La participation politique et le comportement électoral
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir la participation politique et en distinguer les formes ;
- analyser l'abstention et ses différentes explications ;
- présenter les grands modèles explicatifs du vote (sociologique, psychosocial, économique) ;
- utiliser la géographie électorale ;
- calculer et interpréter des indicateurs électoraux simples.
6.1 La participation politique
Définition — Participation politique : ensemble des activités par lesquelles les citoyens cherchent à influencer, directement ou indirectement, la désignation des gouvernants et les décisions publiques.
Le vote en est la forme la plus répandue, mais pas la seule. Les politistes distinguent :
| Forme | Exemples |
|---|---|
| Participation conventionnelle | Voter, s'inscrire sur les listes électorales, adhérer à un parti, militer, se porter candidat, contacter un élu, signer une pétition officielle (article 15 de la Constitution) |
| Participation non conventionnelle (ou protestataire) | Manifester, faire grève, boycotter, occuper un lieu, mener des campagnes en ligne |
Samuel Barnes et Max Kaase (Political Action, 1979) ont montré que les deux formes ne s'opposent pas : les citoyens les plus diplômés pratiquent souvent l'une et l'autre. L'Américain Lester Milbrath (1965) distingue, selon l'intensité de l'engagement, les gladiateurs (militants, candidats, une petite minorité), les spectateurs (qui votent et s'informent) et les apathiques (qui ne participent pas).
Les facteurs de la participation. La participation augmente avec le niveau de diplôme, l'âge (jusqu'à un certain point), l'intégration sociale (emploi stable, vie associative, ancienneté dans la commune) et l'intérêt pour la politique. Le politiste français Daniel Gaxie parle de cens caché (Le Cens caché, 1978) : bien que le suffrage soit universel, les citoyens les moins dotés en capital culturel se sentent moins compétents et participent moins, comme si un cens invisible subsistait.
6.2 L'abstention
Définition — Abstention : fait, pour un électeur inscrit, de ne pas participer à un scrutin.
| Indicateur | Calcul |
|---|---|
| Taux de participation | Votants / inscrits × 100 |
| Taux d'abstention | (Inscrits − votants) / inscrits × 100 |
| Suffrages exprimés | Votants − bulletins blancs et nuls |
Il faut ajouter la non-inscription : au Maroc, l'inscription sur les listes électorales est une démarche volontaire, si bien qu'une partie des personnes en âge de voter n'apparaît même pas dans les calculs d'abstention. Le taux de participation officiel, rapporté aux inscrits, surestime donc la participation rapportée à l'ensemble des citoyens majeurs.
Deux grandes explications coexistent :
- l'abstention sociologique (ou « hors du jeu ») : elle touche les personnes peu intégrées socialement, peu diplômées, qui se sentent éloignées de la politique (Alain Lancelot, L'Abstentionnisme électoral en France, 1968) ;
- l'abstention politique (ou « dans le jeu ») : des électeurs informés et intégrés choisissent de ne pas voter pour exprimer un mécontentement, parce que l'offre ne leur convient pas ou que l'enjeu leur semble faible ; ils peuvent voter à d'autres scrutins (Jérôme Jaffré et Anne Muxel).
Au Maroc, la participation aux élections législatives a été de 37 % en 2007 et de 50,35 % le 8 septembre 2021, selon le ministère de l'Intérieur. En 2021, les élections législatives, régionales et communales avaient lieu le même jour : la mobilisation des candidats locaux est l'une des explications avancées de la hausse.
6.3 Le modèle sociologique (école de Columbia)
Paul Lazarsfeld et ses collègues de l'université Columbia étudient l'élection présidentielle américaine de 1940 dans le comté d'Erie (The People's Choice, 1944). Ils concluent qu'« une personne pense politiquement comme elle est socialement » : le vote s'explique par les caractéristiques sociales de l'électeur, réunies dans un indice de prédisposition politique (statut socio-économique, religion, lieu de résidence). Les campagnes électorales renforcent surtout les choix existants plutôt qu'elles ne les modifient. Les auteurs mettent aussi en évidence le rôle des leaders d'opinion de l'entourage, par qui passe l'influence des médias (« flux de communication à deux étages »).
