La science politique : objet, histoire et méthodes
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir l'objet de la science politique et distinguer « le politique » de « la politique » ;
- retracer les grandes étapes de sa naissance, de la philosophie politique à la discipline universitaire ;
- situer la science politique par rapport au droit, à la sociologie et à l'histoire ;
- présenter ses principales méthodes et leurs limites ;
- éviter les jugements de valeur dans une analyse politique.
1.1 L'objet de la science politique
La science politique étudie les phénomènes de pouvoir dans la société, et d'abord le pouvoir qui s'exerce sur l'ensemble d'une collectivité. Son objet n'est pas fixé une fois pour toutes, et deux grandes conceptions s'opposent.
Définition — Science de l'État : la science politique étudie l'État, ses institutions et son action (conception classique, proche du droit public).
Définition — Science du pouvoir : la science politique étudie toutes les relations de pouvoir organisées, dont l'État n'est que la forme la plus achevée (conception défendue notamment par Maurice Duverger et par la science politique américaine).
La première conception est trop étroite : elle ne permet pas d'étudier les partis, les syndicats ou les mouvements sociaux, ni les sociétés sans État. La seconde est trop large si l'on y inclut tout pouvoir (celui du père de famille, du chef d'entreprise). La plupart des auteurs retiennent une position intermédiaire : la science politique étudie le pouvoir politique, c'est-à-dire le pouvoir qui organise et gouverne une société globale, et tout ce qui contribue à sa conquête et à son exercice.
1.2 « Le politique » et « la politique »
La langue française distingue deux termes que l'examen aime opposer :
- le politique désigne le domaine de l'organisation du pouvoir dans une société : les institutions, les règles communes, ce qui fait tenir ensemble la collectivité ;
- la politique désigne l'activité de compétition pour le pouvoir : campagnes électorales, stratégies des partis, débats, alliances. L'anglais distingue aussi polity (le cadre), politics (la compétition) et policy (les politiques publiques, comme la politique de santé ou la politique de l'eau).
Le politiste américain Harold Lasswell résume l'objet de la discipline par une formule restée célèbre : Politics: Who Gets What, When, How (1936), c'est-à-dire qui obtient quoi, quand et comment.
1.3 De la philosophie politique à la science politique
Les précurseurs. La réflexion sur le pouvoir est ancienne. Aristote, dans La Politique (IVᵉ siècle av. J.-C.), compare les constitutions de nombreuses cités grecques et propose une classification des régimes : il est souvent considéré comme le premier politiste. Ibn Khaldoun, dans la Muqaddima (1377), explique la naissance et le déclin des dynasties du Maghreb par la 'asabiyya (la cohésion du groupe) : il observe les faits plutôt que de dire ce que le pouvoir devrait être.
La rupture moderne. Machiavel, dans Le Prince (écrit en 1513), sépare l'analyse du pouvoir de la morale : il décrit comment un prince conquiert et conserve le pouvoir, et non comment il devrait se comporter pour être juste. Montesquieu (De l'esprit des lois, 1748) relie les institutions au climat, aux mœurs et à la religion des peuples. Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835-1840) observe sur le terrain la société américaine pour comprendre la démocratie.
La discipline universitaire. La science politique devient une discipline autonome à la fin du XIXᵉ siècle : création de l'École libre des sciences politiques à Paris (1872), fondation de l'American Political Science Association (1903). Après 1945, elle s'inspire de la sociologie et des méthodes quantitatives (mouvement béhavioriste aux États-Unis, qui étudie les comportements observables). Au Maroc, elle s'est développée dans les facultés de droit, souvent à partir du droit constitutionnel, avec des travaux sur la monarchie, les élites et le monde rural (John Waterbury, Le Commandeur des croyants, 1970 ; Rémy Leveau, Le Fellah marocain, défenseur du trône, 1976).
1.4 La science politique et les disciplines voisines
| Discipline | Ce qu'elle apporte | Différence avec la science politique |
|---|---|---|
| Droit constitutionnel | Les règles qui organisent le pouvoir | Le juriste dit ce qui est prescrit ; le politiste observe ce qui se passe |
| Sociologie | L'étude des groupes, des classes, des comportements | La science politique se concentre sur les phénomènes de pouvoir |
| Histoire | La connaissance du passé des institutions et des conflits | La science politique cherche des régularités et des explications générales |
| Philosophie politique | La réflexion sur le meilleur régime, la justice, la liberté | La science politique décrit et explique, elle ne prescrit pas |
| Économie | Les modèles de choix rationnel, l'étude des politiques économiques | Elle prend en compte d'autres motivations que l'intérêt matériel |
1.5 Les méthodes de la science politique
La science politique se veut une science sociale : elle cherche à expliquer les faits de façon vérifiable. Max Weber a fixé une règle de méthode toujours valable : la neutralité axiologique, c'est-à-dire l'effort pour séparer les jugements de fait (ce qui est) des jugements de valeur (ce qui est bien ou mal).
| Méthode | Principe | Exemple d'usage |
|---|---|---|
| Méthode quantitative | Mesurer et compter : statistiques électorales, sondages, questionnaires | Taux de participation par région, profil des électeurs |
| Méthode qualitative | Comprendre de l'intérieur : entretiens, observation directe, récits de vie | Étude d'une campagne électorale dans une commune rurale |
| Méthode comparative | Comparer plusieurs pays ou périodes pour dégager des causes communes | Comparer les transitions politiques au Maghreb après 2011 |
| Analyse documentaire | Étudier textes, discours, programmes, presse | Analyser les programmes des partis aux élections législatives |
| Analyse systémique | Représenter la vie politique comme un système qui reçoit des demandes et produit des décisions | Modèle de David Easton (années 1950-1960) |
Le modèle d'Easton. Le système politique reçoit des demandes (revendications) et des soutiens (adhésion, obéissance) venant de son environnement : ce sont les inputs. Il les transforme en décisions (lois, budgets, politiques) : les outputs. Ces décisions produisent des effets qui reviennent sous forme de nouvelles demandes : c'est la rétroaction (feedback). Le modèle aide à comprendre pourquoi un gouvernement réagit, par exemple, à des manifestations par une réforme.
