Chapitre 7 · Droit S1 · Tronc commun

La culture politique, la socialisation et l'opinion publique

Introduction à la science politique

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir la culture politique et présenter la typologie d'Almond et Verba ;
  • expliquer la notion de capital social (Putnam) ;
  • présenter les agents de la socialisation politique ;
  • définir l'opinion publique et discuter la critique de Bourdieu ;
  • lire un sondage en tenant compte de sa marge d'erreur et analyser le rôle des médias.

7.1 La culture politique

Définition — Culture politique : ensemble des connaissances, des croyances, des valeurs et des attitudes qu'une population partage à l'égard du système politique et de son propre rôle dans ce système.

Gabriel Almond et Sidney Verba (The Civic Culture, 1963) ont comparé cinq pays (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne de l'Ouest, Italie, Mexique) par des enquêtes par questionnaire. Ils distinguent trois types purs :

Type Attitude des individus Exemple théorique
Paroissiale Ils ont peu conscience du système politique national ; leur horizon est la communauté locale (village, tribu, famille) Sociétés traditionnelles peu intégrées à l'État
De sujétion Ils connaissent le système et ses décisions, mais se voient comme des sujets qui reçoivent, pas comme des acteurs Populations attentives à l'administration mais peu participantes
De participation Ils se pensent comme acteurs capables d'influencer les décisions Citoyens actifs, militants

La culture civique, qui selon eux favorise la stabilité démocratique, est un mélange des trois : des citoyens assez participants pour contrôler les gouvernants, mais assez « sujets » pour accepter les décisions et assez attachés à leur communauté pour rester intégrés. Le Royaume-Uni et les États-Unis s'en rapprochaient le plus dans leur enquête.

La notion a été critiquée : elle risque de présenter le modèle anglo-saxon comme une norme, et d'expliquer la démocratie par la culture alors que la culture est aussi le produit des institutions et de l'histoire.

7.2 Le capital social

Robert Putnam (Making Democracy Work, 1993) étudie les régions italiennes créées en 1970. Avec les mêmes institutions, certaines régions du Nord fonctionnent beaucoup mieux que celles du Sud. Il l'explique par le capital social : les réseaux d'associations, les normes de réciprocité et la confiance entre citoyens, hérités d'une longue histoire de vie civique. Dans Bowling Alone (2000), il s'inquiète du déclin de ce capital social aux États-Unis, mesuré par le recul de la participation associative.

L'idée intéresse les politiques publiques : les programmes qui s'appuient sur les associations et les coopératives locales, comme l'Initiative nationale pour le développement humain (INDH) lancée au Maroc en 2005, misent en partie sur la capacité d'organisation des populations.

7.3 La socialisation politique

Définition — Socialisation politique : processus par lequel un individu acquiert, au cours de sa vie, les connaissances, les valeurs et les attitudes politiques de la société et des groupes auxquels il appartient.

Étape Agents Ce qui se transmet
Socialisation primaire (enfance, adolescence) Famille : agent principal ; école : enseignement de l'histoire, de l'éducation civique, apprentissage des règles collectives ; groupe de pairs Premiers attachements (à la nation, à la religion, parfois à un parti), image de l'autorité, sentiment de compétence ou d'incompétence politique
Socialisation secondaire (âge adulte) Travail, syndicats, associations, partis, médias, réseaux sociaux, mouvements religieux Ajustement ou remise en cause des valeurs acquises, apprentissage de l'action collective

La politiste française Annick Percheron a montré la force de la transmission familiale : une majorité d'enfants se situent du même côté que leurs parents sur l'axe gauche-droite lorsque ceux-ci partagent une même orientation et en parlent. Mais la socialisation n'est pas un simple « dressage » : les individus réinterprètent ce qu'ils reçoivent, et des événements marquants (une guerre, une révolution, une réforme) produisent des effets de génération. Les jeunes qui ont découvert la politique lors des mobilisations de 2011 forment un exemple souvent étudié dans le monde arabe.

7.4 L'opinion publique

Définition — Opinion publique : ensemble des jugements et des attitudes exprimés par une population sur les questions d'intérêt général, à un moment donné.

L'expression apparaît au XVIIIᵉ siècle, quand le public éclairé des salons, des cafés et de la presse revendique le droit de juger les décisions du pouvoir (Jürgen Habermas, L'Espace public, 1962). Aujourd'hui, elle est surtout mesurée par les sondages.

