La Renaissance et la naissance de l'État moderne : Machiavel, la Réforme et Bodin
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- présenter le contexte de la Renaissance et de la naissance de l'État moderne ;
- expliquer le réalisme politique de Machiavel (Le Prince, Discours) ;
- présenter les conséquences politiques de la Réforme et les monarchomaques ;
- définir la souveraineté selon Jean Bodin et ses limites ;
- distinguer État moderne et pouvoir médiéval.
4.1 Le contexte : Renaissance, guerres et États
Aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, l'Europe connaît de profondes transformations :
- la Renaissance : redécouverte des auteurs antiques (humanisme), développement de l'imprimerie (vers 1450), confiance dans la raison humaine ;
- les grandes découvertes (1492) et l'essor du commerce ;
- l'affirmation des monarchies territoriales (France, Espagne, Angleterre) face au pape, à l'empereur et aux seigneurs féodaux ;
- l'éclatement de l'Italie en cités rivales (Florence, Venise, Milan, Naples, États pontificaux), envahie par les rois de France et d'Espagne (guerres d'Italie à partir de 1494) ;
- la Réforme protestante (Luther, 1517 ; Calvin) et les guerres de religion.
C'est dans ce contexte que naît l'État moderne : un pouvoir centralisé, territorial, disposant d'une armée permanente, d'une administration et d'une fiscalité, et qui revendique la souveraineté, c'est-à-dire un pouvoir suprême, indépendant de toute autorité extérieure et supérieur à toute autorité intérieure. Le mot « État » (lo stato) prend son sens moderne chez Machiavel.
4.2 Machiavel : la politique comme technique du pouvoir
Nicolas Machiavel (1469-1527), secrétaire de la chancellerie de la République de Florence de 1498 à 1512, est chargé de missions diplomatiques auprès des rois, des papes et de César Borgia. Écarté du pouvoir au retour des Médicis en 1512, emprisonné puis exilé, il rédige Le Prince (1513, publié en 1532), dédié à Laurent de Médicis, et les Discours sur la première décade de Tite-Live (vers 1513-1519).
La rupture méthodologique : Machiavel décrit la politique telle qu'elle est (la « vérité effective de la chose ») et non telle qu'elle devrait être. Il sépare la politique de la morale chrétienne et des idéaux de la cité parfaite : l'objet de la politique est la conquête et la conservation du pouvoir, ainsi que la grandeur et la stabilité de l'État. Il est souvent considéré comme le fondateur de la science politique moderne.
Le Prince : les principautés et les moyens du pouvoir :
- Machiavel distingue les principautés héréditaires et les principautés nouvelles, conquises par les armes propres, par les armes d'autrui ou la fortune, par la scélératesse ou par la faveur des citoyens ;
- les armes : un État doit reposer sur de bonnes lois et de bonnes armes, et les secondes conditionnent les premières ; il condamne les mercenaires, infidèles et inefficaces, et recommande une milice de citoyens ;
- la virtù et la fortuna : la fortune (le hasard, les circonstances) gouverne la moitié de nos actions, mais l'autre moitié dépend de la virtù du prince, c'est-à-dire son énergie, son habileté, sa capacité à saisir l'occasion et à s'adapter aux circonstances ;
- le prince et la morale : le prince doit apprendre à pouvoir « ne pas être bon » quand la nécessité l'exige ; il vaut mieux être craint qu'aimé, si l'on ne peut être les deux, mais il faut éviter d'être haï (en respectant les biens et les femmes des sujets) ; le prince doit être à la fois renard (pour déjouer les pièges) et lion (pour effrayer les loups) ; il doit paraître pieux, fidèle, humain, intègre, mais savoir agir autrement ;
- la fin et les moyens : on retient souvent la formule « la fin justifie les moyens », qui ne figure pas telle quelle chez Machiavel ; il écrit plutôt qu'on juge les actions des princes par leur résultat : s'il conserve l'État, les moyens seront toujours jugés honorables par le vulgaire.
