Chapitre 1 · ENCG Semestre 1

L'objet de la microéconomie et la démarche de l'économiste

Microéconomie

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir la microéconomie et la distinguer de la macroéconomie ;
  • expliquer pourquoi la rareté oblige à choisir et ce qu'est un coût d'opportunité ;
  • construire et lire une frontière des possibilités de production ;
  • présenter les agents, les marchés et les hypothèses du modèle de base ;
  • raisonner « à la marge » pour prendre une décision.

1.1 Rareté et choix

Les besoins des individus et des entreprises sont presque illimités ; les ressources dont ils disposent (temps, revenu, terres, main-d'œuvre, machines, capitaux) sont limitées. Cette tension, la rareté, oblige à choisir : un ménage de Fès ne peut pas à la fois changer de voiture, partir en vacances et rembourser son crédit plus vite avec le même salaire ; une coopérative du Souss ne peut pas planter toutes ses terres en tomates et en agrumes en même temps.

Définition — Science économique. Étude de la façon dont les individus et les sociétés utilisent des ressources rares pour produire des biens et des services et les répartir entre leurs membres.

1.2 Microéconomie et macroéconomie

Microéconomie Macroéconomie
Objet Les choix d'un agent ou d'un marché particulier L'économie nationale dans son ensemble
Questions types Pourquoi le prix de la sardine baisse-t-il en été ? Combien une usine doit-elle produire ? Pourquoi le chômage augmente-t-il ? Quel est l'effet d'une hausse du taux directeur de Bank Al-Maghrib ?
Grandeurs Prix d'un bien, quantité, coût, utilité, profit PIB, inflation, chômage, solde extérieur
Sources de données Enquêtes de consommation, comptes des entreprises Comptabilité nationale du HCP

Les deux approches se complètent : la consommation nationale (macro) n'est que la somme des décisions de millions de ménages (micro). Le module de macroéconomie, au S2 dans la plupart des ENCG, s'appuie sur les outils de ce cours.

1.3 Le coût d'opportunité

Chaque choix a un coût caché : ce à quoi on renonce.

Définition — Coût d'opportunité. Valeur de la meilleure option à laquelle on renonce lorsqu'on fait un choix.

Un étudiant qui passe son samedi à réviser renonce au salaire qu'il aurait gagné en travaillant dans un centre d'appels (par exemple 250 DH) : c'est le coût d'opportunité de sa révision. Une entreprise qui garde 2 millions de dirhams sur son compte courant renonce aux intérêts qu'un placement lui aurait rapportés. Le coût d'opportunité n'apparaît pas toujours en comptabilité, mais il compte dans une bonne décision : l'économiste raisonne en coût économique (coûts comptables + coûts d'opportunité), le comptable en coût enregistré.

1.4 La frontière des possibilités de production

Une économie, ou une entreprise, qui utilise toutes ses ressources avec la meilleure technique disponible ne peut produire qu'un ensemble limité de combinaisons de biens. La frontière des possibilités de production (FPP) représente les combinaisons maximales.

Exemple : une coopérative agricole de la région de Taroudant peut consacrer ses terres et ses ouvriers aux tomates (T) ou aux oranges (O), en tonnes par saison :

Combinaison Tomates Oranges Coût d'opportunité d'une tonne de tomates supplémentaire
A 0 100 —
B 20 95 $5 / 20 = 0{,}25$ t d'oranges
C 40 85 $10 / 20 = 0{,}5$ t
D 60 65 $20 / 20 = 1$ t
E 80 35 $30 / 20 = 1{,}5$ t
F 90 0 $35 / 10 = 3{,}5$ t

Trois enseignements :

  • Un point sur la frontière (A à F) est efficace : on ne peut produire plus d'un bien sans produire moins de l'autre.
  • Un point à l'intérieur (par exemple 40 t de tomates et 60 t d'oranges) est inefficace : des ressources sont inutilisées ou mal employées.
  • Un point à l'extérieur (70 t et 60 t) est inaccessible avec les ressources et la technique actuelles.

Le coût d'opportunité est croissant : les premières terres converties aux tomates sont celles qui s'y prêtent le mieux ; ensuite, il faut sacrifier des vergers très productifs. C'est pourquoi la FPP est concave (bombée vers l'extérieur). Elle se déplace vers l'extérieur avec la croissance : nouvelles terres irriguées, matériel plus performant, meilleure formation des ouvriers.

1.5 Les agents et les marchés

Le modèle de base distingue deux grandes catégories d'agents :

Agent Fonction principale Objectif supposé
Ménages (consommateurs) Consommer ; offrir leur travail et leur épargne Maximiser leur satisfaction (utilité) sous la contrainte de leur revenu
Entreprises (producteurs) Produire des biens et des services ; demander du travail et du capital Maximiser leur profit sous la contrainte de la technique et des coûts

Ils se rencontrent sur des marchés : marchés des biens et services (les ménages achètent, les entreprises vendent) et marchés des facteurs de production (les ménages offrent leur travail, les entreprises le demandent). Le prix est le signal qui coordonne leurs décisions. L'État, les banques et le reste du monde interviennent aussi, mais le cours de S1 les laisse au second plan.