Pierre Bourdieu, dans une conférence intitulée « L'opinion publique n'existe pas » (1972), critique trois postulats implicites des sondages :

  1. tout le monde aurait une opinion sur tout, alors que les « sans opinion » sont nombreux et socialement situés ;
  2. toutes les opinions se vaudraient, alors qu'une opinion réfléchie et mobilisée pèse plus qu'une réponse improvisée ;
  3. tout le monde se poserait les mêmes questions, alors que c'est l'institut de sondage qui impose la question et ses termes.

Le sondage ne mesure donc pas une opinion préexistante : il la construit en partie. Cela n'interdit pas les sondages, mais oblige à les lire avec précaution.

7.5 Lire un sondage

Un sondage interroge un échantillon représentatif de la population, construit soit par tirage aléatoire, soit par la méthode des quotas (on reproduit la structure de la population par sexe, âge, profession, région). Un résultat de sondage est une estimation entourée d'une marge d'erreur. Pour un échantillon aléatoire de taille n et une proportion observée p, l'intervalle de confiance à 95 % est approximativement :

$$p \pm 1{,}96 \times \sqrt{\frac{p(1-p)}{n}}$$

Pour 1 000 personnes interrogées et une proportion de 50 %, la marge est d'environ 3,1 points : le vrai résultat se situe, avec 95 % de chances, entre 46,9 % et 53,1 %. Deux candidats crédités de 48 % et 52 % sur un tel échantillon ne sont donc pas clairement départagés.

7.6 Médias et opinion

Théorie Auteurs Idée
Effets limités Lazarsfeld (1944), Katz et Lazarsfeld (1955) Les médias renforcent les opinions plus qu'ils ne les changent ; l'influence passe par les leaders d'opinion (communication à deux étages)
Mise sur agenda (agenda-setting) McCombs et Shaw (1972) Les médias ne disent pas aux gens quoi penser, mais à quoi penser : ils hiérarchisent les sujets
Spirale du silence Elisabeth Noelle-Neumann (1974) Les personnes qui croient leur opinion minoritaire se taisent, ce qui la rend encore plus invisible
Bulles de filtres Eli Pariser (2011) Les algorithmes des réseaux sociaux enferment chacun dans les contenus qui confirment ses opinions

Au Maroc, la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA), prévue par l'article 165 de la Constitution, veille notamment au respect du pluralisme des courants d'opinion dans les médias audiovisuels, en particulier pendant les campagnes électorales.

7.7 Méthode : analyser une donnée d'opinion

  1. Identifier la source : institut, commanditaire, date, mode de recueil (téléphone, en ligne, face à face).
  2. Examiner l'échantillon : taille, méthode (aléatoire ou quotas), représentativité.
  3. Lire la question exacte : sa formulation peut orienter les réponses.
  4. Calculer la marge d'erreur avant de conclure à une différence ou à une évolution.
  5. Interpréter avec la critique de Bourdieu : part des sans-opinion, intensité des opinions, sujets imposés.

Les pièges à éviter

  • Confondre culture politique (attitudes envers le système) et culture au sens artistique.
  • Présenter la culture civique comme une culture purement participative : c'est un mélange des trois types.
  • Réduire la socialisation à la famille : l'école, les pairs, le travail et les médias jouent aussi.
  • Lire un écart de 2 points entre deux sondages comme une évolution certaine, sans tenir compte de la marge d'erreur.
  • Résumer Bourdieu par « les sondages sont faux » : il critique leurs postulats, pas leur existence.

Exercice 1 — Interpréter un sondage

Un institut publie le sondage suivant, réalisé auprès de 1 000 personnes représentatives de la population adulte d'une ville, selon un échantillon aléatoire : « Êtes-vous favorable au projet de nouvelle ligne de tramway ? » Oui : 40 % ; Non : 35 % ; Sans opinion : 25 %. Un mois plus tôt, un sondage identique donnait 42 % de oui.

  1. Calculez la marge d'erreur à 95 % pour la proportion de oui.
  2. Peut-on dire que l'adhésion au projet a baissé ?
  3. Que vous inspire la part des « sans opinion » au regard de la critique de Bourdieu ?
  4. Peut-on affirmer qu'une majorité des habitants est favorable au projet ?
Voir le corrigé

1. Marge d'erreur. Avec p = 0,40 et n = 1 000 : 0,40 × 0,60 / 1 000 = 0,00024 ; la racine carrée vaut environ 0,0155 ; multipliée par 1,96, elle donne environ 0,030, soit ± 3 points. La vraie proportion de oui se situe probablement entre 37 % et 43 %.

