Chapitre 4 · Semestre 5

Le paradoxe de Leontief et les théories technologiques

Théories du Commerce International

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • présenter le test empirique de Leontief et son résultat paradoxal ;
  • discuter les explications du paradoxe et les prolongements néo-factoriels (capital humain, travail qualifié) ;
  • expliquer l'échange par l'innovation : écart technologique de Posner ;
  • appliquer la théorie du cycle de vie du produit de Vernon ;
  • présenter la thèse de la demande représentative de Linder.

4.1 Le test de Leontief (1953)

Le modèle Heckscher-Ohlin prédit qu'un pays abondant en capital exporte des biens intensifs en capital. Dans l'après-guerre, les États-Unis sont de loin le pays le plus riche en capital par travailleur : ils devraient donc exporter des biens intensifs en capital et importer des biens intensifs en travail.

L'économiste Wassily Leontief, inventeur du tableau entrées-sorties (qui décrit les achats de chaque branche aux autres branches), teste cette prédiction en 1953 sur les données américaines de 1947. Il calcule, pour un million de dollars d'exportations et pour un million de dollars de production nationale concurrente des importations (les importations ne sont pas produites aux États-Unis, il mesure donc ce qu'aurait coûté leur production sur place), les quantités de capital et de travail nécessaires, directement et indirectement.

Pour 1 million de dollars Capital (dollars) Travail (années-hommes) $K/L$
Exportations 2 550 780 182,3 environ 13 990
Substituts aux importations 3 091 339 170,0 environ 18 180

Le résultat surprend : les substituts aux importations sont environ 30 % plus intensifs en capital que les exportations. Les États-Unis exporteraient donc des biens relativement intensifs en travail, à l'inverse de la prédiction HO. C'est le paradoxe de Leontief.

4.2 Les explications du paradoxe

Le paradoxe a suscité de nombreux travaux, qui ont enrichi la théorie plutôt qu'ils ne l'ont abandonnée :

Explication Idée
Productivité supérieure du travail américain (Leontief lui-même) Un travailleur américain, mieux formé et organisé, vaut plusieurs travailleurs étrangers : en « unités efficaces », les États-Unis sont abondants en travail
Capital humain (Kenen, Keesing) Le travail n'est pas homogène : les exportations américaines incorporent beaucoup de travail qualifié (ingénieurs, techniciens), un facteur dont les États-Unis sont abondamment dotés
Ressources naturelles (Vanek) Les importations américaines (minerais, pétrole) sont intensives en ressources naturelles, elles-mêmes complémentaires du capital
Protection Les droits de douane américains protégeaient surtout les industries de main-d'œuvre, ce qui réduisait ces importations
Renversement des intensités factorielles Un même bien peut être intensif en capital dans un pays et en travail dans un autre, selon les prix des facteurs

L'apport le plus durable est l'approche néo-factorielle : en distinguant le travail qualifié et non qualifié, on retrouve la logique HO. Les pays riches exportent des biens intensifs en travail qualifié et en recherche ; les pays émergents, des biens intensifs en travail peu qualifié. Ce prolongement est essentiel pour comprendre les écarts de salaires entre qualifiés et non qualifiés dans les pays développés.

4.3 L'écart technologique (Posner, 1961)

Les théories néo-technologiques abandonnent l'hypothèse de technologies identiques. Pour Michael Posner, un pays qui innove dispose d'un monopole temporaire sur un nouveau produit ou un nouveau procédé : il l'exporte tant que les autres pays ne savent pas le fabriquer.

L'écart technologique se décompose en deux délais :

  • le délai de demande : le temps nécessaire pour que les consommateurs étrangers découvrent et adoptent le produit ;
  • le délai d'imitation : le temps nécessaire aux producteurs étrangers pour copier ou acquérir la technologie.

Le pays innovateur exporte pendant la période où le délai d'imitation dépasse le délai de demande. Pour garder son avantage, il doit innover sans cesse. Le commerce s'explique alors par l'avance technologique, qui dépend de l'effort de recherche, de l'éducation et de la protection de la propriété intellectuelle (brevets).

