Les idées politiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles : socialisme, nationalisme, réformisme et démocratie
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- présenter le socialisme et la pensée de Marx ;
- expliquer l'idée nationale et ses formes ;
- présenter le réformisme musulman (Nahda) et la pensée nationaliste marocaine ;
- analyser la critique du totalitarisme (Arendt) ;
- présenter les théories contemporaines de la justice et de la démocratie (Rawls, Habermas).
7.1 Le socialisme et Marx
Les socialismes utopiques : au début du XIXᵉ siècle, face aux inégalités de la révolution industrielle, des penseurs proposent de réorganiser la société : Saint-Simon (gouvernement des producteurs et des savants), Fourier (communautés harmonieuses, les phalanstères), Robert Owen (coopératives), Proudhon (« la propriété, c'est le vol », mutualisme et fédéralisme anarchiste). Marx les qualifiera d'« utopiques », car ils ignoraient selon lui les lois de l'histoire.
Karl Marx (1818-1883), avec Friedrich Engels, publie le Manifeste du parti communiste (1848) et Le Capital (1867).
Le matérialisme historique : ce sont les conditions matérielles de production (les forces productives et les rapports de production) qui forment l'infrastructure de la société ; le droit, l'État, la religion, la morale constituent la superstructure, qui en dépend. L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes : maîtres et esclaves, seigneurs et serfs, bourgeois et prolétaires.
La critique du capitalisme : le capitaliste achète la force de travail de l'ouvrier, qui produit une valeur supérieure à son salaire : la plus-value, appropriée par le capitaliste, est la source du profit et de l'exploitation. Le capitalisme connaît des crises de plus en plus graves et engendre la paupérisation et la concentration du capital.
L'État et le droit : l'État n'est pas neutre ; il est l'instrument de domination de la classe dominante (« le pouvoir politique est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre »). Les droits de l'homme de 1789 sont des droits « formels » de l'homme bourgeois, égoïste, séparé de la communauté (Sur la question juive, 1843).
La révolution et la société sans classes : la révolution prolétarienne renversera la bourgeoisie et instaurera une dictature du prolétariat, phase transitoire pendant laquelle les moyens de production seront collectivisés. Puis, les classes ayant disparu, l'État dépérira : ce sera la société communiste, « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».
Les héritages : le léninisme (parti d'avant-garde, révolution de 1917 en Russie), le stalinisme, le maoïsme ; la social-démocratie (Bernstein, réformes par la voie parlementaire, État-providence) ; les débats sur la justice sociale. L'effondrement de l'URSS (1991) a mis fin au modèle communiste soviétique, mais l'analyse marxiste reste mobilisée en sciences sociales.
7.2 L'idée nationale
La nation devient au XIXᵉ siècle le principal fondement de la légitimité politique. Deux conceptions s'opposent :
- la conception élective ou volontariste (Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, 1882) : la nation est une âme, un principe spirituel fondé sur un riche legs de souvenirs et sur le consentement actuel, le désir de vivre ensemble : selon sa formule, l'existence d'une nation est « un plébiscite de tous les jours » ;
- la conception organique ou culturelle (Herder, Fichte, Discours à la nation allemande, 1807-1808) : la nation est définie par des éléments objectifs, la langue, la culture, l'histoire, voire l'origine ethnique, indépendamment de la volonté des individus.
Le principe des nationalités : chaque nation devrait former un État. Il inspire les unités italienne et allemande, les mouvements d'indépendance, puis le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (Wilson, 1918 ; Charte des Nations unies, 1945) et la décolonisation. Il a aussi alimenté des nationalismes agressifs, impérialistes et racistes, en particulier au XXᵉ siècle.
7.3 Le réformisme musulman et la Nahda
Au XIXᵉ siècle, face à l'expansion européenne et au déclin de l'Empire ottoman, des penseurs du monde musulman cherchent les causes du retard et les voies de la renaissance (Nahda).
