Chapitre 2 · Droit S1 · Tronc commun

Le pouvoir politique et la légitimité

Introduction à la science politique

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir le pouvoir, l'autorité, la domination et l'influence ;
  • présenter les principales conceptions du pouvoir (Weber, Dahl, Lukes) ;
  • expliquer les trois types de domination légitime selon Max Weber ;
  • présenter les théories des élites et la réponse pluraliste ;
  • analyser les sources de légitimité d'un pouvoir concret.

2.1 Qu'est-ce que le pouvoir ?

Le pouvoir est la notion centrale de la science politique. Il n'est pas une chose que l'on possède comme un bien, mais une relation entre des acteurs.

Définition — Pouvoir (Weber) : toute chance de faire triompher, au sein d'une relation sociale, sa propre volonté, même contre des résistances, peu importe sur quoi repose cette chance (Économie et société, publié en 1922).

Définition — Pouvoir (Dahl) : A a du pouvoir sur B dans la mesure où il peut obtenir de B une action que B n'aurait pas accomplie autrement (Robert Dahl, The Concept of Power, 1957).

Ces définitions mettent l'accent sur la capacité d'obtenir un comportement. Elles appellent trois distinctions :

  • la force : la contrainte physique (police, armée) ; elle obtient l'obéissance sans le consentement, mais un pouvoir qui ne repose que sur la force est coûteux et fragile ;
  • l'influence : la capacité de modifier le comportement d'autrui par la persuasion, l'exemple ou l'argent, sans ordre ni sanction ;
  • l'autorité : le pouvoir reconnu comme légitime ; celui qui obéit pense qu'il doit obéir.

Weber distingue aussi la puissance (Macht, la capacité générale d'imposer sa volonté) et la domination (Herrschaft, la chance de trouver des personnes prêtes à obéir à un ordre). Le pouvoir politique est une domination qui s'exerce sur une société entière et qui dispose, en dernier ressort, de la contrainte organisée.

2.2 Les trois dimensions du pouvoir

Le sociologue britannique Steven Lukes (Power: A Radical View, 1974) montre que le pouvoir ne se voit pas toujours :

Dimension Ce qu'elle observe Exemple
1. Décision Qui l'emporte quand un conflit est tranché ouvertement Le vote d'une loi au Parlement
2. Non-décision Qui empêche certaines questions d'être mises à l'ordre du jour Un sujet que les partis évitent d'aborder pendant des années
3. Façonnage des préférences Qui modèle les désirs mêmes des acteurs, au point qu'ils ne perçoivent pas leurs intérêts Des normes sociales intériorisées qui écartent certains groupes de la vie publique

Pierre Bourdieu parle de violence symbolique pour désigner cette domination qui s'exerce avec la complicité de ceux qui la subissent, parce qu'ils en ont intériorisé les catégories.

2.3 La légitimité

Définition — Légitimité : qualité d'un pouvoir qui est accepté par les gouvernés comme ayant le droit de commander ; elle transforme la domination en autorité et l'obéissance contrainte en obéissance consentie.

Il ne faut pas confondre la légitimité, qui relève de la croyance des gouvernés, et la légalité, qui relève de la conformité au droit. Un pouvoir peut être légal sans être perçu comme légitime (un gouvernement régulièrement désigné mais très contesté), ou légitime sans être légal (un mouvement de libération nationale aux yeux de la population colonisée).

2.4 Les trois types de domination légitime selon Weber

Type Fondement de l'obéissance Exemples Faiblesse
Traditionnelle Le caractère sacré des coutumes et la fidélité à ceux que la tradition désigne Monarchies héréditaires, chefferies, patriarcat Peut s'éroder avec la modernisation
Charismatique Les qualités extraordinaires reconnues à une personne (héros, prophète, chef de libération) Fondateurs de religions, leaders révolutionnaires Instable : elle disparaît avec la personne, sauf si elle est « routinisée »
Légale-rationnelle La croyance dans la validité de règles impersonnelles et dans la compétence des autorités désignées selon ces règles États modernes, administrations bureaucratiques, élections Peut paraître froide et lointaine

Ces trois types sont des idéaux-types : des modèles construits pour l'analyse, qui ne se rencontrent jamais à l'état pur. Un pouvoir réel combine presque toujours plusieurs sources de légitimité. La routinisation du charisme décrit le passage d'une autorité personnelle à une autorité traditionnelle (une dynastie) ou légale (un parti, une institution).

