Chapitre 2 · Droit S4 · Droit public

Rome et la pensée politique chrétienne médiévale

Histoire des idées politiques

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • présenter les apports de Polybe et de Cicéron à la théorie du régime mixte et du droit naturel ;
  • expliquer la distinction des deux cités chez saint Augustin ;
  • décrire la querelle des pouvoirs spirituel et temporel au Moyen Âge ;
  • présenter la synthèse de Thomas d'Aquin entre foi et raison ;
  • identifier les prémices de l'idée de souveraineté et de limitation du pouvoir.

2.1 Rome : la République, le régime mixte et le droit

Polybe (vers 200-118 avant J.-C.), historien grec otage à Rome, cherche à expliquer comment Rome a conquis le monde méditerranéen. Il reprend la classification des régimes et développe la théorie de l'anacyclose : les régimes simples (royauté, aristocratie, démocratie) dégénèrent inévitablement (en tyrannie, oligarchie, ochlocratie, c'est-à-dire gouvernement de la foule) selon un cycle qui recommence. Seul le régime mixte échappe à ce cycle. La République romaine en est le modèle : les consuls représentent l'élément monarchique, le Sénat l'élément aristocratique et les assemblées du peuple (comices) et les tribuns l'élément démocratique. Chaque organe freine les autres : Polybe décrit déjà un système de contrepoids.

Cicéron (106-43 avant J.-C.), avocat, consul et philosophe, défenseur de la République face aux ambitions de César, écrit De la République et Des lois.

  • La définition de la République (res publica, la « chose du peuple ») : ce n'est pas n'importe quel rassemblement d'hommes, mais une société formée par l'accord sur le droit et la communauté d'intérêts ;
  • le régime mixte est le meilleur, comme chez Polybe ;
  • la loi naturelle : héritier des stoïciens, Cicéron affirme l'existence d'une loi vraie, conforme à la raison droite et à la nature, universelle et immuable, qu'aucun sénat ni peuple ne peut abroger ; les lois humaines injustes ne méritent pas le nom de loi. Cette idée sera reprise par les penseurs chrétiens et par l'école du droit naturel moderne ;
  • la vertu du gouvernant : le bon dirigeant (le « princeps » ou modérateur de la République) doit servir l'intérêt commun.

Le droit romain : au-delà de la philosophie, Rome a légué une technique juridique (distinction du droit public et du droit privé, notions de contrat, de propriété, de personne) et des formules politiques : sous l'Empire, la maxime selon laquelle « ce qui plaît au prince a force de loi » (Ulpien) et celle selon laquelle « le prince est délié des lois » serviront plus tard à justifier l'absolutisme ; à l'inverse, l'idée que le pouvoir de l'empereur vient d'une délégation du peuple (lex regia) nourrira les théories de la souveraineté populaire.

2.2 Le christianisme et le politique

Le christianisme introduit une rupture : pour la première fois, la religion se distingue du pouvoir politique. La parole « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Évangiles) fonde une dualité entre le spirituel et le temporel. L'apôtre Paul affirme en même temps que « toute autorité vient de Dieu » et que les chrétiens doivent obéir aux autorités établies, ce qui légitime le pouvoir tout en le soumettant à une loi supérieure.

Après la conversion de l'empereur Constantin (début du IVᵉ siècle) et l'édit de Thessalonique (380) qui fait du christianisme la religion officielle de l'Empire, se pose la question des rapports entre l'Église et l'État.

2.3 Saint Augustin : les deux cités

Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (en Afrique du Nord, dans l'actuelle Algérie), écrit La Cité de Dieu (413-426) après le sac de Rome par les Wisigoths en 410, pour répondre aux païens qui accusent les chrétiens d'avoir causé la chute de Rome.

Les deux cités : l'humanité est partagée entre deux cités spirituelles :

  • la cité terrestre, fondée sur l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, qui recherche la gloire et la domination ;
  • la cité de Dieu, fondée sur l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, qui chemine vers le salut. Ces deux cités sont mêlées dans l'histoire jusqu'au Jugement dernier ; elles ne correspondent pas exactement à l'État et à l'Église.

