L'évolution de la pensée managériale
🎯 Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- situer dans le temps les grandes écoles du management et leur contexte ;
- présenter les apports de Taylor, Ford, Fayol et Weber (école classique) ;
- expliquer les apports de Mayo, Maslow, Herzberg et McGregor (relations humaines) ;
- présenter l'école néoclassique, l'approche systémique, la contingence et les approches contemporaines (qualité, lean, agilité).
3.1 Pourquoi étudier l'histoire du management ?
Les pratiques actuelles des entreprises marocaines, du travail à la chaîne dans une usine automobile de Tanger aux équipes autonomes d'une start-up de Casablanca, héritent de théories élaborées depuis plus d'un siècle. Chaque école est née en réponse aux problèmes de son époque, puis a été critiquée et complétée par la suivante. Connaître cette évolution permet de comprendre pourquoi une organisation fonctionne comme elle le fait et quelles alternatives existent.
| Période | École | Question centrale | Auteurs principaux |
|---|---|---|---|
| 1900-1930 | Classique | Comment organiser rationnellement le travail ? | Taylor, Ford, Fayol, Weber |
| 1930-1960 | Relations humaines | Comment le facteur humain influence-t-il la productivité ? | Mayo, Maslow, Herzberg, McGregor |
| 1950-1970 | Néoclassique | Comment diriger efficacement par les objectifs et la décentralisation ? | Drucker, Sloan |
| 1960-1980 | Systémique et contingence | L'organisation dépend-elle de son environnement ? | Burns et Stalker, Woodward, Lawrence et Lorsch |
| Depuis 1980 | Approches contemporaines | Comment être réactif, de qualité et innovant ? | Deming, Ohno, management agile |
3.2 L'école classique : organiser rationnellement
Au début du XXe siècle, l'industrie emploie une main-d'œuvre nombreuse, souvent peu qualifiée, et cherche à produire en masse. L'école classique répond par la rationalisation du travail.
Frederick W. Taylor (Principles of Scientific Management, 1911) fonde l'organisation scientifique du travail (OST) :
- division verticale : séparer ceux qui conçoivent le travail (bureau des méthodes) de ceux qui l'exécutent (ouvriers) ;
- division horizontale : décomposer le travail en tâches simples et répétitives ;
- recherche de la meilleure façon de faire chaque tâche (one best way), par la mesure des temps et des mouvements ;
- salaire au rendement pour motiver les ouvriers, considérés comme guidés par l'intérêt financier ;
- contrôle étroit de l'exécution.
Henry Ford applique ces principes à l'automobile : travail à la chaîne, standardisation des produits (la Ford T), et salaire élevé (le « five dollars day » de 1914) qui permet aux ouvriers de devenir eux-mêmes consommateurs.
Henri Fayol (Administration industrielle et générale, 1916) s'intéresse à la direction de l'entreprise. Il distingue six fonctions de l'entreprise (technique, commerciale, financière, de sécurité, comptable, administrative), définit les cinq tâches administratives (prévoir, organiser, commander, coordonner, contrôler) et propose quatorze principes, dont l'unité de commandement (un salarié ne reçoit d'ordres que d'un seul chef) et la hiérarchie.
Max Weber décrit la bureaucratie comme forme d'organisation la plus rationnelle : règles écrites et impersonnelles, hiérarchie des fonctions, recrutement sur la compétence, séparation entre la fonction et la personne. Elle repose sur l'autorité rationnelle-légale, distincte de l'autorité traditionnelle et de l'autorité charismatique.
Limites : l'école classique voit l'homme comme une machine motivée par l'argent ; elle génère monotonie, absentéisme, conflits sociaux et rigidité face aux changements.
