union européenne (en milliards de DH, données pédagogiques) :

Branche Exportations Importations
Automobiles et pièces 120 80
Textile-habillement 40 30
Produits pétroliers 2 90
Agrumes 10 0,5
  1. Calculez l'indice de Grubel-Lloyd de chaque branche et l'indice global.
  2. Interprétez les résultats.

Partie B. Un fabricant de batteries supporte un coût fixe annuel de 1 000 (milliers de DH) et un coût variable de 5 par unité.

  1. Calculez le coût moyen s'il produit 100 unités pour le seul marché national, puis 200 unités s'il exporte autant qu'il vend sur place.

Partie C. On utilise le modèle de gravité simple $T = A \times Y_1 Y_2 / D$. PIB arrondis : Maroc 150, Espagne 1 600, Brésil 2 200 (milliards d'USD) ; distances : Maroc-Espagne 800 km, Maroc-Brésil 7 000 km.

  1. Combien de fois le commerce Maroc-Espagne devrait-il être plus important que le commerce Maroc-Brésil ?
Voir le corrigé

1) $GL_i = 1 - \frac{|X_i - M_i|}{X_i + M_i}$ :

  • automobiles : $1 - \frac{40}{200} = \mathbf{0{,}80}$ ;
  • textile-habillement : $1 - \frac{10}{70} \approx \mathbf{0{,}86}$ ;
  • produits pétroliers : $1 - \frac{88}{92} \approx \mathbf{0{,}04}$ ;
  • agrumes : $1 - \frac{9{,}5}{10{,}5} \approx \mathbf{0{,}10}$.

Indice global : $\sum |X_i - M_i| = 40 + 10 + 88 + 9{,}5 = 147{,}5$ ; $\sum (X_i + M_i) = 200 + 70 + 92 + 10{,}5 = 372{,}5$ ; $GL = 1 - \frac{147{,}5}{372{,}5} \approx \mathbf{0{,}60}$.

2) L'automobile et le textile sont des branches à fort commerce intra-branche : le pays importe des composants (tissus, pièces) et exporte des produits assemblés, dans le cadre de chaînes de valeur organisées avec l'Europe (commerce intra-branche vertical). Les produits pétroliers (le pays importe presque tout) et les agrumes (il exporte presque tout) relèvent du commerce inter-branche, expliqué par les dotations naturelles (HO). Globalement, 60 % des échanges sont intra-branche : les deux logiques coexistent.

3) $CM(100) = \frac{1\,000}{100} + 5 = \mathbf{15}$ ; $CM(200) = \frac{1\,000}{200} + 5 = \mathbf{10}$. L'exportation, en doublant la production, réduit le coût moyen d'un tiers : l'accès au marché étranger améliore la compétitivité même sur le marché national.

4) $\frac{T_{M-E}}{T_{M-B}} = \frac{Y_E / D_{M-E}}{Y_B / D_{M-B}} = \frac{1\,600 / 800}{2\,200 / 7\,000} = \frac{2}{0{,}314} \approx \mathbf{6{,}4}$. Bien que le Brésil ait un PIB plus élevé que l'Espagne, la distance réduit fortement le commerce prévu : le Maroc devrait commercer environ six fois plus avec l'Espagne qu'avec le Brésil.

Exercice 2 — Gains de l'intégration en concurrence monopolistique

Dans chacun de deux pays identiques, le marché d'un produit différencié représente 10 000 unités par an. Chaque variété est produite par une entreprise dont le coût fixe est de 50 000 DH et le coût variable de 20 DH par unité. En autarcie, il y a 5 entreprises dans chaque pays, qui se partagent également le marché. Après l'ouverture, le marché intégré de 20 000 unités compte 8 entreprises, qui se le partagent également.

  1. Calculez la production et le coût moyen d'une entreprise en autarcie.
  2. Même question après l'ouverture.
  3. Quels sont les deux gains de l'intégration pour les consommateurs ?
Voir le corrigé

1) Production : $10\,000 / 5 = 2\,000$ unités ; coût moyen : $\frac{50\,000}{2\,000} + 20 = \mathbf{45}$ DH.