Les Discours : le républicanisme : dans les Discours, Machiavel exprime sa préférence pour la République, sur le modèle de la Rome républicaine :
- il reprend l'idée du régime mixte (consuls, Sénat, tribuns) de Polybe ;
- il soutient, de manière originale, que les conflits entre le peuple et les grands (la plèbe et le Sénat) ont été la cause de la liberté et de la puissance de Rome, car ils ont produit de bonnes lois ;
- il valorise la vertu civique et la religion civile comme ciment de la cité ;
- il observe que le peuple est plus sage et plus constant qu'un prince pour conserver un État libre.
Le machiavélisme : le terme est devenu synonyme de cynisme et de manipulation. Mais la lecture de Machiavel est discutée : pour certains (Rousseau), le Prince est un livre des républicains qui dévoile les ruses des princes ; pour d'autres, il est le théoricien de la raison d'État ; pour d'autres encore, un patriote qui souhaitait l'unification de l'Italie (dernier chapitre du Prince). On peut rapprocher son réalisme de celui d'Ibn Khaldoun, qui analysait aussi la conquête et la conservation du pouvoir à partir de l'observation de l'histoire.
4.3 La Réforme et les théories de la résistance
Luther (1483-1546) affirme la distinction des deux règnes : le règne spirituel de Dieu sur les âmes, par la parole, et le règne temporel des princes, par le glaive. Le chrétien doit obéir aux autorités temporelles, instituées par Dieu ; lors de la guerre des paysans (1525), Luther soutient les princes contre les révoltés. La Réforme renforce ainsi les princes territoriaux, qui organisent les Églises protestantes (principe « cujus regio, ejus religio », à chaque pays la religion de son prince, paix d'Augsbourg, 1555).
Calvin (1509-1564), à Genève, prône aussi l'obéissance, mais admet que les magistrats inférieurs (assemblées, états) puissent résister au roi qui opprime le peuple.
Les monarchomaques (« ceux qui combattent les monarques »), auteurs protestants puis catholiques des guerres de religion en France (après la Saint-Barthélemy, 1572), développent la théorie du droit de résistance : le pouvoir du roi repose sur un contrat avec le peuple (ou avec Dieu et le peuple) ; s'il le viole et devient tyran, les représentants du peuple peuvent le déposer. Exemple : les Vindiciae contra tyrannos (1579). Ces idées annoncent les théories du contrat social (chapitre 5).
La Boétie, ami de Montaigne, dans le Discours de la servitude volontaire (vers 1548), s'étonne que des peuples entiers obéissent à un seul tyran, qui n'a de pouvoir que celui qu'on lui donne : il suffirait de ne plus le servir pour qu'il tombe.
4.4 Jean Bodin et la souveraineté
Jean Bodin (1529-1596), juriste et magistrat, membre du parti des « politiques » qui veulent faire passer l'unité de l'État avant les querelles religieuses, publie en 1576 les Six livres de la République, au cœur des guerres de religion.
La définition de la République et de la souveraineté : la République (l'État) est le « droit gouvernement de plusieurs ménages, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine ». La souveraineté est la « puissance absolue et perpétuelle d'une République ».
- perpétuelle : elle ne peut être limitée dans le temps ; un pouvoir confié pour une durée déterminée n'est pas souverain ;
- absolue : elle n'est soumise à aucune autre puissance ; le souverain n'est pas lié par les lois qu'il fait (il est « délié des lois », formule du droit romain) ;
- indivisible : elle ne peut être partagée entre plusieurs titulaires ; Bodin rejette donc le régime mixte.
Les marques de la souveraineté : la première et principale est le pouvoir de donner la loi à tous en général et à chacun en particulier, sans le consentement de plus grand, de pareil ou de moindre que soi. Les autres en découlent : déclarer la guerre et faire la paix, nommer les principaux officiers, juger en dernier ressort, accorder la grâce, battre monnaie, lever l'impôt.