La géographie électorale. Avant eux, André Siegfried (Tableau politique de la France de l'Ouest, 1913) avait montré que les votes se répartissent selon la nature des sols, la structure de la propriété et l'influence du clergé : c'est la naissance de la géographie électorale, qui étudie la distribution territoriale des votes. Au Maroc, l'opposition entre vote urbain et vote rural, et le poids des notables locaux dans les campagnes, sont des thèmes classiques depuis les travaux de Rémy Leveau.
6.4 Le modèle psychosocial (école de Michigan)
Angus Campbell et ses collègues de l'université du Michigan (The American Voter, 1960) introduisent une variable intermédiaire : l'identification partisane, attachement affectif durable à un parti, transmis le plus souvent par la famille. Cet attachement agit comme un filtre : il oriente la perception des candidats et des enjeux. Le vote dépend donc moins de la position sociale elle-même que de l'attitude qu'elle a produite.
6.5 Le modèle économique et le vote sur enjeux
Anthony Downs (An Economic Theory of Democracy, 1957) applique au vote le raisonnement économique : l'électeur est un acteur rationnel qui compare les programmes et vote pour le parti qui lui apportera le plus d'avantages. Ce modèle soulève le paradoxe du vote : le coût du vote (se déplacer, s'informer) dépasse la probabilité infime que sa voix soit décisive ; un électeur purement rationnel ne voterait pas.
Depuis les années 1970, de nombreux travaux observent le vote sur enjeux (issue voting) : avec l'élévation du niveau d'instruction et l'affaiblissement des appartenances, les électeurs se déterminent davantage selon les questions du moment (emploi, prix, santé, éducation). Le vote rétrospectif juge le bilan du gouvernement sortant : on « récompense » ou on « sanctionne ». Le vote clientéliste échange un suffrage contre un service ou une protection personnelle ; il est étudié dans de nombreux pays et pénalement sanctionné lorsqu'il prend la forme de l'achat de voix.
6.6 Méthode : expliquer un résultat électoral
- Calculer les indicateurs : participation, abstention, suffrages exprimés, voix et sièges de chaque liste.
- Comparer dans le temps (élection précédente) et dans l'espace (régions, villes et campagnes).
- Mobiliser les modèles : variables sociales (Columbia), attachements partisans (Michigan), enjeux et bilan (Downs, vote rétrospectif), territoire (Siegfried).
- Tenir compte des règles : mode de scrutin, découpage, élections simultanées, inscription volontaire.
- Conclure en combinant plusieurs facteurs : aucun modèle ne suffit seul.
Les pièges à éviter
- Réduire la participation politique au vote : la manifestation et la pétition en sont aussi des formes.
- Calculer le taux de participation sur la population totale : il se calcule sur les inscrits.
- Confondre votants et suffrages exprimés : les bulletins blancs et nuls sont déduits des seconds.
- Présenter toute abstention comme de l'indifférence : il existe une abstention politique, délibérée.
- Attribuer The People's Choice à l'école de Michigan : c'est l'école de Columbia (Lazarsfeld).
Exercice 1 — Calcul et interprétation
Dans une commune, on relève les données suivantes lors d'une élection :
| Donnée | Nombre |
|---|---|
| Population en âge de voter | 60 000 |
| Inscrits | 45 000 |
| Votants | 22 500 |
| Bulletins blancs et nuls | 2 250 |
- Calculez le taux de participation, le taux d'abstention et le nombre de suffrages exprimés.
- Quelle part de la population en âge de voter a effectivement voté ?
- Une liste a obtenu 6 075 voix. Quel pourcentage des suffrages exprimés, puis des inscrits, représente-t-elle ?
- Proposez deux explications possibles de l'abstention dans cette commune.
Voir le corrigé
1. Indicateurs.
- Taux de participation = 22 500 / 45 000 × 100 = 50 %.