Application au Maroc. Les politistes qui étudient la monarchie marocaine relèvent la combinaison de plusieurs sources :

  • une légitimité religieuse et historique : le Roi est Amir Al-Mouminine, Commandeur des croyants (article 41 de la Constitution) ; la bay'a (acte d'allégeance) et l'ancienneté de la dynastie alaouite relèvent de la tradition ;
  • une légitimité nationale liée au rôle de la monarchie dans la lutte pour l'indépendance ;
  • une légitimité légale-rationnelle : la Constitution de 2011, approuvée par référendum, fixe les prérogatives du Roi, et les élections désignent la Chambre des représentants, dont est issu le Chef du gouvernement.

2.5 Qui gouverne ? Élites et pluralisme

Les théories élitistes. Pour les auteurs italiens de la fin du XIXᵉ siècle, toute société est dirigée par une minorité :

  • Gaetano Mosca (Éléments de science politique, 1896) parle de classe politique : une minorité organisée domine toujours une majorité inorganisée ;
  • Vilfredo Pareto (Traité de sociologie générale, 1916) décrit la circulation des élites : les élites se renouvellent ou sont remplacées par de nouvelles élites ;
  • Robert Michels (Les Partis politiques, 1911) formule la loi d'airain de l'oligarchie : même les partis démocratiques finissent dirigés par une petite oligarchie de professionnels ;
  • Charles Wright Mills (L'Élite du pouvoir, 1956) montre qu'aux États-Unis, les dirigeants politiques, militaires et économiques forment une élite étroitement liée.

La réponse pluraliste. Robert Dahl étudie la ville de New Haven (Who Governs?, 1961) et constate que les décisions ne sont pas prises par une élite unique : selon les domaines (urbanisme, éducation, nominations), ce ne sont pas les mêmes groupes qui l'emportent. Les démocraties sont gouvernées par des élites multiples en concurrence ; il appelle ce système la polyarchie (voir le chapitre 3).

2.6 Méthode : analyser la légitimité d'un pouvoir

  1. Identifier le pouvoir étudié et ses titulaires.
  2. Rechercher les sources de légitimité revendiquées (tradition, religion, charisme, élection, efficacité).
  3. Classer ces sources selon les idéaux-types de Weber, en montrant leur combinaison.
  4. Mesurer l'acceptation réelle : participation, contestation, confiance exprimée dans les enquêtes.
  5. Conclure sur la solidité de cette légitimité et ses évolutions possibles.

Les pièges à éviter

  • Confondre légitimité (croyance des gouvernés) et légalité (conformité au droit).
  • Présenter les idéaux-types de Weber comme des catégories exclusives : un pouvoir concret les combine.
  • Confondre pouvoir (relation) et force (contrainte physique).
  • Attribuer la loi d'airain de l'oligarchie à Pareto : elle est de Michels.
  • Oublier que Dahl critique les théories élitistes : il défend une vision pluraliste.

Exercice 1 — Identifier les types de légitimité

Rattachez chaque situation à un ou plusieurs types de domination légitime selon Weber, en justifiant :

  1. Un juge applique une loi votée par le Parlement ; le justiciable s'incline parce que le juge a été régulièrement nommé.
  2. Le chef d'une confrérie religieuse est obéi parce que ses disciples lui prêtent des dons exceptionnels.
  3. Le chef d'une tribu est désigné selon une règle de succession transmise depuis des siècles.
  4. Un dirigeant charismatique meurt ; ses compagnons créent un parti doté de statuts et d'un congrès élu.
  5. Un monarque est à la fois chef religieux, héritier d'une dynastie et titulaire de prérogatives fixées par une Constitution approuvée par référendum.
Voir le corrigé
N° Type Justification
1 Légale-rationnelle L'obéissance s'adresse à la fonction, définie par des règles impersonnelles, et non à la personne du juge
2 Charismatique L'obéissance repose sur les qualités extraordinaires reconnues au chef
3 Traditionnelle La légitimité vient de la coutume et de la règle de succession transmise
4 Routinisation du charisme vers la légitimité légale-rationnelle L'autorité personnelle est transférée à une organisation dotée de règles (statuts, élections internes)
5 Combinaison traditionnelle, religieuse et légale-rationnelle Illustration du caractère idéal-typique : un pouvoir réel mêle plusieurs sources ; c'est l'analyse que les politistes appliquent à la monarchie marocaine