Les limites de la souveraineté : la souveraineté absolue n'est pas arbitraire. Le souverain reste soumis :
- aux lois divines et naturelles ;
- aux lois fondamentales du royaume (lois de succession au trône, inaliénabilité du domaine de la Couronne) ;
- au respect de la propriété des sujets : le roi ne peut lever l'impôt sans le consentement des états, selon Bodin ;
- au respect des contrats et des engagements.
Les formes de la République : Bodin distingue les formes de l'État selon le titulaire de la souveraineté (monarchie, aristocratie, démocratie) et les formes du gouvernement selon la manière de l'exercer (royal, despotique ou tyrannique). Il préfère la monarchie royale (ou légitime), où le roi respecte les lois naturelles et la liberté et les biens des sujets.
La portée : Bodin donne la première théorie juridique de la souveraineté, fondement de l'État moderne et du droit public. La notion sera reprise par Hobbes (qui l'attribue au Léviathan), puis transférée au peuple (Rousseau) et à la Nation (1789). La souveraineté est aujourd'hui un élément constitutif de l'État en droit constitutionnel et en droit international (Théorie générale du droit constitutionnel, S1, chapitre 2).
4.5 La raison d'État et l'absolutisme
La raison d'État (Giovanni Botero, De la raison d'État, 1589) désigne l'idée que la conservation et l'agrandissement de l'État justifient des moyens qui dérogent à la morale ou au droit ordinaire. Au XVIIᵉ siècle, l'absolutisme se développe en France (Richelieu, Louis XIV) et trouve des théoriciens comme Bossuet (Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte), qui défend la monarchie de droit divin : le roi tient son pouvoir de Dieu seul et n'en rend compte qu'à lui, mais doit gouverner selon la raison et la justice.
4.6 Méthode : commenter un extrait du Prince
- Situer : Machiavel écarté du pouvoir (1513), Italie divisée et envahie, dédicace aux Médicis.
- Identifier le thème : armes, virtù et fortune, morale du prince, apparence.
- Expliquer les concepts dans leur sens machiavélien (virtù n'est pas la vertu morale).
- Montrer la rupture avec la tradition (Cicéron, Thomas d'Aquin, miroirs des princes).
- Discuter les interprétations : cynisme, raison d'État, républicanisme, patriotisme.
Les pièges à éviter
- Traduire la virtù de Machiavel par la vertu morale : c'est l'énergie et l'habileté politiques.
- Attribuer à Machiavel la formule exacte « la fin justifie les moyens ».
- Oublier que Machiavel est aussi un républicain (Discours).
- Confondre la souveraineté absolue de Bodin avec un pouvoir arbitraire : elle est limitée par les lois divines et naturelles et les lois fondamentales.
- Oublier que Bodin rejette le régime mixte, la souveraineté étant indivisible.
Exercice 1 — Machiavel et Bodin face au pouvoir
Comparez Machiavel et Bodin sur les points suivants :
- Le contexte et l'objectif de leur œuvre.
- La place de la morale et du droit dans la politique.
- La conception du meilleur régime.
- Leur apport à la notion d'État moderne.
Voir le corrigé
1. Le contexte et l'objectif. Machiavel écrit dans l'Italie divisée et envahie du début du XVIᵉ siècle, après sa disgrâce (1513) ; il veut montrer comment conquérir et conserver un État et appelle à l'unification de l'Italie. Bodin écrit en France en 1576, au cœur des guerres de religion et après la Saint-Barthélemy ; il veut restaurer l'autorité de l'État au-dessus des partis religieux. Tous deux répondent à une crise de l'ordre politique.
2. La morale et le droit. Machiavel sépare la politique de la morale : le prince doit savoir ne pas être bon quand la nécessité l'exige ; c'est une approche réaliste, fondée sur l'efficacité. Bodin adopte une approche juridique : la souveraineté est une puissance absolue, mais elle reste soumise aux lois divines et naturelles, aux lois fondamentales du royaume et au respect de la propriété ; il distingue la monarchie royale, légitime, de la monarchie tyrannique.