- Taux d'abstention = (45 000 − 22 500) / 45 000 × 100 = 50 %.
- Suffrages exprimés = 22 500 − 2 250 = 20 250.
2. Part de la population en âge de voter. 22 500 / 60 000 × 100 = 37,5 %. L'écart avec les 50 % s'explique par la non-inscription : 15 000 personnes (25 % de la population en âge de voter) ne sont pas inscrites.
3. Score de la liste. 6 075 / 20 250 × 100 = 30 % des suffrages exprimés, mais 6 075 / 45 000 × 100 = 13,5 % des inscrits. Une liste qui « gagne avec 30 % » ne représente qu'un peu plus d'un électeur inscrit sur huit : c'est pourquoi le mode de calcul du quotient (sur les exprimés ou sur les inscrits) change les résultats.
4. Explications possibles. Abstention sociologique : une population jeune, peu diplômée ou récemment installée dans la commune, peu intégrée et peu sollicitée par les candidats (cens caché de Gaxie). Abstention politique : des électeurs intégrés qui jugent l'offre électorale insatisfaisante ou l'enjeu local faible et expriment ainsi leur mécontentement. Une enquête par entretiens permettrait de départager ces hypothèses.
Exercice 2 — Quel modèle ?
Rattachez chaque explication à un modèle : 1) « Dans cette famille, on vote pour ce parti depuis trois générations » ; 2) « J'ai voté contre le gouvernement à cause de la hausse des prix » ; 3) « Les agriculteurs propriétaires de l'Ouest votent à droite, les ouvriers des villes à gauche » ; 4) « J'ai comparé les programmes sur l'emploi et choisi le plus avantageux pour moi » ; 5) « Les cantons granitiques votent autrement que les cantons calcaires ».
Voir le corrigé
- Psychosocial (Michigan) : identification partisane transmise par la famille. 2) Vote rétrospectif (sanction du bilan). 3) Sociologique (Columbia) : position sociale. 4) Économique ou rationnel (Downs), vote sur enjeux. 5) Géographie électorale (Siegfried).
Exercice 3 — Évolution de la participation
Dans une circonscription, il y avait 80 000 inscrits et 30 400 votants en 2016 ; en 2021, 84 000 inscrits et 42 000 votants. Calculez les taux de participation et l'évolution en points, puis proposez une interprétation prudente.
Voir le corrigé
2016 : 30 400 / 80 000 = 38 %. 2021 : 42 000 / 84 000 = 50 %. Hausse de 12 points. Interprétation : la hausse peut tenir à des facteurs institutionnels (élections locales et nationales le même jour, mobilisation des candidats aux communales), à l'offre (nouveaux candidats, enjeux plus visibles) ou au contexte. Le nombre d'inscrits ayant aussi augmenté, il faudrait vérifier qui sont les nouveaux inscrits ; seule une enquête permettrait de trancher entre ces hypothèses.
L'essentiel — Participation et vote
- Participation conventionnelle (vote, militantisme, pétition) et non conventionnelle (manifestation, grève, boycott) ; Barnes et Kaase (1979).
- Milbrath (1965) : gladiateurs, spectateurs, apathiques ; Gaxie (1978) : cens caché.
- Participation = votants / inscrits ; abstention = (inscrits − votants) / inscrits ; exprimés = votants − blancs et nuls.
- Au Maroc, inscription volontaire : la non-inscription s'ajoute à l'abstention ; législatives : 37 % en 2007, 50,35 % en 2021.
- Abstention sociologique (hors du jeu, Lancelot) et politique (dans le jeu, Jaffré et Muxel).
- Columbia (Lazarsfeld, The People's Choice, 1944) : vote déterminé par les caractéristiques sociales, leaders d'opinion.
- Siegfried (1913) : géographie électorale.
- Michigan (The American Voter, 1960) : identification partisane.
- Downs (1957) : électeur rationnel, paradoxe du vote ; vote sur enjeux, vote rétrospectif, vote clientéliste.