4.4 Le cycle de vie du produit (Vernon, 1966)

Raymond Vernon relie l'innovation à la localisation de la production au cours de la vie d'un produit :

Phase Caractéristiques Localisation et échanges
1. Lancement Produit nouveau, non standardisé, prix élevé, besoin d'ajustements fréquents Production dans le pays innovateur, près des clients riches et des ingénieurs ; peu d'exportations
2. Croissance Le produit se diffuse, la demande étrangère apparaît Le pays innovateur exporte vers les autres pays développés
3. Maturité Produit standardisé, concurrence par les prix, production de masse Les firmes s'implantent dans d'autres pays développés (IDE) ; l'innovateur exporte moins
4. Déclin Technologie banalisée, seul compte le coût La production se délocalise vers les pays à bas salaires, qui exportent vers le pays d'origine ; l'innovateur devient importateur

La théorie explique l'inversion des flux au cours du temps et le rôle des firmes multinationales. On peut l'illustrer par le téléviseur ou l'électronique grand public, inventés aux États-Unis puis produits en Asie, ou par certaines activités industrielles qui se sont installées au Maroc quand leur technologie s'est standardisée (assemblage, câblage). Vernon lui-même a reconnu ses limites dès les années 1970 : les grandes firmes innovent désormais simultanément dans plusieurs pays et lancent leurs produits partout en même temps.

4.5 La demande représentative (Linder, 1961)

Les théories précédentes partent de l'offre. Staffan Burenstam Linder part de la demande. Une entreprise développe d'abord un produit pour son marché national, dont elle connaît les goûts : c'est la demande représentative. Elle l'exporte ensuite vers les pays où les consommateurs ont des goûts et des revenus proches.

Linder en déduit que le commerce de produits manufacturés est le plus intense entre pays au niveau de revenu par habitant semblable, dont les structures de demande se chevauchent. Cette thèse explique ce que le modèle HO n'explique pas : l'essentiel du commerce mondial de produits manufacturés se fait entre pays riches aux dotations factorielles voisines, et il porte souvent sur des produits similaires (voitures contre voitures). Elle prépare les nouvelles théories du chapitre 5.

4.6 Méthode : discuter la validité d'une théorie du commerce

  1. Énoncer la prédiction de la théorie (qui exporte quoi ?).
  2. Présenter le test empirique et son résultat (Leontief, MacDougall…).
  3. Expliquer les écarts entre théorie et observation par la remise en cause d'hypothèses (travail homogène, technologies identiques…).
  4. Montrer comment la théorie a été prolongée (néo-factoriels, néo-technologiques).
  5. Illustrer par des exemples actuels et conclure sur la complémentarité des explications.

Les pièges à éviter

  • Dire que le paradoxe de Leontief « réfute » définitivement le modèle HO : il a conduit à le préciser (capital humain).
  • Confondre le délai d'imitation et le délai de demande chez Posner.
  • Inverser les phases du cycle de vie : le pays innovateur exporte en croissance et importe en déclin.
  • Attribuer à Linder une explication par l'offre : sa théorie part de la demande.
  • Oublier que les théories technologiques supposent des technologies différentes entre pays, contrairement à HO.

Exercice 1 — Le test de Leontief et le cycle de vie

Partie A. On reprend les données de Leontief pour un million de dollars de production :

Capital (dollars) Travail (années-hommes)
Exportations 2 550 780 182,313
Substituts aux importations 3 091 339 170,004
  1. Calculez le rapport $K/L$ des exportations et des substituts aux importations, puis le rapport entre les deux.
  2. Quelle était la prédiction du modèle HO pour les États-Unis ? En quoi le résultat est-il paradoxal ?
  3. Proposez deux explications du paradoxe.

Partie B. Un nouvel appareil électronique est inventé au Japon.

  1. Décrivez, selon Vernon, l'évolution de la localisation de sa production et des flux commerciaux au cours de son cycle de vie.
Voir le corrigé

1) $K/L$ des exportations : $2\,550\,780 / 182{,}313 \approx \mathbf{13\,991}$ dollars par année-homme. $K/L$ des substituts aux importations : $3\,091\,339 / 170{,}004 \approx \mathbf{18\,184}$. Rapport : $18\,184 / 13\,991 \approx \mathbf{1{,}30}$.

2) Les États-Unis, pays le plus abondant en capital par travailleur, auraient dû exporter des biens intensifs en capital et importer des biens intensifs en travail, soit un rapport inférieur à 1. Or les substituts aux importations sont 30 % plus intensifs en capital que les exportations : les États-Unis semblent exporter des biens intensifs en travail. C'est l'inverse de la prédiction.

3) (au choix) Le travail américain incorpore beaucoup de capital humain : les exportations sont intensives en travail qualifié, facteur abondant aux États-Unis (Kenen, Keesing). Les importations sont intensives en ressources naturelles, complémentaires du capital (Vanek). La protection américaine limitait les importations de biens intensifs en travail. Leontief lui-même invoquait la productivité supérieure du travailleur américain.

