Le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- expliquer l'origine des avantages comparatifs par les dotations en facteurs de production ;
- définir l'abondance factorielle et l'intensité factorielle d'un bien ;
- énoncer le théorème Heckscher-Ohlin et ses prolongements : Stolper-Samuelson, égalisation des prix des facteurs, Rybczynski ;
- prévoir qui gagne et qui perd à l'ouverture à l'intérieur d'un pays ;
- appliquer le modèle au commerce entre le Maroc et ses partenaires.
3.1 D'où viennent les avantages comparatifs ?
Ricardo explique l'échange par des différences de productivité du travail, sans dire d'où elles viennent. Deux économistes suédois, Eli Heckscher (1919) et Bertil Ohlin (Interregional and International Trade, 1933), proposent une autre explication : les pays ont les mêmes technologies, mais ils sont inégalement dotés en facteurs de production (travail, capital, terre). Paul Samuelson formalise et prolonge le modèle dans les années 1940, d'où son nom : modèle HOS.
L'idée est intuitive : un pays où le travail est abondant a des salaires relativement bas ; il produit à moindre coût les biens qui utilisent beaucoup de travail. Un pays riche en capital produit à moindre coût les biens qui demandent beaucoup de machines.
3.2 Les hypothèses du modèle
- Deux pays, deux biens, deux facteurs (travail $L$ et capital $K$) : modèle « 2 × 2 × 2 ».
- Technologies identiques dans les deux pays (c'est la grande différence avec Ricardo).
- Les biens se distinguent par leur intensité factorielle : l'un est intensif en travail, l'autre en capital, quels que soient les prix des facteurs.
- Les pays se distinguent par leurs dotations factorielles.
- Les facteurs sont mobiles entre secteurs dans un pays, mais immobiles entre pays ; les biens circulent librement.
- Concurrence parfaite, rendements d'échelle constants, plein emploi, mêmes préférences des consommateurs.
3.3 Abondance et intensité factorielles
Définition — Abondance factorielle : un pays est abondant en capital si son rapport capital/travail $K/L$ est plus élevé que celui de son partenaire ; il est alors relativement rare en travail. L'abondance est toujours relative.
Définition — Intensité factorielle : un bien est intensif en capital si sa production utilise relativement plus de capital par travailleur que l'autre bien.
| Pays | Capital $K$ | Travail $L$ | $K/L$ | Abondance relative |
|---|---|---|---|---|
| Allemagne (stylisé) | 600 | 300 | 2,00 | Capital |
| Maroc (stylisé) | 200 | 380 | 0,53 | Travail |
Le textile et la confection, l'assemblage de faisceaux de câbles ou la récolte de fruits rouges sont intensifs en travail ; la chimie, les machines-outils ou l'automobile haut de gamme sont intensifs en capital.
3.4 Le théorème Heckscher-Ohlin
Théorème Heckscher-Ohlin : chaque pays exporte le bien qui utilise intensivement le facteur dont il est relativement abondamment doté, et importe le bien qui utilise intensivement le facteur relativement rare.
Dans l'exemple, le Maroc exporte des biens intensifs en travail (confection, câblage) et importe des biens intensifs en capital (machines, équipements). Le commerce de biens revient en fait à un échange indirect de facteurs : en exportant des vêtements, le Maroc exporte le travail incorporé dans ces vêtements ; en important des machines, il importe du capital incorporé. Les biens circulent à la place des facteurs, qui eux ne circulent pas.
Le modèle s'étend aux ressources naturelles : un pays riche en terres agricoles irriguées et en ensoleillement exporte des produits agricoles ; un pays riche en phosphates exporte des produits phosphatés.
3.5 Le théorème Stolper-Samuelson (1941) : gagnants et perdants
L'ouverture modifie les prix relatifs des biens : dans le pays abondant en travail, le prix du bien intensif en travail augmente (il est maintenant demandé aussi par l'étranger) et celui du bien intensif en capital baisse (il est importé).
Théorème Stolper-Samuelson : la hausse du prix relatif d'un bien augmente la rémunération réelle du facteur utilisé intensivement dans sa production et diminue la rémunération réelle de l'autre facteur.
Conséquence : l'ouverture profite au facteur abondant et nuit au facteur rare de chaque pays. Au Maroc, elle devrait augmenter les salaires réels relativement à la rémunération du capital ; en Allemagne, elle profite aux détenteurs de capital et pèse sur les salaires des travailleurs peu qualifiés. Le théorème explique pourquoi le libre-échange a des opposants : même si la nation gagne globalement, une catégorie perd. Il justifie, dans une logique d'efficacité, que les gagnants compensent les perdants (aides à la reconversion, formation).