3.3 L'école des relations humaines : le facteur humain
Elton Mayo mène de 1924 à 1932 les expériences de Hawthorne à la Western Electric, près de Chicago. En étudiant l'effet de l'éclairage sur la productivité, il découvre que la production augmente surtout parce que les ouvrières se sentent observées et considérées : c'est l'« effet Hawthorne ». Le groupe de travail, ses normes informelles et l'attention portée aux personnes comptent autant que les conditions matérielles.
Abraham Maslow (1943) propose une hiérarchie des besoins en cinq niveaux : physiologiques, sécurité, appartenance, estime, accomplissement. Un besoin satisfait ne motive plus ; l'individu cherche alors à satisfaire le niveau supérieur.
Frederick Herzberg (1959) distingue :
- les facteurs d'hygiène (salaire, conditions de travail, sécurité de l'emploi, relations avec la hiérarchie) : leur absence crée l'insatisfaction, mais leur présence ne motive pas ;
- les facteurs moteurs (intérêt du travail, responsabilité, reconnaissance, possibilité de progresser) : eux seuls motivent vraiment.
Douglas McGregor (1960) oppose deux conceptions de l'homme au travail : la théorie X (l'homme n'aime pas travailler, il faut le contraindre et le contrôler) et la théorie Y (l'homme peut aimer travailler, rechercher des responsabilités et faire preuve d'initiative si on lui fait confiance). Le style de management d'un dirigeant découle de la théorie qu'il adopte, souvent sans le savoir.
Limites : l'école a parfois idéalisé le groupe et négligé les contraintes économiques ; un climat agréable ne suffit pas à garantir la performance.
3.4 L'école néoclassique : le pragmatisme
Après 1945, de grandes entreprises se développent. L'école néoclassique, pragmatique, cherche des solutions directement applicables par les dirigeants.
- Peter Drucker (The Practice of Management, 1954) promeut la direction par objectifs (DPO) : chaque manager fixe avec ses collaborateurs des objectifs précis, puis évalue les résultats ; les moyens sont laissés à l'initiative de chacun.
- Alfred Sloan, à la tête de General Motors, invente la décentralisation coordonnée : des divisions autonomes par marque de voitures, contrôlées par une direction générale qui fixe les objectifs et alloue les ressources (structure divisionnelle, chapitre 6).
3.5 L'approche systémique et la théorie de la contingence
L'approche systémique considère l'organisation comme un système ouvert, composé de sous-systèmes interdépendants (production, commercial, finance, ressources humaines) et en échange permanent avec son environnement : elle reçoit des entrées (matières, informations, capitaux) et produit des sorties (biens, services, déchets).
La théorie de la contingence en déduit qu'il n'existe pas de structure idéale valable partout : la bonne organisation dépend de facteurs de contingence.
- Burns et Stalker (1961) : dans un environnement stable, une structure mécanique (hiérarchique, formalisée) est efficace ; dans un environnement instable, une structure organique (souple, décentralisée) l'emporte.
- Joan Woodward (1965) montre que la technologie de production (unitaire, en grande série, en continu) influence la structure.
- Lawrence et Lorsch (1967) montrent qu'un environnement complexe exige une forte différenciation des services, compensée par des mécanismes d'intégration.
3.6 Les approches contemporaines
Depuis les années 1980, la concurrence mondiale, la qualité exigée par les clients et le numérique transforment le management :
- la qualité totale (Deming, Ishikawa) : satisfaire le client, impliquer tout le personnel, améliorer en continu (roue de Deming PDCA, chapitre 8) ; les certifications ISO 9001 en sont une traduction ;
- le toyotisme et le lean management (Taiichi Ohno) : juste-à-temps, élimination des gaspillages, amélioration continue (kaizen), polyvalence et travail en équipe ; très présent dans l'industrie automobile et aéronautique au Maroc ;
- le management participatif : associer les salariés aux décisions qui les concernent ;
- le management agile, issu du Manifeste agile (2001) pour le développement de logiciels : petites équipes autonomes, cycles courts, adaptation permanente aux besoins du client ;
- la responsabilité sociétale : intégrer les attentes des parties prenantes et l'environnement dans les décisions.
