L'avantage comparatif de David Ricardo
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- énoncer la loi des avantages comparatifs et l'illustrer par l'exemple de Ricardo ;
- calculer des coûts relatifs (coûts d'opportunité) et en déduire la spécialisation ;
- déterminer l'intervalle des termes de l'échange mutuellement avantageux ;
- mesurer les gains de l'échange et expliquer leur partage (demande réciproque de J. S. Mill) ;
- discuter les hypothèses et les limites du modèle ricardien.
2.1 Le contexte : les lois sur les blés
Au début du XIXᵉ siècle, l'Angleterre protège son agriculture par les lois sur les blés (Corn Laws), qui taxent les importations de céréales. Les propriétaires fonciers y gagnent des rentes élevées ; les industriels s'en plaignent, car le pain cher oblige à payer des salaires élevés. David Ricardo, banquier et député, prend parti pour le libre-échange dans Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817). Il y démontre que l'échange est profitable même pour un pays moins productif dans tous les biens. Les lois sur les blés seront abolies en 1846.
2.2 L'exemple de Ricardo
Ricardo compare l'Angleterre et le Portugal, qui produisent du drap et du vin. Les chiffres indiquent les heures de travail (en fait, le nombre d'hommes employés pendant un an) nécessaires pour une quantité donnée de chaque bien :
| Travail nécessaire | Drap (1 unité) | Vin (1 unité) |
|---|---|---|
| Angleterre | 100 | 120 |
| Portugal | 90 | 80 |
Le Portugal est plus productif dans les deux biens : selon Smith, il n'aurait aucun intérêt à échanger. Ricardo montre le contraire en comparant les coûts relatifs :
- au Portugal, produire une unité de vin coûte $80 / 90 \approx 0{,}89$ unité de drap ; en Angleterre, $120 / 100 = 1{,}2$ unité de drap. Le vin est relativement moins cher au Portugal ;
- en Angleterre, produire une unité de drap coûte $100 / 120 \approx 0{,}83$ unité de vin ; au Portugal, $90 / 80 = 1{,}125$ unité de vin. Le drap est relativement moins cher en Angleterre.
Le Portugal a donc un avantage comparatif dans le vin (son avantage y est le plus grand : 80 contre 120, soit un tiers de travail en moins, contre un dixième pour le drap) et l'Angleterre dans le drap (son désavantage y est le plus faible).
Définition — Avantage comparatif : un pays a un avantage comparatif dans la production d'un bien lorsque le coût d'opportunité de ce bien, exprimé en quantité de l'autre bien à laquelle il faut renoncer, est plus faible chez lui que chez son partenaire.
Loi des avantages comparatifs : chaque pays a intérêt à se spécialiser dans la production du bien pour lequel il dispose d'un avantage comparatif et à importer l'autre. Tous les pays gagnent à l'échange, y compris le moins productif.
En se spécialisant, le Portugal obtient une unité de drap anglais en échangeant du vin qui lui a coûté moins de 90 heures ; l'Angleterre obtient une unité de vin avec du drap qui lui a coûté moins de 120 heures. Chacun économise du travail.
2.3 Coût d'opportunité et frontière des possibilités de production
Le coût d'opportunité d'un bien est ce à quoi il faut renoncer pour le produire. Dans le modèle ricardien, le travail est le seul facteur et ses coûts sont constants : la frontière des possibilités de production (FPP) est une droite dont la pente mesure le coût d'opportunité.
Si un pays dispose de $L$ heures, avec $a_D$ et $a_V$ heures par unité de drap et de vin, sa FPP s'écrit :
$$a_D \cdot Q_D + a_V \cdot Q_V = L \qquad \text{pente} = -\frac{a_D}{a_V}$$
En autarcie, le prix relatif des biens est égal à leur coût relatif en travail : $\frac{P_D}{P_V} = \frac{a_D}{a_V}$. L'échange international permet à chaque pays de consommer au-delà de sa FPP, ce qui est impossible en autarcie.
2.4 Les termes de l'échange
Définition — Termes de l'échange : rapport auquel les biens s'échangent entre pays (quantité d'un bien obtenue contre une unité de l'autre). En macroéconomie, on les mesure par le rapport entre l'indice des prix à l'exportation et l'indice des prix à l'importation.
Pour que l'échange profite aux deux pays, les termes de l'échange doivent se situer entre les coûts relatifs d'autarcie. Dans l'exemple de Ricardo, une unité de drap doit s'échanger contre une quantité de vin comprise entre $0{,}83$ (coût du drap en Angleterre) et $1{,}125$ (coût du drap au Portugal). Hors de cet intervalle, l'un des pays préférerait produire lui-même.
Ricardo ne dit pas où se situent exactement les termes de l'échange dans cet intervalle. C'est John Stuart Mill (Principes d'économie politique, 1848) qui apporte la réponse avec la loi de la demande réciproque : les termes de l'échange s'établissent au niveau où les exportations de chaque pays payent exactement ses importations ; ils dépendent donc de l'intensité de la demande de chaque pays pour le produit de l'autre. Le pays dont le produit est très demandé obtient des termes favorables et capte l'essentiel du gain. Plus les termes de l'échange sont proches du coût d'autarcie d'un pays, plus ce pays gagne peu.