1.6 Méthode : analyser un fait politique
- Décrire le fait sans jugement : acteurs, dates, chiffres.
- Le replacer dans son contexte (institutionnel, social, historique).
- Choisir une grille d'analyse : acteurs et stratégies, système (Easton), légitimité (chapitre 2), culture politique (chapitre 7).
- Expliquer : causes, mécanismes, intérêts en présence.
- Conclure sans prescrire : ce que le fait révèle du fonctionnement du pouvoir.
Les pièges à éviter
- Confondre science politique (expliquer) et philosophie politique ou opinion personnelle (juger).
- Réduire la science politique à l'étude de l'État : elle étudie aussi les partis, les groupes, les élections, l'opinion.
- Confondre le politique (le domaine) et la politique (la compétition).
- Attribuer à Machiavel une morale du cynisme : il sépare l'analyse du pouvoir de la morale, ce qui fonde l'approche scientifique.
- Citer un auteur sans son œuvre ni sa date : un auteur mal situé ne rapporte pas de points.
Exercice 1 — Jugement de fait ou jugement de valeur ?
Pour chacune des affirmations suivantes, dites s'il s'agit d'un jugement de fait ou d'un jugement de valeur, puis reformulez les jugements de valeur en jugements de fait vérifiables.
- « Le taux de participation aux élections législatives du 8 septembre 2021 s'est établi à 50,35 % selon le ministère de l'Intérieur. »
- « Les jeunes ne s'intéressent pas assez à la politique, c'est regrettable. »
- « La Constitution de 2011 a été approuvée par référendum. »
- « Les partis politiques marocains sont trop nombreux. »
- « Le mouvement du 20 février 2011 a précédé l'annonce d'une révision constitutionnelle. »
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| N° | Nature | Justification ou reformulation |
|---|---|---|
| 1 | Fait | Donnée chiffrée, datée et sourcée, vérifiable |
| 2 | Valeur | « Regrettable » et « pas assez » expriment une appréciation. Reformulation : « Selon l'enquête X, le taux d'inscription sur les listes électorales des 18-24 ans est inférieur à celui des plus de 35 ans. » |
| 3 | Fait | Événement daté (référendum du 1ᵉʳ juillet 2011) |
| 4 | Valeur | « Trop » suppose une norme. Reformulation : « Une trentaine de partis ont présenté des listes aux élections législatives de 2021, mais huit seulement ont obtenu au moins dix sièges. » |
| 5 | Fait | Chronologie vérifiable : manifestations du 20 février, discours royal du 9 mars 2011 |
Leçon à retenir : la neutralité axiologique (Weber) n'interdit pas d'étudier des sujets sensibles ; elle impose de fonder chaque affirmation sur une donnée vérifiable et de distinguer clairement l'analyse de l'opinion.
Exercice 2 — Le politique ou la politique ?
Classez : 1) la Constitution de 2011 ; 2) les alliances entre partis après les élections ; 3) le plan national de l'eau ; 4) un meeting de campagne à Agadir ; 5) l'organisation de la régionalisation avancée.
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- Le politique (polity) : le cadre institutionnel. 2) La politique (politics) : compétition pour le pouvoir. 3) Une politique publique (policy). 4) La politique (politics). 5) Le politique (polity), même si sa mise en œuvre passe par des politiques publiques.
Exercice 3 — Appliquer le modèle d'Easton
En 2011, des manifestations réclament des réformes ; le pouvoir annonce une révision constitutionnelle, adoptée par référendum ; de nouvelles revendications apparaissent ensuite sur l'emploi et les services publics. Analysez la séquence avec le modèle d'Easton.
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Inputs : les manifestations expriment des demandes (réformes politiques) ; le référendum mesure les soutiens. Conversion : le système politique transforme ces demandes en décision (commission de révision, projet de Constitution). Output : la Constitution de 2011. Rétroaction : la réforme modifie l'environnement et suscite de nouvelles demandes, cette fois économiques et sociales, qui reviennent comme inputs. Le modèle montre que la stabilité d'un système dépend de sa capacité à traiter les demandes, sans dire si la réponse était bonne ou mauvaise (neutralité axiologique).
L'essentiel — Objet et méthodes de la science politique
- Objet : le pouvoir politique, entre « science de l'État » (trop étroite) et « science du pouvoir » (trop large).
- Le politique (domaine, polity) / la politique (compétition, politics) / politiques publiques (policy).
- Lasswell (1936) : Who Gets What, When, How.
- Précurseurs : Aristote (La Politique), Ibn Khaldoun (Muqaddima, 1377, 'asabiyya).
- Rupture : Machiavel (Le Prince, 1513) sépare analyse du pouvoir et morale ; Montesquieu (1748) ; Tocqueville (1835-1840).
- Discipline : Sciences Po Paris (1872), APSA (1903), béhaviorisme après 1945.
- Maroc : Waterbury (Le Commandeur des croyants, 1970), Leveau (Le Fellah marocain, défenseur du trône, 1976).
- Neutralité axiologique (Weber) : séparer jugements de fait et de valeur.
- Méthodes : quantitative, qualitative, comparative, documentaire, systémique.
- Easton : demandes et soutiens (inputs) → décisions (outputs) → rétroaction.