3.7 Méthode : mobiliser les écoles dans un cas ou une dissertation
- Repérer les indices dans le cas : chronométrage et primes au rendement (Taylor), règles écrites (Weber), attention au climat (Mayo), objectifs négociés (Drucker), adaptation à l'environnement (contingence), amélioration continue (qualité, lean).
- Nommer l'auteur et l'idée précise, avec sa date.
- Évaluer : apports et limites de la pratique observée.
- Proposer une évolution inspirée d'une autre école, adaptée au contexte (contingence).
⚠️ Les pièges à éviter
- Présenter les écoles comme des ruptures totales : chaque école complète la précédente et beaucoup d'entreprises les combinent.
- Confondre la division verticale (conception et exécution) et la division horizontale (décomposition des tâches).
- Attribuer la hiérarchie des besoins à Herzberg ou les facteurs d'hygiène à Maslow.
- Croire que les facteurs d'hygiène motivent : ils évitent seulement l'insatisfaction.
- Oublier que la contingence affirme qu'il n'existe pas de modèle unique.
- Réciter des auteurs sans les appliquer aux faits du cas.
Exercice 1 — L'usine Atlas Peintures à Kénitra
L'usine Atlas Peintures (200 salariés) fabrique des peintures pour le bâtiment. Le directeur, ingénieur de formation, a organisé la production ainsi : le bureau des méthodes fixe pour chaque poste des gestes précis et des temps standards ; les ouvriers sont payés en partie à la pièce ; chaque ouvrier reçoit ses ordres d'un seul chef d'atelier ; toutes les procédures sont écrites dans un manuel.
Depuis deux ans, l'absentéisme atteint 12 %, plusieurs ouvriers qualifiés ont démissionné et les clients se plaignent de retards. Une enquête interne révèle que les ouvriers trouvent leur travail monotone, se sentent « surveillés comme des machines » et ne sont jamais consultés. Pendant ce temps, un concurrent a lancé des peintures écologiques et livre en 48 heures.
Travail à faire :
- Identifiez dans l'organisation d'Atlas Peintures les principes de l'école classique et leurs auteurs.
- Expliquez les difficultés rencontrées à l'aide des théories de l'école des relations humaines.
- En quoi l'approche de la contingence éclaire-t-elle la situation ?
- Proposez trois mesures inspirées d'écoles plus récentes.
Voir le corrigé
1) Taylor : bureau des méthodes séparé de l'exécution (division verticale), gestes et temps standards (one best way), salaire à la pièce (motivation financière), contrôle de l'exécution. Fayol : unité de commandement (un seul chef d'atelier). Weber : procédures écrites et impersonnelles dans un manuel (bureaucratie).
2) Mayo : les ouvriers ne sont ni écoutés ni considérés ; le climat social se dégrade, alors que l'attention portée aux personnes améliore la productivité. Maslow : les besoins d'estime et d'accomplissement ne sont pas satisfaits par un travail répétitif. Herzberg : le salaire à la pièce est un facteur d'hygiène ; il n'apporte pas de motivation durable, faute de facteurs moteurs (intérêt du travail, responsabilité, reconnaissance). McGregor : la direction applique la théorie X (contrôle étroit), ce qui produit désengagement, absentéisme (12 %) et départs.
3) Selon la contingence, il n'existe pas de structure idéale : la structure mécanique d'Atlas Peintures convenait à un marché stable et à une production standardisée. Or l'environnement devient instable (concurrent innovant, exigence de délais courts, produits écologiques) : il faut une structure plus organique, plus souple et plus réactive (Burns et Stalker).
4) Exemples : direction par objectifs (Drucker) : fixer avec chaque équipe des objectifs de délai et de qualité, en lui laissant le choix des moyens ; lean et kaizen : groupes d'amélioration continue où les ouvriers proposent des solutions pour réduire les délais et les gaspillages ; management participatif et polyvalence : rotation des postes, enrichissement des tâches, consultation des salariés sur l'organisation, primes collectives liées à la qualité plutôt que salaire à la pièce individuel.