3.6 L'égalisation des prix des facteurs et le théorème de Rybczynski
L'égalisation des prix des facteurs (Samuelson, 1948) : sous les hypothèses du modèle, le libre-échange des biens conduit à l'égalisation des rémunérations des facteurs entre pays (salaires et rendement du capital), même si les facteurs ne se déplacent pas. Le commerce des biens est un substitut à la mobilité des facteurs. Dans la réalité, l'égalisation reste très partielle, parce que les technologies diffèrent, que les coûts de transport et les droits de douane existent et que la spécialisation est souvent complète.
Le théorème de Rybczynski (1955) : à prix des biens constants, l'augmentation de la dotation d'un facteur accroît la production du bien qui l'utilise intensivement plus que proportionnellement, et diminue la production de l'autre bien. Par exemple, l'arrivée massive de jeunes actifs sur le marché du travail, à prix mondiaux inchangés, développe les secteurs intensifs en travail et réduit les autres. Ce mécanisme éclaire aussi le syndrome hollandais : la découverte d'une ressource naturelle développe le secteur qui l'exploite et peut évincer l'industrie manufacturière.
3.7 Méthode : appliquer le modèle HOS
- Calculer le rapport $K/L$ de chaque pays pour identifier le facteur relativement abondant.
- Classer les biens selon leur intensité factorielle (rapport $K/L$ utilisé par unité produite).
- Prédire la spécialisation (théorème HO).
- Prédire les effets de l'ouverture sur les rémunérations (Stolper-Samuelson) : qui gagne, qui perd ?
- Pour une variation de dotation, appliquer Rybczynski en résolvant les équations de plein emploi.
Les pièges à éviter
- Juger l'abondance en valeur absolue : un grand pays peut avoir plus de travailleurs et être pourtant abondant en capital. Seul le rapport $K/L$ compte.
- Oublier que le modèle suppose des technologies identiques : la différence de productivité de Ricardo n'y joue aucun rôle.
- Dire que l'ouverture profite à tout le monde : selon Stolper-Samuelson, le facteur rare perd.
- Présenter l'égalisation des prix des facteurs comme un fait observé : c'est un résultat théorique sous hypothèses strictes.
- Confondre Rybczynski (variation des dotations à prix constants) et Stolper-Samuelson (variation des prix).
Exercice 1 — Dotations, spécialisation et croissance de la population active
Deux biens sont produits avec des coefficients techniques fixes, identiques dans les deux pays :
| Par unité produite | Capital | Travail |
|---|---|---|
| Textile | 1 | 4 |
| Machines | 2 | 1 |
Dotations : Maroc $K = 200$, $L = 380$ ; Allemagne $K = 600$, $L = 300$.
Travail à faire :
- Quel bien est intensif en travail ? Quel pays est abondant en travail ?
- Selon le théorème HO, quelle sera la spécialisation de chaque pays ?
- Vérifiez qu'au Maroc, le plein emploi des deux facteurs est obtenu en produisant 80 unités de textile et 60 machines.
- La population active marocaine passe à 450, le capital restant à 200 et les prix mondiaux étant inchangés. Calculez les nouvelles productions de plein emploi et commentez à l'aide du théorème de Rybczynski.
- Selon Stolper-Samuelson, quels groupes sociaux gagnent et perdent à l'ouverture au Maroc et en Allemagne ?
Voir le corrigé
1) Rapport $K/L$ par unité : textile $1/4 = 0{,}25$ ; machines $2/1 = 2$. Le textile est intensif en travail, les machines en capital. Dotations : Maroc $200 / 380 \approx 0{,}53$ ; Allemagne $600 / 300 = 2$. Le Maroc est relativement abondant en travail.
2) Le Maroc exporte du textile (intensif en son facteur abondant, le travail) et importe des machines ; l'Allemagne exporte des machines et importe du textile.
3) Capital utilisé : $1 \times 80 + 2 \times 60 = 200$ ; travail utilisé : $4 \times 80 + 1 \times 60 = 380$. Les deux facteurs sont entièrement employés.