Les réformateurs :
- Rifa'a al-Tahtawi (1801-1873), Égyptien ayant séjourné à Paris, découvre les institutions constitutionnelles et plaide pour l'éducation et la modernisation ;
- Khayr al-Din al-Tunisi (1822-1890), ministre réformateur en Tunisie, soutient que les institutions (limitation du pouvoir, consultation, justice) expliquent la puissance de l'Europe et sont compatibles avec la charia ;
- Jamal al-Din al-Afghani (1838-1897) appelle à l'unité des musulmans (panislamisme) face à l'impérialisme, à la lutte contre le despotisme et au réveil de la raison ;
- Muhammad Abduh (1849-1905), mufti d'Égypte, défend la réouverture de l'ijtihad (effort d'interprétation), l'accord entre la raison et la révélation, la réforme de l'enseignement et du droit ;
- Rachid Rida (1865-1935) reprend l'héritage d'Abduh dans un sens plus rigoriste (salafisme réformiste) et réfléchit à la restauration du califat après son abolition par la Turquie en 1924 ;
- Ali Abderraziq, dans L'islam et les fondements du pouvoir (1925), soutient que le califat n'est pas une institution prescrite par la religion, ce qui suscite une vive polémique.
Les thèmes : la choura comme fondement d'un gouvernement consultatif ou constitutionnel, la justice contre le despotisme, l'éducation, la conciliation entre l'islam et la modernité, puis la libération nationale.
7.4 La pensée nationaliste et réformiste au Maroc
Au Maroc, le salafisme réformiste inspire le mouvement national :
- au début du XXᵉ siècle, des projets de constitution sont élaborés (projet de 1908, publié dans le journal Lisan al-Maghrib), réclamant une assemblée consultative et la limitation de l'arbitraire ;
- Abou Chouaïb Doukkali et Mohammed Belarbi Alaoui diffusent les idées réformistes et luttent contre les superstitions ;
- le Dahir berbère (1930) suscite la mobilisation nationaliste ; le Plan de réformes (1934), puis le Manifeste de l'indépendance du 11 janvier 1944, réclament l'indépendance sous l'égide du Sultan Mohammed ben Youssef et un régime démocratique ;
- Allal El Fassi (1910-1974), leader du parti de l'Istiqlal, développe dans L'autocritique (al-Naqd al-dhati, 1952) un programme de réforme sociale, politique et religieuse, et réfléchit dans Les finalités de la charia et ses nobles valeurs (Maqasid al-charia) à la conciliation entre les finalités de la loi islamique, les droits de l'homme et la modernité ;
- Mohamed Hassan Ouazzani défend la démocratie et les libertés publiques et l'idée d'une monarchie constitutionnelle. Après l'indépendance, le débat porte sur la monarchie constitutionnelle, le pluralisme et les droits (Constitutions de 1962 à 2011), aujourd'hui étudié en droit constitutionnel.
7.5 Le totalitarisme et sa critique
Le XXᵉ siècle voit naître des régimes d'un type nouveau : le fascisme italien (Mussolini, 1922), le nazisme allemand (Hitler, 1933) et le stalinisme soviétique.
Hannah Arendt (1906-1975), dans Les Origines du totalitarisme (1951), analyse le totalitarisme comme un régime sans précédent, distinct de la tyrannie et de la dictature classiques :
- une idéologie qui prétend expliquer toute l'histoire (lois de la nature pour le nazisme, lois de l'histoire pour le stalinisme) ;
- la terreur systématique, qui frappe non seulement les opposants mais des catégories entières, et culmine dans les camps ;
- la destruction de toutes les relations sociales et des corps intermédiaires, au profit de masses isolées ;
- un parti unique et un chef, la propagande, la police secrète. Dans Eichmann à Jérusalem (1963), elle forge la notion de banalité du mal : des crimes monstrueux peuvent être commis par des fonctionnaires ordinaires qui ne pensent pas.
Karl Popper (La société ouverte et ses ennemis, 1945) critique les philosophies de l'histoire (Platon, Hegel, Marx) qui prétendent connaître le sens de l'histoire et justifient des sociétés fermées ; il défend la société ouverte, fondée sur la critique, la réforme graduelle et la possibilité de renvoyer les gouvernants sans violence.