Point de méthode : dans une copie, ne vous contentez pas de nommer le type ; citez le fondement de l'obéissance (règle, tradition, qualités personnelles), qui est le critère de Weber.

Exercice 2 — Légal ou légitime ?

Pour chaque cas, dites si le pouvoir est légal, légitime, les deux ou aucun : 1) un gouvernement issu d'élections régulières, largement soutenu ; 2) une junte qui a pris le pouvoir par la force et que la population rejette ; 3) un gouvernement régulièrement désigné, mais dont la politique provoque des grèves massives et une forte défiance ; 4) un chef de la résistance à l'occupation coloniale, reconnu par la population mais poursuivi par l'administration coloniale.

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  1. Légal et légitime. 2) Ni légal (rupture de l'ordre constitutionnel) ni légitime (rejet). 3) Légal, mais sa légitimité est affaiblie : la légitimité se mesure à l'acceptation, pas seulement à la régularité de la désignation. 4) Légitime aux yeux de la population, mais illégal au regard du droit colonial en vigueur.

Exercice 3 — Question de cours rédigée

Expliquez en une quinzaine de lignes ce que Robert Michels appelle la « loi d'airain de l'oligarchie » et en quoi elle intéresse l'étude des partis.

Voir le corrigé

Dans Les Partis politiques (1911), Michels étudie le parti social-démocrate allemand, pourtant attaché à la démocratie. Il constate que l'organisation produit nécessairement une oligarchie : la taille du parti impose une division du travail, des permanents spécialisés acquièrent compétences, information et contrôle de l'appareil, et les militants, peu disponibles, leur délèguent le pouvoir. Les dirigeants tendent alors à se maintenir et à défendre leurs propres intérêts. « Qui dit organisation dit oligarchie. » Pour l'étude des partis, la loi invite à observer la démocratie interne : désignation des dirigeants, renouvellement, place des congrès. Elle est discutée : primaires, limitation des mandats et rotation peuvent en atténuer les effets.

L'essentiel — Pouvoir et légitimité

  • Pouvoir : relation, pas un bien ; Weber : faire triompher sa volonté même contre des résistances ; Dahl (1957) : obtenir de B ce qu'il n'aurait pas fait.
  • Force (contrainte), influence (persuasion), autorité (pouvoir reconnu comme légitime) ; puissance et domination chez Weber.
  • Lukes (1974) : décision, non-décision, façonnage des préférences ; Bourdieu : violence symbolique.
  • Légitimité (croyance des gouvernés) ≠ légalité (conformité au droit).
  • Weber : domination traditionnelle, charismatique, légale-rationnelle ; idéaux-types combinés ; routinisation du charisme.
  • Maroc : combinaison des légitimités religieuse et historique (Commandeur des croyants, bay'a), nationale et légale-rationnelle (Constitution de 2011, élections).
  • Élitistes : Mosca (classe politique, 1896), Pareto (circulation des élites), Michels (loi d'airain de l'oligarchie, 1911), Wright Mills (1956).
  • Pluralisme : Dahl, Who Governs? (1961), élites multiples, polyarchie.
1Pour Robert Dahl, A a du pouvoir sur B s'il peut :
2Un pouvoir reconnu comme ayant le droit de commander est :
3Le type de domination fondé sur des règles impersonnelles est :
4La routinisation du charisme désigne :
5La loi d'airain de l'oligarchie est formulée par :
6La circulation des élites est une notion de :
7Dans Who Governs? (1961), Robert Dahl conclut que :
8La deuxième dimension du pouvoir selon Lukes est :
9La légalité d'un pouvoir désigne :
10L'Élite du pouvoir (1956) est l'œuvre de :