2.5 Hypothèses et limites du modèle
Le modèle repose sur des hypothèses fortes :
- le travail est le seul facteur de production et sa productivité est constante (coûts constants) ;
- le travail est mobile entre secteurs à l'intérieur du pays, mais immobile entre pays ;
- concurrence parfaite, plein emploi, absence de coûts de transport et d'obstacles aux échanges ;
- deux pays, deux biens.
Il en découle des limites :
- il prédit une spécialisation complète, rarement observée : en réalité, les coûts sont croissants et les pays produisent des deux biens ;
- il ne dit pas d'où viennent les différences de productivité (technologie, climat, institutions) ;
- il suppose que les gains sont répartis sans conflit : or l'ouverture fait des perdants à l'intérieur de chaque pays (les travailleurs des secteurs concurrencés) ;
- la spécialisation dans un produit primaire peut enfermer un pays dans une dépendance et des termes de l'échange défavorables (chapitre 7).
Le modèle garde une force considérable : il montre que la compétitivité d'un pays n'a de sens que relativement et que tout pays, quel que soit son niveau de productivité, a une place dans l'échange. Les tests empiriques (MacDougall, 1951, sur les exportations anglaises et américaines) confirment que les pays exportent davantage dans les secteurs où leur productivité relative est la plus élevée.
2.6 Méthode : résoudre un exercice ricardien
- Calculer les coûts relatifs de chaque bien dans chaque pays (en heures par unité : $a_1 / a_2$).
- Identifier l'avantage comparatif : le pays où le coût relatif du bien est le plus faible.
- Déterminer l'intervalle des termes de l'échange entre les deux coûts relatifs.
- Calculer les productions en autarcie et en spécialisation, puis le gain mondial.
- Choisir un rapport d'échange dans l'intervalle et vérifier que chaque pays consomme au moins autant qu'en autarcie.
Les pièges à éviter
- Chercher l'avantage comparatif en comparant les heures en valeur absolue : il faut comparer des rapports.
- Oublier qu'un pays a toujours un avantage comparatif dans un bien, même s'il n'a aucun avantage absolu.
- Placer les termes de l'échange hors de l'intervalle des coûts relatifs.
- Confondre l'avantage comparatif (rapport des coûts) et la compétitivité-prix.
- Conclure que tout le monde gagne dans chaque pays : le gain est national, pas individuel.
Exercice 1 — Le Maroc et la France
Le tableau donne les heures de travail nécessaires pour produire une unité de chaque bien :
| Heures par unité | Agrumes (1 t) | Équipements (1 unité) |
|---|---|---|
| Maroc | 60 | 160 |
| France | 30 | 40 |
Le Maroc dispose de 4 800 heures et la France de 2 400 heures.
Travail à faire :
- Un pays a-t-il un avantage absolu dans les deux biens ? Le commerce est-il intéressant selon Smith ?
- Calculez le coût d'opportunité de chaque bien dans chaque pays. Déduisez-en les avantages comparatifs.
- En autarcie, chaque pays répartit son travail à parts égales entre les deux biens. Calculez les productions et la production mondiale.
- Calculez la production mondiale après spécialisation complète. Quel est le gain ?
- Déterminez l'intervalle des termes de l'échange (en tonnes d'agrumes par équipement).
- L'échange se fait au rapport de 1 équipement contre 2 tonnes d'agrumes ; le Maroc exporte 40 tonnes. Calculez la consommation de chaque pays et le gain de chacun.
Voir le corrigé
1) La France a un avantage absolu dans les deux biens (30 h contre 60 h ; 40 h contre 160 h). Selon Smith, le Maroc serait exclu de l'échange. Ricardo montre qu'il ne l'est pas.
2) Coûts d'opportunité :
| Coût d'une tonne d'agrumes | Coût d'un équipement | |
|---|---|---|
| Maroc | $60 / 160 = 0{,}375$ équipement | $160 / 60 \approx 2{,}67$ t d'agrumes |
| France | $30 / 40 = 0{,}75$ équipement | $40 / 30 \approx 1{,}33$ t d'agrumes |
Les agrumes coûtent relativement moins cher au Maroc (0,375 contre 0,75 équipement) : avantage comparatif du Maroc dans les agrumes. Les équipements coûtent relativement moins cher en France (1,33 contre 2,67 t) : avantage comparatif de la France dans les équipements.
3) Autarcie :
- Maroc : $2\,400 / 60 = 40$ t et $2\,400 / 160 = 15$ équipements ;
- France : $1\,200 / 30 = 40$ t et $1\,200 / 40 = 30$ équipements ;
- total : 80 t et 45 équipements.
4) Spécialisation : Maroc $4\,800 / 60 = 80$ t ; France $2\,400 / 40 = 60$ équipements. Total : 80 t et 60 équipements. Gain mondial : 15 équipements, à production d'agrumes inchangée.
5) Un équipement doit s'échanger entre 1,33 t (en dessous, la France préfère produire ses agrumes) et 2,67 t d'agrumes (au-dessus, le Maroc préfère produire ses équipements).