Exercice 2 — Qui a dit quoi ?
Associez chaque idée à son auteur : Taylor, Fayol, Weber, Mayo, Maslow, Herzberg, McGregor, Drucker. a) « Un employé ne doit recevoir d'ordres que d'un seul chef. » b) Le salaire ne motive pas ; il évite seulement l'insatisfaction. c) Il existe une seule meilleure façon d'exécuter chaque tâche. d) Les besoins humains forment une hiérarchie, du physiologique à l'accomplissement. e) Les dirigeants qui pensent que l'homme fuit le travail le contrôlent étroitement, ce qui le rend passif. f) Les objectifs doivent être fixés avec les collaborateurs, qui choisissent ensuite leurs moyens. g) La productivité augmente quand les ouvrières se sentent observées et considérées. h) L'organisation la plus rationnelle repose sur des règles écrites et impersonnelles.
Voir le corrigé
a) Fayol (unité de commandement) ; b) Herzberg (facteur d'hygiène) ; c) Taylor (one best way) ; d) Maslow ; e) McGregor (théorie X) ; f) Drucker (DPO) ; g) Mayo (Hawthorne) ; h) Weber (bureaucratie).
Exercice 3 — Mécanique ou organique ?
Deux entreprises marocaines : la Cimenterie du Moyen Atlas, qui produit en continu un ciment standard pour un marché stable, et Digit'Agri, start-up de Meknès qui développe des applications pour les agriculteurs dans un marché qui change tous les six mois.
- Quelle structure, mécanique ou organique, convient à chacune ? Justifiez par la contingence.
- Citez deux caractéristiques de chaque type de structure.
- Quelle approche contemporaine conviendrait le mieux à Digit'Agri ?
Voir le corrigé
1) Cimenterie : structure mécanique, adaptée à un environnement stable et à une production en continu (Burns et Stalker, Woodward). Digit'Agri : structure organique, adaptée à un environnement instable qui exige réactivité et innovation.
2) Mécanique : hiérarchie marquée, tâches spécialisées et formalisées, procédures écrites, décisions centralisées. Organique : tâches redéfinies en permanence, communication horizontale, décentralisation, travail en équipes et en réseau.
3) Le management agile : petites équipes autonomes, cycles de développement courts, retours fréquents des agriculteurs utilisateurs, adaptation continue des priorités.
L'essentiel — L'évolution de la pensée managériale
- Taylor (1911) : OST, division verticale (conception/exécution) et horizontale (tâches simples), one best way, salaire au rendement, contrôle.
- Ford : travail à la chaîne, standardisation, five dollars day (1914).
- Fayol (1916) : six fonctions de l'entreprise, cinq tâches administratives (POCCC), quatorze principes dont l'unité de commandement.
- Weber : bureaucratie, règles écrites et impersonnelles, autorité rationnelle-légale (et traditionnelle, charismatique).
- Mayo (Hawthorne, 1924-1932) : le facteur humain et le groupe influencent la productivité.
- Maslow (1943) : besoins physiologiques, sécurité, appartenance, estime, accomplissement.
- Herzberg (1959) : facteurs d'hygiène (évitent l'insatisfaction) et facteurs moteurs (motivent) ; McGregor (1960) : théories X et Y.
- Néoclassiques : Drucker (DPO, 1954) et Sloan (décentralisation coordonnée, General Motors).
- Systémique : système ouvert ; contingence : pas de structure idéale (Burns et Stalker, Woodward, Lawrence et Lorsch).
- Contemporaines : qualité totale (Deming, ISO 9001), toyotisme et lean (Ohno, juste-à-temps, kaizen), management participatif, agilité (2001), RSE.
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