La valeur relative de l'État : l'État est une conséquence du péché originel : il est nécessaire pour maintenir la paix et l'ordre parmi des hommes pécheurs. Mais sans justice, il ne vaut guère mieux qu'une bande de brigands : selon une formule célèbre, « que sont les royaumes sans la justice, sinon de grands brigandages ? ». L'État doit servir la paix et, autant que possible, la justice, mais il n'est pas une fin en soi.

L'augustinisme politique : au Moyen Âge, une lecture déformée d'Augustin conduira à affirmer la subordination du pouvoir temporel à l'Église.

2.4 La querelle du sacerdoce et de l'Empire

La théorie des deux glaives : à la fin du Vᵉ siècle, le pape Gélase Iᵉʳ distingue l'autorité sacrée des pontifes et le pouvoir royal : deux puissances gouvernent le monde, mais l'autorité des pontifes est plus lourde, car ils rendront compte à Dieu même des rois.

La réforme grégorienne et la querelle des investitures (XIᵉ-XIIᵉ siècles) : le pape Grégoire VII (Dictatus papae, 1075) affirme la suprématie du pape, qui peut déposer les empereurs ; il s'oppose à l'empereur Henri IV sur le droit de nommer les évêques (épisode de Canossa, 1077). Le concordat de Worms (1122) distingue l'investiture spirituelle (par l'Église) et temporelle (par l'empereur).

La théocratie pontificale : la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII (1302) affirme que les deux glaives, spirituel et temporel, appartiennent à l'Église, le temporel étant exercé pour l'Église par les rois. Le roi de France Philippe le Bel s'y oppose violemment.

La réaction des légistes et l'affirmation des rois : les légistes du roi de France, formés au droit romain, affirment que le roi est empereur en son royaume : il ne reconnaît aucun supérieur au temporel, ni le pape ni l'empereur. Cette formule annonce la notion de souveraineté (chapitre 4).

Marsile de Padoue (Le Défenseur de la paix, 1324) va plus loin : la source du pouvoir est le peuple (l'ensemble des citoyens ou leur partie prépondérante), la loi est l'œuvre du « législateur humain », et l'Église ne doit avoir aucun pouvoir coercitif. Il annonce la laïcisation du pouvoir et la souveraineté populaire.

2.5 Thomas d'Aquin : la synthèse entre foi et raison

Thomas d'Aquin (1225-1274), dominicain, théologien majeur (Somme théologique, De regno), réalise une synthèse entre la théologie chrétienne et la philosophie d'Aristote, redécouverte en Occident grâce aux traductions et commentaires des philosophes arabes (Averroès en particulier).

La nature politique de l'homme : contrairement à l'augustinisme, Thomas d'Aquin affirme avec Aristote que la société politique est naturelle : l'homme est un animal social et politique, et l'État aurait existé même sans le péché. L'État a une valeur positive : il vise le bien commun temporel.

La hiérarchie des lois : Thomas d'Aquin distingue quatre lois :

  1. la loi éternelle : la raison divine qui gouverne l'univers ;
  2. la loi naturelle : la participation de la créature raisonnable à la loi éternelle ; ses préceptes (faire le bien et éviter le mal, conserver la vie, vivre en société, connaître la vérité) sont accessibles à la raison ;
  3. la loi humaine (positive) : établie par l'autorité pour le bien commun, elle doit découler de la loi naturelle ; une loi humaine contraire à la loi naturelle n'est pas une loi mais une corruption de la loi ;
  4. la loi divine : révélée par les Écritures.

Le meilleur régime : la monarchie est en principe le meilleur régime, car l'unité favorise la paix ; mais elle doit être tempérée, combinant les éléments royal, aristocratique et populaire (régime mixte), pour prévenir la tyrannie.