6) Le Maroc exporte 40 t et reçoit $40 / 2 = 20$ équipements.
| Consommation | Agrumes | Équipements | Gain par rapport à l'autarcie |
|---|---|---|---|
| Maroc | $80 - 40 = 40$ | $20$ | + 5 équipements |
| France | $40$ | $60 - 20 = 40$ | + 10 équipements |
Les deux pays gagnent, y compris le Maroc, moins productif dans tous les biens. Le gain mondial (15 équipements) est partagé à raison de 5 pour le Maroc et 10 pour la France ; un rapport d'échange plus favorable au Maroc (par exemple 1 équipement contre 1,6 t) lui donnerait une part plus grande, selon la loi de la demande réciproque de Mill.
Exercice 2 — Avantage comparatif et salaires
Deux pays produisent des chaussures et des logiciels (heures par unité) :
| Heures par unité | Chaussures | Logiciels |
|---|---|---|
| Pays H | 2 | 4 |
| Pays F | 6 | 24 |
- Déterminez les avantages comparatifs.
- Le pays F peut-il exporter alors que sa productivité est plus faible partout ? Expliquez par les salaires : sachant qu'une paire de chaussures se vend 120 DH sur le marché mondial et un logiciel 360 DH, calculez le salaire horaire maximal compatible avec la production de chaque bien dans chaque pays.
Voir le corrigé
1) Coût d'une paire de chaussures en logiciels : H : $2 / 4 = 0{,}5$ ; F : $6 / 24 = 0{,}25$. F a l'avantage comparatif dans les chaussures, H dans les logiciels (coût d'un logiciel : H $4/2 = 2$ paires ; F $24/6 = 4$ paires).
2) Salaire horaire maximal $=$ prix / heures par unité :
- pays H : chaussures $120 / 2 = 60$ DH ; logiciels $360 / 4 = 90$ DH. Avec un salaire supérieur à 60 DH, H ne produit que des logiciels ;
- pays F : chaussures $120 / 6 = 20$ DH ; logiciels $360 / 24 = 15$ DH.
Si le salaire de H se fixe entre 60 et 90 DH et celui de F entre 15 et 20 DH, H ne produit que des logiciels et F que des chaussures. Le pays moins productif reste compétitif dans son bien parce que ses salaires sont plus bas, en proportion de sa productivité plus faible : c'est le mécanisme qui permet à l'avantage comparatif de se traduire en prix de marché.
Exercice 3 — Termes de l'échange et partage du gain
Reprenez l'exercice du cours (Maroc : 60 h par tonne d'agrumes et 160 h par équipement ; France : 30 h et 40 h). Le Maroc exporte 40 t d'agrumes.
- Calculez la consommation d'équipements du Maroc si le rapport d'échange est de 1 équipement contre 1,6 t, puis contre 2,5 t.
- Dans quel cas le Maroc gagne-t-il le plus ? Reliez ce résultat à la loi de Mill.
Voir le corrigé
1) Au rapport 1,6 : $40 / 1{,}6 = \mathbf{25}$ équipements (gain de 10 par rapport aux 15 d'autarcie). Au rapport 2,5 : $40 / 2{,}5 = \mathbf{16}$ équipements (gain de 1 seulement).
2) Le Maroc gagne le plus quand les termes de l'échange sont proches du coût d'autarcie de la France (1,33 t) et loin du sien (2,67 t). Selon Mill, cela arrive quand la demande française d'agrumes est forte par rapport à la demande marocaine d'équipements : le partage du gain dépend de l'intensité des demandes réciproques.
L'essentiel — L'avantage comparatif de Ricardo
- Contexte : les lois sur les blés anglaises ; Ricardo, Principes de l'économie politique et de l'impôt (1817) ; abolition des Corn Laws en 1846.
- Exemple : Portugal (drap 90, vin 80) plus productif dans les deux biens que l'Angleterre (drap 100, vin 120) ; le Portugal se spécialise dans le vin, l'Angleterre dans le drap.
- Avantage comparatif : coût d'opportunité plus faible ; on compare des rapports $a_1/a_2$, pas des coûts absolus.
- Tout pays a un avantage comparatif, même sans aucun avantage absolu ; tous gagnent à l'échange (économie de travail).
- FPP linéaire : $a_D Q_D + a_V Q_V = L$ ; prix relatif d'autarcie $= a_D / a_V$.
- Termes de l'échange mutuellement avantageux : entre les coûts relatifs d'autarcie.
- J. S. Mill (1848), demande réciproque : les termes de l'échange dépendent de l'intensité des demandes ; le pays dont le produit est très demandé capte le gain.
- Hypothèses : travail seul facteur, coûts constants, immobilité internationale du travail, concurrence parfaite.
- Limites : spécialisation complète irréaliste, origine des productivités non expliquée, perdants internes, risque de dépendance ; test favorable de MacDougall (1951).
S'entraîner sur des sujets réels
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- 2023Licence parcours d'excellence Commerce InternationalFSJES Souissi · Rabat
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- 2022Économie Appliquée (MEA)FSJES Dhar El Mahraz · Fès