2) Production : $20\,000 / 8 = 2\,500$ unités ; coût moyen : $\frac{50\,000}{2\,500} + 20 = \mathbf{40}$ DH.

3) Gain de variété : chaque consommateur a accès à 8 variétés au lieu de 5. Gain de coût et de prix : les entreprises produisent davantage, leur coût moyen baisse de 45 à 40 DH et la concurrence fait baisser les prix. En contrepartie, 2 des 10 entreprises initiales disparaissent ou fusionnent : l'intégration réorganise la branche.

Exercice 3 — Melitz et le soutien aux exportateurs

Trois entreprises marocaines d'une même branche ont des coûts unitaires de 70, 85 et 100 DH. Sur le marché européen, le produit se vend 110 DH ; vendre en Europe exige un coût fixe annuel de 300 000 DH (prospection, certification, logistique). Chaque entreprise peut vendre 10 000 unités en Europe.

  1. Quelles entreprises ont intérêt à exporter ?
  2. Un programme public réduit le coût fixe d'accès à 120 000 DH. Que change-t-il ?
Voir le corrigé

1) Marge à l'export par entreprise : $(110 - c) \times 10\,000 - 300\,000$.

  • $c = 70$ : $400\,000 - 300\,000 = +100\,000$ DH : elle exporte ;
  • $c = 85$ : $250\,000 - 300\,000 = -50\,000$ DH : elle n'exporte pas ;
  • $c = 100$ : $100\,000 - 300\,000 = -200\,000$ DH : elle n'exporte pas.

Seule l'entreprise la plus productive exporte, comme le prévoit Melitz.

2) Avec un coût fixe de 120 000 DH : l'entreprise à 85 DH gagne $250\,000 - 120\,000 = +130\,000$ DH et devient exportatrice ; celle à 100 DH reste en dessous ($100\,000 - 120\,000 = -20\,000$). Réduire les coûts fixes d'accès élargit la base exportatrice aux entreprises de productivité intermédiaire : c'est la logique de l'accompagnement des PME exportatrices.

L'essentiel — Les nouvelles théories du commerce international

  • Faits nouveaux : commerce surtout entre pays riches, souvent intra-branche, marchés en concurrence imparfaite.
  • Économies d'échelle : $CM = F/q + c$ diminue avec $q$ ; internes (taille de l'entreprise) ou externes (taille de la branche dans une zone : districts, écosystèmes).
  • Avec économies d'échelle, la spécialisation peut être historique ou arbitraire ; l'avantage comparatif peut être construit.
  • Krugman (1979, 1980), concurrence monopolistique : variétés différenciées, goût pour la diversité ; gains de variété et de coût ; commerce intra-branche même entre pays identiques ; prix Nobel 2008.
  • Effet du marché intérieur et nouvelle économie géographique (1991) : concentration dans les grands marchés.
  • Grubel-Lloyd : $GL_i = 1 - \frac{|X_i - M_i|}{X_i + M_i}$ ; 0 = inter-branche, 1 = intra-branche ; global pondéré par $X_i + M_i$ ; horizontal ou vertical.
  • Melitz (2003) : seules les entreprises les plus productives exportent ; l'ouverture sélectionne et réalloue, la productivité moyenne augmente.
  • Gravité (Tinbergen, 1962) : $T_{ij} = A \, Y_i Y_j / D_{ij}$ ; la taille et la distance expliquent les flux.
1Le commerce intra-branche désigne :
2Paul Krugman a reçu le prix Nobel d'économie en :
3Avec un coût fixe de 1 000 et un coût variable de 5, le coût moyen pour 200 unités est :
4Les économies d'échelle externes dépendent :
5Un indice de Grubel-Lloyd égal à 0 signifie que le commerce de la branche est :
6Exportations 120, importations 80 : l'indice de Grubel-Lloyd vaut :
7Dans le modèle de Melitz, les entreprises qui exportent sont :
8Le modèle de gravité explique le commerce bilatéral par :
9Le gain de variété signifie que :
10L'effet du marché intérieur prédit que les entreprises s'installent :

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