La résistance au tyran : Thomas d'Aquin admet, avec prudence, que le peuple puisse déposer un tyran par une autorité publique, mais il condamne le tyrannicide par un particulier ; il conseille souvent de supporter une tyrannie modérée pour éviter des maux plus grands.

Pouvoir spirituel et temporel : le pouvoir temporel est autonome dans son ordre, mais subordonné au spirituel pour ce qui touche au salut ; Thomas d'Aquin adopte une position modérée.

2.6 L'héritage médiéval

Le Moyen Âge lègue des idées essentielles à la pensée politique moderne :

  • la distinction du spirituel et du temporel, base lointaine de la laïcité ;
  • l'idée d'une loi supérieure (loi naturelle) qui limite le pouvoir, base des droits de l'homme ;
  • les premières formulations de la souveraineté royale (le roi empereur en son royaume) ;
  • le contrat entre le roi et ses sujets, les assemblées représentatives (Parlement anglais, états généraux) et le consentement à l'impôt (Magna Carta, 1215) ;
  • la théorie de la résistance au tyran.

2.7 Méthode : situer un auteur médiéval

  1. Situer l'époque : Antiquité tardive (Augustin), réforme grégorienne, XIIIᵉ siècle (Thomas d'Aquin), XIVᵉ siècle (Marsile).
  2. Identifier la question : rapports entre l'Église et l'État, nature de l'État, fondement de la loi.
  3. Positionner l'auteur : augustinisme (État conséquence du péché, subordination), thomisme (État naturel, bien commun), laïcisation (Marsile).
  4. Relier à l'héritage antique (Aristote, Cicéron) et à la modernité (souveraineté, droit naturel).

Les pièges à éviter

  • Confondre la cité de Dieu et l'Église, la cité terrestre et l'État : Augustin parle de deux cités spirituelles mêlées.
  • Oublier que Thomas d'Aquin redécouvre Aristote grâce aux philosophes arabes.
  • Présenter Thomas d'Aquin comme partisan du tyrannicide : il le condamne, tout en admettant la déposition par une autorité publique.
  • Attribuer à Polybe l'invention du régime mixte : l'idée existe chez Platon et Aristote ; Polybe l'applique à Rome.
  • Confondre la loi naturelle (raison) et la loi divine (révélation) chez Thomas d'Aquin.

Exercice 1 — Commentaire guidé

Saint Augustin écrit, dans La Cité de Dieu (livre IV), une formule restée célèbre : « Que sont les royaumes sans la justice, sinon de grands brigandages ? » Il rapporte l'anecdote d'un pirate capturé qui répond à Alexandre le Grand : il est appelé brigand parce qu'il agit avec un petit navire, tandis qu'Alexandre, qui agit avec une grande flotte, est appelé empereur.

  1. Expliquez le sens de la formule.
  2. Quelle conception de l'État exprime-t-elle ?
  3. Montrez sa postérité dans la pensée politique et juridique.
Voir le corrigé

1. Le sens de la formule. Augustin montre que ce qui distingue un royaume d'une bande de brigands, ce n'est ni la taille, ni la force, ni l'organisation : une bande de brigands a aussi un chef, des règles et un partage du butin. La seule différence légitime est la justice. Un État qui ne respecte pas la justice n'est qu'une domination fondée sur la force, comme le pirate, à une plus grande échelle. L'anecdote d'Alexandre et du pirate souligne avec ironie que la conquête impériale n'est qu'un brigandage de grande ampleur lorsqu'elle est injuste.

2. La conception de l'État. Augustin a une conception relative et pessimiste de l'État : né du péché, il est nécessaire pour maintenir la paix entre des hommes portés à la domination (cité terrestre fondée sur l'amour de soi). Mais l'État ne tire pas sa valeur de lui-même : il n'est légitime que s'il sert la justice, qui renvoie à un ordre supérieur au pouvoir politique. La force seule ne crée pas le droit.