7.6 Les théories contemporaines de la justice et de la démocratie
John Rawls (1921-2002), dans Théorie de la justice (1971), renouvelle le contractualisme. Il imagine une position originelle dans laquelle des individus choisissent les principes de la justice sous un voile d'ignorance : ils ignorent leur place future dans la société (richesse, talents, sexe, convictions). Ils choisiraient deux principes :
- le principe d'égale liberté : chacun a droit au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous ;
- le principe de différence (avec l'égalité équitable des chances) : les inégalités sociales et économiques ne sont justes que si elles profitent aux plus défavorisés et sont attachées à des positions ouvertes à tous. Le premier principe a priorité sur le second. Rawls fonde ainsi un libéralisme égalitaire, qui justifie l'État-providence. Il est critiqué par les libertariens (Robert Nozick, Anarchie, État et utopie, 1974, qui défend un État minimal et la propriété de soi) et par les communautariens (Michael Sandel, Charles Taylor, Alasdair MacIntyre), qui reprochent à Rawls un individu « désincarné », coupé de ses appartenances.
Jürgen Habermas (né en 1929) défend une démocratie délibérative : la légitimité des normes repose sur une discussion publique, libre et rationnelle, dans laquelle tous les intéressés peuvent participer ; l'espace public (presse, associations, débats) est essentiel à la démocratie. Il propose un patriotisme constitutionnel, attachement aux principes de l'État de droit démocratique plutôt qu'à une identité ethnique.
Les débats actuels : la crise de la représentation, le populisme, la démocratie participative (pétitions, budgets participatifs, consultations publiques, prévus au Maroc par les articles 13 à 15 de la Constitution), la mondialisation et la souveraineté, le multiculturalisme, l'écologie politique (Hans Jonas, Le principe responsabilité, 1979) et les enjeux du numérique.
7.7 Méthode : dissertation sur une idéologie
- Définir l'idéologie (libéralisme, socialisme, nationalisme) et en dégager les valeurs centrales (liberté, égalité, nation).
- Retracer sa genèse et son contexte (révolution industrielle, unités nationales, colonisation).
- Présenter les auteurs majeurs et les variantes (socialisme utopique, marxiste, social-démocrate ; nation élective ou organique).
- Montrer ses traductions institutionnelles (État-providence, droit des peuples, constitutions).
- Discuter ses limites et critiques (totalitarisme, nationalismes agressifs, libertariens).
Les pièges à éviter
- Confondre socialisme utopique, marxisme et social-démocratie.
- Confondre la conception élective de la nation (Renan) et la conception organique (Fichte, Herder).
- Présenter le réformisme musulman comme un courant uniforme : Abduh, Rida et Abderraziq ont des positions très différentes.
- Confondre le totalitarisme avec la dictature ou la tyrannie classiques : Arendt insiste sur sa nouveauté.
- Oublier que, chez Rawls, le principe d'égale liberté a priorité sur le principe de différence.
Exercice 1 — Dissertation : plan détaillé
Proposez un plan pour le sujet : « Liberté et égalité dans les idées politiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles ».
Voir le corrigé
Introduction : la Déclaration de 1789 proclame à la fois la liberté et l'égalité (article 1) ; mais la révolution industrielle révèle l'écart entre l'égalité juridique et l'inégalité réelle ; problématique : liberté et égalité sont-elles conciliables ?
I. Le conflit entre liberté et égalité
- A. Le primat de la liberté : libéralisme de Constant (liberté des Modernes), Tocqueville (risque de la tyrannie de la majorité et du despotisme doux né de la passion de l'égalité), Mill (non-nuisance) ; au XXᵉ siècle, Hayek et Nozick (État minimal, la justice sociale comme menace pour la liberté).
- B. Le primat de l'égalité : socialismes et Marx (critique des libertés « formelles », égalité réelle par la collectivisation des moyens de production) ; dérive totalitaire du communisme soviétique, analysée par Arendt et Popper, qui sacrifie la liberté sans réaliser l'égalité.