4) On résout le système de plein emploi avec $L = 450$ :
$$\begin{cases} T + 2M = 200 \\ 4T + M = 450 \end{cases}$$
De la première équation, $T = 200 - 2M$ ; en remplaçant : $4(200 - 2M) + M = 450$, soit $800 - 7M = 450$, d'où $M = \mathbf{50}$ et $T = 200 - 100 = \mathbf{100}$.
La production de textile passe de 80 à 100 (+ 25 %), celle de machines de 60 à 50 (− 16,7 %). Le travail n'a augmenté que de $450 / 380 - 1 \approx 18{,}4\,\%$ : la production du bien intensif en travail augmente plus que proportionnellement, et celle de l'autre bien diminue. C'est le théorème de Rybczynski (effet d'amplification).
5) Au Maroc, l'ouverture augmente le prix relatif du textile : les travailleurs (facteur abondant) gagnent, les détenteurs de capital (facteur rare) perdent en termes réels. En Allemagne, c'est l'inverse : le capital gagne et le travail, surtout peu qualifié, perd. C'est ce qui explique les demandes de protection des industries de main-d'œuvre dans les pays riches.
Exercice 2 — Identifier l'abondance factorielle
| Pays | Capital (milliards d'USD) | Travailleurs (millions) |
|---|---|---|
| Pays X | 4 000 | 80 |
| Pays Y | 1 200 | 12 |
- Quel pays a le plus de travailleurs ? Quel pays est abondant en travail ?
- Quel bien chaque pays devrait-il exporter entre l'électronique grand public assemblée (intensive en travail) et les équipements industriels (intensifs en capital) ?
Voir le corrigé
1) X a plus de travailleurs (80 millions contre 12). Mais $K/L$ : X : $4\,000 / 80 = 50$ ; Y : $1\,200 / 12 = 100$. X a le rapport capital/travail le plus faible : il est abondant en travail, même s'il possède aussi plus de capital en valeur absolue.
2) X exporte l'électronique assemblée (intensive en travail) ; Y exporte les équipements industriels (intensifs en capital).
Exercice 3 — Question de réflexion
Sujet : « Le libre-échange fait-il des perdants ? » Répondez à l'aide du modèle HOS.
Voir le corrigé
Introduction : le modèle HOS confirme que chaque nation gagne à l'échange ; mais il analyse aussi la répartition des gains entre facteurs. Problématique : un gain collectif peut-il cacher des pertes individuelles ?
I. Un gain global pour chaque nation
- A. Spécialisation selon les dotations (théorème HO), échange indirect de facteurs.
- B. Hausse de la production et de la consommation ; tendance à l'égalisation des rémunérations entre pays.
II. Mais des perdants à l'intérieur de chaque pays
- A. Stolper-Samuelson : le facteur rare perd en termes réels (travail peu qualifié dans les pays riches, capital ou terre dans certains pays du Sud).
- B. Ces pertes nourrissent les demandes de protection ; à court terme, les travailleurs des secteurs concurrencés subissent chômage et reconversion.
III. Comment concilier efficacité et équité ?
- A. Les gagnants gagnent plus que ce que perdent les perdants : la compensation est possible (fiscalité, aides à la reconversion, formation).
- B. Sans compensation, l'ouverture perd son soutien politique.
Conclusion : le libre-échange enrichit la nation mais redistribue les revenus ; d'où l'importance des politiques d'accompagnement.
L'essentiel — Le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson
- Heckscher (1919), Ohlin (1933), Samuelson : l'avantage comparatif vient des dotations factorielles, à technologies identiques.
- Hypothèses : 2 pays, 2 biens, 2 facteurs ; facteurs immobiles entre pays ; concurrence parfaite, rendements constants, mêmes préférences.
- Abondance factorielle : rapport $K/L$ du pays comparé à celui du partenaire (toujours relatif).
- Intensité factorielle : rapport $K/L$ utilisé pour produire le bien.
- Théorème HO : un pays exporte le bien intensif en son facteur abondant ; le commerce de biens est un échange indirect de facteurs.
- Stolper-Samuelson (1941) : la hausse du prix d'un bien augmente la rémunération réelle du facteur qu'il utilise intensivement ; l'ouverture profite au facteur abondant et nuit au facteur rare.
- Égalisation des prix des facteurs (Samuelson, 1948) : le libre-échange des biens tend à égaliser salaires et rendements du capital ; très partielle dans les faits.
- Rybczynski (1955) : à prix constants, la hausse d'une dotation augmente plus que proportionnellement la production du bien qui l'utilise intensivement et réduit l'autre ; lien avec le syndrome hollandais.
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