3. La postérité. L'idée que le pouvoir n'est légitime que s'il respecte une justice supérieure traverse toute l'histoire des idées : la loi naturelle de Thomas d'Aquin (la loi injuste est une corruption de la loi), les théories du droit de résistance à l'oppression (Locke, Déclaration de 1789), la critique de l'État de non-droit. Au XXᵉ siècle, après les crimes nazis, le juriste Gustav Radbruch soutient qu'une loi d'une injustice extrême n'est pas du droit, et le procès de Nuremberg refuse l'excuse de l'obéissance aux lois de l'État. La distinction entre la légalité et la légitimité reste au cœur du droit public.

Exercice 2 — Associez

Associez chaque idée à son auteur : a) le cycle des régimes et le régime mixte romain ; b) la loi vraie est la raison droite conforme à la nature ; c) la cité terrestre et la cité de Dieu ; d) le pouvoir vient du peuple, législateur humain ; e) la loi humaine contraire à la loi naturelle est une corruption de la loi.

Voir le corrigé

a) Polybe. b) Cicéron. c) Saint Augustin. d) Marsile de Padoue. e) Thomas d'Aquin.

Exercice 3 — Question de cours

Comparez la conception de l'État chez saint Augustin et chez Thomas d'Aquin.

Voir le corrigé

Pour Augustin, l'État est une conséquence du péché originel : il est nécessaire pour contenir les passions et maintenir la paix, mais il n'a qu'une valeur relative et n'est légitime que s'il sert la justice. Pour Thomas d'Aquin, qui reprend Aristote, la société politique est naturelle : l'homme est un animal social, l'État aurait existé même sans le péché et il a une valeur positive, la poursuite du bien commun temporel. Les deux auteurs soumettent cependant le pouvoir à une justice ou une loi supérieure, et Thomas d'Aquin subordonne le temporel au spirituel pour ce qui concerne le salut.

L'essentiel — Rome et le Moyen Âge

  • Polybe : anacyclose (cycle de dégénérescence des régimes) ; régime mixte romain : consuls (monarchie), Sénat (aristocratie), comices et tribuns (démocratie), contrepoids.
  • Cicéron (De la République, Des lois) : res publica = accord sur le droit et intérêt commun ; régime mixte ; loi naturelle conforme à la raison droite, universelle ; loi injuste = pas une loi.
  • Droit romain : technique juridique ; maximes absolutistes (ce qui plaît au prince, prince délié des lois) et lex regia (délégation du peuple).
  • Christianisme : dualité spirituel/temporel (« Rendez à César ») ; toute autorité vient de Dieu (Paul) ; Constantin, édit de 380.
  • Saint Augustin (La Cité de Dieu, après 410) : cité terrestre (amour de soi) et cité de Dieu (amour de Dieu), mêlées ; État né du péché, nécessaire à la paix ; royaumes sans justice = grands brigandages.
  • Deux glaives (Gélase Iᵉʳ) ; Grégoire VII (1075, Canossa 1077), concordat de Worms (1122) ; Unam Sanctam (Boniface VIII, 1302) contre Philippe le Bel ; légistes : le roi est empereur en son royaume.
  • Marsile de Padoue (1324) : pouvoir issu du peuple, Église sans pouvoir coercitif.
  • Thomas d'Aquin : synthèse avec Aristote (transmis par Averroès) ; État naturel, bien commun ; lois éternelle, naturelle, humaine, divine ; monarchie tempérée ; déposition du tyran par une autorité publique, pas de tyrannicide privé.
  • Héritage : distinction des pouvoirs spirituel et temporel, loi supérieure, souveraineté royale, consentement à l'impôt, résistance au tyran.
1La théorie de l'anacyclose est due à :
2Pour Polybe, la République romaine est un exemple de :
3Cicéron définit la loi vraie comme :
4La Cité de Dieu a été écrite après :
5Pour Augustin, la cité terrestre est fondée sur :
6La bulle Unam Sanctam (1302) affirme :
7La formule « le roi est empereur en son royaume » est l'œuvre :
8Marsile de Padoue situe la source du pouvoir dans :
9Thomas d'Aquin distingue :
10Pour Thomas d'Aquin, l'État :