II. La recherche d'une conciliation
- A. Les voies réformistes : social-démocratie, État-providence, droits économiques et sociaux (deuxième génération de droits de l'homme), réformismes et mouvements nationaux qui associent indépendance, justice sociale et libertés (Allal El Fassi au Maroc).
- B. Les théories contemporaines : Rawls (priorité de l'égale liberté, puis principe de différence au profit des plus défavorisés), Habermas (démocratie délibérative, égalité de participation au débat), constitutions contemporaines qui consacrent à la fois les libertés et les droits sociaux (article 31 de la Constitution marocaine).
Conclusion : liberté et égalité ne sont pas nécessairement opposées ; l'histoire des idées montre qu'une liberté sans égalité minimale reste formelle et qu'une égalité imposée sans liberté conduit à l'oppression ; le défi démocratique contemporain est de les articuler.
Exercice 2 — Associez
a) La nation est un plébiscite de tous les jours ; b) l'histoire de toute société est l'histoire de la lutte des classes ; c) le califat n'est pas une institution prescrite par la religion ; d) la banalité du mal ; e) le voile d'ignorance ; f) l'autocritique et les finalités de la charia.
Voir le corrigé
a) Ernest Renan. b) Karl Marx (et Engels), Manifeste du parti communiste. c) Ali Abderraziq. d) Hannah Arendt. e) John Rawls. f) Allal El Fassi.
Exercice 3 — Question de cours
Présentez en une dizaine de lignes les deux principes de justice de Rawls.
Voir le corrigé
Placés dans une position originelle, sous un voile d'ignorance qui les empêche de connaître leur situation future, des individus rationnels choisiraient deux principes. Le premier, d'égale liberté, garantit à chacun le système le plus étendu de libertés de base égales pour tous (liberté de conscience, d'expression, droits politiques, sûreté). Le second admet des inégalités sociales et économiques à deux conditions : qu'elles soient attachées à des positions ouvertes à tous dans des conditions d'égalité équitable des chances, et qu'elles profitent aux plus défavorisés (principe de différence). Le premier principe a priorité : on ne peut sacrifier les libertés de base à des avantages économiques. Rawls fonde ainsi un libéralisme égalitaire.
L'essentiel — XIXᵉ et XXᵉ siècles
- Socialismes utopiques : Saint-Simon, Fourier, Owen, Proudhon (« la propriété, c'est le vol »).
- Marx (Manifeste, 1848 ; Le Capital, 1867) : matérialisme historique (infrastructure/superstructure), lutte des classes, plus-value et exploitation ; État instrument de la classe dominante ; droits « formels » ; dictature du prolétariat, dépérissement de l'État ; héritages (léninisme, social-démocratie).
- Nation : élective (Renan, 1882, « plébiscite de tous les jours ») / organique (Fichte, Herder : langue, culture) ; principe des nationalités, droit des peuples, décolonisation, nationalismes agressifs.
- Nahda : Tahtawi, Khayr al-Din, al-Afghani (unité, anti-despotisme), Abduh (ijtihad, raison et révélation), Rida (califat après 1924), Abderraziq (1925 : le califat n'est pas prescrit).
- Maroc : projet de constitution de 1908, salafisme réformiste (Doukkali, Belarbi Alaoui), Dahir berbère (1930), Plan de réformes (1934), Manifeste du 11 janvier 1944 ; Allal El Fassi (L'autocritique, Maqasid al-charia) ; Ouazzani.
- Totalitarisme : fascisme, nazisme, stalinisme ; Arendt (1951 : idéologie, terreur, masses, parti unique ; banalité du mal, 1963) ; Popper (société ouverte).
- Rawls (1971) : position originelle, voile d'ignorance, principe d'égale liberté (prioritaire) et principe de différence ; critiques de Nozick (État minimal) et des communautariens.
- Habermas : démocratie délibérative, espace public, patriotisme constitutionnel ; débats actuels : représentation, populisme, participation (articles 13 à 15), mondialisation, écologie (Jonas), numérique.