3. Le meilleur régime. Machiavel préfère, dans les Discours, la république à la romaine, fondée sur le régime mixte et les conflits féconds entre le peuple et les grands ; dans le Prince, il étudie les principautés sans les ériger en idéal. Bodin préfère la monarchie royale et rejette le régime mixte, car la souveraineté est indivisible.
4. L'apport à l'État moderne. Machiavel donne au mot État son sens moderne et fonde l'analyse de la politique comme technique autonome du pouvoir (raison d'État, science politique). Bodin fournit la théorie juridique de la souveraineté : puissance absolue, perpétuelle et indivisible, dont la marque principale est le pouvoir de faire la loi. Les deux auteurs, par des voies différentes, contribuent à la sécularisation du pouvoir et à l'émergence de l'État souverain, que Hobbes portera à son achèvement théorique (chapitre 5).
Exercice 2 — Machiavel, Bodin ou La Boétie ?
- La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d'une République. 2) Il est plus sûr d'être craint qu'aimé. 3) Le tyran n'a de pouvoir que celui que lui donnent ceux qu'il opprime. 4) Les conflits entre le peuple et le Sénat ont fait la liberté de Rome. 5) La première marque de la souveraineté est de donner la loi.
Voir le corrigé
- Bodin. 2) Machiavel (Le Prince). 3) La Boétie (Discours de la servitude volontaire). 4) Machiavel (Discours sur Tite-Live). 5) Bodin.
Exercice 3 — Question de cours
Expliquez la distinction entre virtù et fortuna chez Machiavel.
Voir le corrigé
La fortuna désigne les circonstances, le hasard, tout ce qui échappe à la maîtrise humaine ; Machiavel estime qu'elle gouverne la moitié de nos actions et la compare à un fleuve en crue qu'il faut endiguer à l'avance. La virtù est la qualité du prince qui sait saisir l'occasion, s'adapter aux circonstances, agir avec énergie, ruse et audace ; elle n'a rien à voir avec la vertu morale. Le succès politique naît de la rencontre entre la virtù et l'occasion offerte par la fortune : celui qui sait changer de méthode selon les temps réussit.
L'essentiel — Renaissance et État moderne
- Contexte : humanisme, imprimerie, monarchies territoriales, guerres d'Italie (1494), Réforme (1517) ; État moderne : centralisé, territorial, armée, administration, impôt, souveraineté.
- Machiavel (Florence ; Le Prince, 1513 ; Discours) : la politique telle qu'elle est (« vérité effective ») ; séparation de la politique et de la morale ; conquête et conservation de l'État.
- Bonnes lois et bonnes armes, contre les mercenaires ; virtù (énergie, habileté) et fortuna (circonstances) ; mieux vaut être craint qu'aimé, sans être haï ; renard et lion ; paraître ; jugement par le résultat.
- Discours : préférence républicaine, régime mixte romain, conflits féconds entre peuple et grands, religion civile ; interprétations du « machiavélisme ».
- Luther : deux règnes, obéissance aux princes ; cujus regio, ejus religio (1555) ; Calvin : résistance par les magistrats inférieurs ; monarchomaques (Vindiciae contra tyrannos, 1579) : contrat, déposition du tyran ; La Boétie : servitude volontaire.
- Bodin (Six livres de la République, 1576, parti des « politiques ») : souveraineté = puissance absolue et perpétuelle, indivisible (rejet du régime mixte).
- Marque principale : donner la loi sans le consentement d'autrui ; autres : guerre et paix, officiers, dernier ressort, grâce, monnaie, impôt.
- Limites : lois divines et naturelles, lois fondamentales, propriété (consentement à l'impôt), contrats ; formes de l'État et formes du gouvernement ; monarchie royale.
- Raison d'État (Botero, 1589) ; absolutisme et droit divin (Bossuet).