2. Baisse ? Le résultat précédent (42 %) se trouve dans l'intervalle actuel, et l'écart de 2 points est inférieur à la marge d'erreur. On ne peut pas conclure à une baisse : la différence peut s'expliquer par le hasard de l'échantillonnage.

3. Les sans-opinion. Un quart des personnes interrogées n'ont pas d'avis. Conformément à la critique de Bourdieu, cela montre que tout le monde n'a pas une opinion sur tout ; il serait utile de savoir qui sont ces personnes (âge, quartier, usage des transports). De plus, la question est posée par l'institut : des habitants qui ne s'étaient jamais interrogés sur le tramway ont dû répondre sur-le-champ.

4. Majorité ? Non. 40 % de oui ne constituent pas une majorité de la population interrogée, même si le oui devance le non (35 %). L'écart entre oui et non (5 points) est d'ailleurs proche des marges d'erreur cumulées des deux réponses : la prudence s'impose.

Exercice 2 — Quel type de culture politique ?

Rattachez chaque attitude à une culture politique selon Almond et Verba : 1) « Ce qui se décide à Rabat ne me concerne pas, seuls comptent mon village et ma famille » ; 2) « Je respecte les lois et je fais mes démarches à l'administration, mais je ne pense pas pouvoir changer quoi que ce soit » ; 3) « Je milite dans une association et j'interpelle mes élus sur les projets de ma commune ».

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  1. Paroissiale : horizon limité à la communauté locale. 2) De sujétion : connaissance du système, mais position passive. 3) De participation : le citoyen se pense comme acteur. La culture civique combinerait ces attitudes.

Exercice 3 — Marge d'erreur

Un sondage auprès de 400 personnes (échantillon aléatoire) donne 50 % d'opinions favorables. Calculez la marge d'erreur à 95 %. Comparez avec un échantillon de 1 000 personnes et concluez.

Voir le corrigé

Pour n = 400 : 0,5 × 0,5 / 400 = 0,000625 ; racine = 0,025 ; × 1,96 = 0,049, soit ± 4,9 points (intervalle de 45,1 % à 54,9 %). Pour n = 1 000 : environ ± 3,1 points. Multiplier l'échantillon par 2,5 ne réduit la marge que d'environ un tiers : la précision augmente comme la racine carrée de la taille de l'échantillon. Un petit échantillon ne permet donc pas de conclure sur des écarts de quelques points.

L'essentiel — Culture, socialisation, opinion

  • Culture politique : connaissances, valeurs et attitudes envers le système politique.
  • Almond et Verba, The Civic Culture (1963) : cultures paroissiale, de sujétion, de participation ; la culture civique est un mélange.
  • Putnam (1993) : capital social (réseaux, réciprocité, confiance) ; Bowling Alone (2000).
  • Socialisation primaire (famille, école, pairs) et secondaire (travail, associations, partis, médias) ; Percheron : force de la transmission familiale ; effets de génération.
  • Opinion publique : naissance au XVIIIe siècle (Habermas, 1962) ; Bourdieu (1972) : « L'opinion publique n'existe pas », trois postulats critiqués.
  • Sondage : échantillon aléatoire ou par quotas ; marge d'erreur à 95 % : 1,96 × racine de p(1 − p)/n, environ 3,1 points pour 1 000 personnes à 50 %.
  • Médias : effets limités et leaders d'opinion (Lazarsfeld, Katz), agenda-setting (McCombs et Shaw, 1972), spirale du silence (Noelle-Neumann, 1974), bulles de filtres.
  • Maroc : HACA (article 165), pluralisme des opinions dans l'audiovisuel.
1The Civic Culture (1963) est l'œuvre de :
2Dans la culture de sujétion, les individus :
3La notion de capital social est associée à :
4L'agent principal de la socialisation politique primaire est :
5La conférence « L'opinion publique n'existe pas » est de :
6La théorie de l'agenda-setting affirme que les médias :
7La spirale du silence est une théorie de :
8Pour 1 000 personnes et une proportion de 50 %, la marge d'erreur à 95 % est d'environ :
9La méthode des quotas consiste à :
10L'autorité marocaine chargée de veiller au pluralisme dans l'audiovisuel est :