1.6 Les hypothèses et la méthode

La microéconomie de base, dite néoclassique, repose sur des hypothèses simplificatrices :

  • les agents sont rationnels : ils comparent les options et choisissent celle qui sert le mieux leur objectif ;
  • ils sont bien informés des prix et des caractéristiques des biens ;
  • on raisonne toutes choses égales par ailleurs (ceteris paribus) : on fait varier une seule grandeur à la fois pour isoler son effet.

L'économiste construit des modèles : des représentations simplifiées, souvent écrites sous forme de fonctions et de graphiques, qui ne retiennent que l'essentiel. Un modèle se juge à sa capacité à expliquer et à prévoir, pas à son réalisme dans le détail. On distingue l'analyse positive (ce qui est : « une taxe sur le sucre réduit sa consommation de 5 % ») de l'analyse normative (ce qui devrait être : « il faut taxer le sucre »).

L'économie comportementale a montré que les agents ne sont pas toujours rationnels (habitudes, erreurs de calcul, effets de mode). Elle complète le modèle de base sans le remplacer : c'est lui que vous devez maîtriser au S1.

1.7 Raisonner à la marge

Les décisions économiques se prennent rarement en « tout ou rien » ; on se demande plutôt s'il faut produire une unité de plus, embaucher un salarié de plus, réviser une heure de plus.

Définition — Grandeur marginale. Variation d'une grandeur totale entraînée par une unité supplémentaire. Pour une fonction continue, c'est sa dérivée : coût marginal $Cm = \dfrac{dCT}{dQ}$.

La règle de décision est simple : on poursuit une action tant que son avantage marginal dépasse son coût marginal, et l'optimum est atteint quand ils sont égaux. Un restaurant de Marrakech qui hésite à ouvrir le lundi compare la recette supplémentaire de ce jour (avantage marginal) aux salaires, à l'électricité et aux produits supplémentaires qu'il entraîne (coût marginal) ; le loyer, payé dans tous les cas, n'entre pas dans la décision.

1.8 Méthode : utiliser une FPP

  1. Calculer le coût d'opportunité entre deux combinaisons : quantité perdue d'un bien / quantité gagnée de l'autre.
  2. Vérifier s'il est croissant (FPP concave) ou constant (FPP droite).
  3. Pour situer un point, comparer sa quantité à celle de la frontière pour la même quantité de l'autre bien (interpolation entre deux combinaisons voisines).
  4. Pour une décision, comparer la valeur de ce qu'on gagne à la valeur de ce qu'on perd.

Les pièges à éviter

  • Confondre le coût d'opportunité avec la dépense : il mesure ce à quoi on renonce.
  • Dire qu'un point intérieur est inaccessible : il est accessible, mais inefficace.
  • Inclure dans une décision marginale un coût déjà engagé quoi qu'on fasse (coût fixe ou irrécupérable).
  • Mélanger analyse positive et normative dans une réponse de partiel.
  • Oublier « toutes choses égales par ailleurs » quand on décrit l'effet d'une variable.

Exercice 1 — La coopérative de Chtouka

Une coopérative de Chtouka Aït Baha peut produire, par saison, les combinaisons suivantes de tomates et de poivrons (en tonnes) :

Combinaison A B C D E F
Tomates 0 10 20 30 40 45
Poivrons 60 57 50 38 20 0
  1. Calculez le coût d'opportunité d'une tonne de tomates entre chaque combinaison. Que constatez-vous ?
  2. Les combinaisons (25 t de tomates ; 40 t de poivrons) et (35 t ; 35 t) sont-elles efficaces, inefficaces ou inaccessibles ?
  3. La tonne de tomates se vend 2 500 DH et la tonne de poivrons 3 000 DH. La coopérative a-t-elle intérêt à passer de B à C ? de C à D ? Quelle combinaison retenez-vous parmi A à F ?
  4. Une nouvelle station de pompage augmente les rendements. Comment la FPP se déplace-t-elle ?
Voir le corrigé

1)

Passage Tomates gagnées Poivrons perdus Coût d'opportunité (t de poivrons par t de tomates)
A → B 10 3 0,3
B → C 10 7 0,7
C → D 10 12 1,2
D → E 10 18 1,8
E → F 5 20 4

Le coût d'opportunité est croissant : chaque tonne de tomates supplémentaire coûte de plus en plus de poivrons. La FPP est concave.