4) Lancement : l'appareil est produit au Japon, près des centres de recherche et d'une clientèle aisée ; il est encore cher et modifié souvent. Croissance : la demande apparaît dans les autres pays riches ; le Japon exporte. Maturité : le produit se standardise, la concurrence se fait par les prix ; les fabricants produisent dans d'autres pays développés ou émergents, par IDE, pour se rapprocher des marchés. Déclin : la technologie est banalisée ; la production se localise dans les pays à bas coûts, qui exportent vers le Japon, devenu importateur. Le Japon conserve les activités à forte valeur ajoutée (conception) et lance d'autres produits.

Exercice 2 — Le délai d'imitation

Un laboratoire pharmaceutique d'un pays A met au point un médicament. Les consommateurs des autres pays l'adoptent au bout de 2 ans ; les laboratoires étrangers savent le fabriquer (à l'expiration des droits ou par une technologie équivalente) au bout de 7 ans.

  1. Pendant combien d'années le pays A exporte-t-il ce médicament selon Posner ?
  2. Quelles politiques peuvent allonger cette période ? Lesquelles la raccourcissent ?
Voir le corrigé

1) Le pays A exporte entre l'apparition de la demande étrangère (année 2) et l'imitation (année 7), soit environ 5 ans : écart technologique = délai d'imitation (7) − délai de demande (2).

2) L'allongent : la protection par les brevets (accord ADPIC de l'OMC), le secret industriel, un effort continu de recherche qui garde une génération d'avance, la promotion commerciale rapide qui réduit le délai de demande. La raccourcissent : la capacité d'imitation des concurrents (ingénieurs formés, rétro-ingénierie), les licences obligatoires et la production de génériques après expiration des brevets.

Exercice 3 — Linder et le commerce entre pays semblables

Le tableau donne la part du commerce de produits manufacturés d'un pays riche réalisée avec trois groupes de partenaires :

Partenaires Revenu par habitant relatif Part du commerce manufacturier
Pays riches Proche 65 %
Pays émergents Moyen 28 %
Pays à faible revenu Très inférieur 7 %
  1. Ces données confirment-elles la thèse de Linder ? Pourquoi ?
  2. Le modèle HO permet-il d'expliquer ce résultat ?
Voir le corrigé

1) Oui : l'essentiel du commerce manufacturier se fait avec des pays de revenu proche. Selon Linder, les entreprises conçoivent leurs produits pour leur marché intérieur et les exportent vers les pays dont la demande se chevauche avec celle de leur pays (goûts, gammes, pouvoir d'achat semblables).

2) Non, ou mal : le modèle HO prédit un commerce intense entre pays aux dotations différentes (riches en capital contre riches en travail), donc surtout entre pays riches et pays pauvres. Le commerce entre pays semblables, souvent de produits similaires, appelle les explications par la demande (Linder) et par les économies d'échelle et la différenciation (nouvelles théories, chapitre 5).

L'essentiel — Leontief et les théories technologiques

  • Leontief (1953), données américaines de 1947, tableau entrées-sorties : les substituts aux importations sont environ 30 % plus intensifs en capital que les exportations ; c'est le paradoxe pour le pays le plus riche en capital.
  • Explications : productivité du travail américain, capital humain (Kenen, Keesing), ressources naturelles (Vanek), protection, renversement des intensités.
  • Approche néo-factorielle : distinguer travail qualifié et non qualifié ; les pays riches exportent des biens intensifs en travail qualifié et en recherche.
  • Posner (1961) : l'innovation donne un monopole temporaire d'exportation ; écart technologique = délai d'imitation − délai de demande.
  • Vernon (1966), cycle de vie du produit : lancement, croissance (l'innovateur exporte), maturité (IDE), déclin (délocalisation, l'innovateur importe).
  • Linder (1961) : la demande représentative du marché national oriente la production ; le commerce de produits manufacturés est le plus intense entre pays de revenus proches (chevauchement des demandes).
  • Test de MacDougall et autres travaux : les théories se complètent plus qu'elles ne s'excluent ; chaque modèle éclaire une partie du commerce.
  • Ces théories supposent des technologies différentes et expliquent le commerce entre pays riches et l'inversion des flux dans le temps.
1Leontief a testé le modèle HO sur les données :
2Le paradoxe de Leontief montre que les États-Unis semblaient exporter des biens :
3L'outil utilisé par Leontief est :
4L'explication du paradoxe par le capital humain est associée à :
5Selon Posner, le pays innovateur exporte tant que :
6Dans la phase de déclin du cycle de vie de Vernon, le pays innovateur :
7La théorie du cycle de vie du produit a été proposée par :
8Selon Linder, le commerce de produits manufacturés est le plus intense entre pays :
9La théorie de Linder part :
10Les théories néo-technologiques remettent en cause l'hypothèse HO de :

S'entraîner sur des sujets réels

Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Théories du Commerce International : énoncé complet et corrigé indicatif.

Voir les 21 sujets de concours en Théories du Commerce International →