2) Entre C (20 ; 50) et D (30 ; 38), la frontière perd 1,2 t de poivrons par tonne de tomates. Pour 25 t de tomates, elle donne $50 - 5 \times 1{,}2 = 44$ t de poivrons. Le point (25 ; 40) est sous la frontière : il est inefficace (4 t de poivrons « perdues »). Entre D (30 ; 38) et E (40 ; 20) : pour 35 t de tomates, $38 - 5 \times 1{,}8 = 29$ t. Le point (35 ; 35) est au-delà : inaccessible.

3) De B à C : gain $10 \times 2\,500 = 25\,000$ DH ; perte $7 \times 3\,000 = 21\,000$ DH. Gain net +4 000 DH : le passage est intéressant. De C à D : gain $25\,000$ DH ; perte $12 \times 3\,000 = 36\,000$ DH. Perte nette −11 000 DH : le passage ne l'est pas. Vérification sur les autres passages : A → B rapporte $25\,000 - 9\,000 = +16\,000$ DH. La recette totale est maximale en C : $20 \times 2\,500 + 50 \times 3\,000 = 200\,000$ DH (contre 196 000 en B et 189 000 en D). On s'arrête là où le gain marginal cesse de dépasser le coût marginal.

4) La FPP se déplace vers l'extérieur : avec les mêmes terres, la coopérative peut produire davantage des deux légumes. Des combinaisons auparavant inaccessibles, comme (35 ; 35), peuvent le devenir.

Exercice 2 — Coût d'opportunité

Salma, étudiante à l'ENCG Settat, hésite entre trois options pour ses vacances d'été : un stage non rémunéré dans une banque, un emploi saisonnier dans un hôtel d'Agadir payé 6 000 DH, ou des cours particuliers qui lui rapporteraient 4 500 DH. Elle choisit le stage. Quel est le coût d'opportunité de ce choix ? Pourquoi peut-il quand même être rationnel ?

Voir le corrigé

Le coût d'opportunité est la valeur de la meilleure option abandonnée : l'emploi saisonnier, soit 6 000 DH (et non $6\,000 + 4\,500$ : on ne peut faire qu'une seule option à la fois).

Le choix reste rationnel si Salma attend du stage des avantages supérieurs à 6 000 DH : expérience, réseau, chances d'embauche ou de sélection en master. Le coût d'opportunité ne dit pas qu'un choix est mauvais ; il rappelle ce qu'il coûte réellement.

Exercice 3 — Décision à la marge

Une boulangerie de Rabat, qui paie un loyer mensuel de 12 000 DH, se demande si elle doit ouvrir de 20 h à 22 h. Ces deux heures rapporteraient 900 DH de ventes par jour ; elles coûteraient 350 DH de salaires, 120 DH d'électricité et 300 DH de matières premières. Doit-elle ouvrir ? Le loyer intervient-il ?

Voir le corrigé

Avantage marginal : 900 DH par jour. Coût marginal : $350 + 120 + 300 = 770$ DH. Gain net : +130 DH par jour : l'ouverture tardive est intéressante.

Le loyer de 12 000 DH est payé que la boulangerie ouvre ou non le soir : il ne change pas avec la décision et ne doit pas être pris en compte.

L'essentiel — Objet et démarche de la microéconomie

  • Rareté : besoins illimités, ressources limitées, donc des choix.
  • Microéconomie : choix d'un agent ou d'un marché ; macroéconomie : agrégats nationaux (PIB, chômage, inflation).
  • Coût d'opportunité : valeur de la meilleure option abandonnée ; coût économique = coût comptable + coûts d'opportunité.
  • FPP : combinaisons maximales de deux biens ; point sur la frontière = efficace, à l'intérieur = inefficace, à l'extérieur = inaccessible.
  • Coût d'opportunité croissant → FPP concave ; la croissance déplace la FPP vers l'extérieur.
  • Agents : ménages (maximisent l'utilité), entreprises (maximisent le profit) ; ils se coordonnent par les prix sur les marchés.
  • Hypothèses : rationalité, information, toutes choses égales par ailleurs ; analyse positive ≠ normative.
  • Grandeur marginale = variation pour une unité de plus = dérivée.
  • Règle : agir tant que l'avantage marginal dépasse le coût marginal ; ignorer les coûts déjà engagés.
1Le coût d'opportunité d'un choix est :
2Un point situé à l'intérieur de la FPP est :
3Une FPP concave traduit :
4Laquelle de ces questions relève de la microéconomie ?
5L'expression toutes choses égales par ailleurs signifie :
6Une grandeur marginale correspond mathématiquement à :
7Dans une décision à la marge, un loyer déjà dû quoi qu'on fasse :
8Selon le modèle de base, le consommateur cherche à maximiser :
9« Il faut subventionner le pain » est un énoncé :
10La construction d'un barrage qui irrigue de nouvelles terres :