La pensée politique grecque : la cité, Platon et Aristote
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir l'histoire des idées politiques et sa méthode ;
- présenter le cadre de la cité grecque et la démocratie athénienne ;
- exposer les apports des sophistes et de Socrate ;
- présenter la cité idéale de Platon et la théorie des régimes ;
- présenter la science politique d'Aristote : l'homme animal politique, la classification des constitutions, le régime mixte.
1.1 L'histoire des idées politiques : objet et méthode
L'histoire des idées politiques (تاريخ الأفكار السياسية) étudie les doctrines et les représentations par lesquelles les hommes ont pensé le pouvoir, l'État, la loi, la justice, la liberté et l'obéissance, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Elle s'intéresse aux grands auteurs (Platon, Ibn Khaldoun, Machiavel, Rousseau, Marx), mais aussi aux courants collectifs (libéralisme, socialisme, nationalisme, réformisme).
Elle se distingue de la philosophie politique, qui cherche à dire ce que doit être le bon régime, et de la science politique, qui étudie empiriquement les phénomènes politiques (Introduction à la science politique, S1). L'historien des idées replace chaque doctrine dans son contexte : une œuvre politique répond toujours à une crise, à une question de son temps (la défaite d'Athènes pour Platon, les guerres d'Italie pour Machiavel, les guerres de religion pour Bodin, la guerre civile anglaise pour Hobbes).
La méthode comprend :
- la lecture des textes : les œuvres originales, lues dans leur intégralité ou par extraits ;
- la contextualisation : la biographie de l'auteur, les événements, les débats de l'époque ;
- l'analyse des concepts : comment l'auteur définit le pouvoir, la loi, la souveraineté ;
- la mesure de l'influence : comment l'œuvre a été reçue, discutée, utilisée.
Pour l'étudiant en droit public, l'histoire des idées politiques éclaire les fondements des institutions : la séparation des pouvoirs, la souveraineté nationale, les droits de l'homme, la démocratie représentative sont nés de débats d'idées avant de devenir des règles constitutionnelles.
1.2 La cité grecque et la démocratie athénienne
La pensée politique occidentale naît dans la cité grecque (la polis), communauté politique autonome de taille réduite, composée d'une ville et de son territoire, qui se gouverne selon ses propres lois. Le mot « politique » dérive de polis.
La démocratie athénienne s'est construite progressivement : réformes de Solon (début du VIᵉ siècle avant J.-C.), de Clisthène (508 avant J.-C.), puis apogée sous Périclès (Vᵉ siècle). Ses traits sont :
- l'Assemblée (ecclésia) des citoyens, qui vote les lois, décide de la guerre et de la paix ;
- le tirage au sort de la plupart des magistrats et des membres du Conseil (boulè) et des tribunaux populaires, au nom de l'égalité ;
- l'élection pour les fonctions techniques (stratèges) ;
- l'isonomie (égalité devant la loi) et l'iségorie (égal droit à la parole à l'Assemblée).
C'est une démocratie directe, mais restreinte : les femmes, les esclaves et les étrangers (métèques) sont exclus de la citoyenneté. Moins d'un habitant sur dix est citoyen.
1.3 Les sophistes et Socrate
Les sophistes (Protagoras, Gorgias), maîtres de rhétorique du Vᵉ siècle, enseignent l'art de convaincre à l'Assemblée et au tribunal. Ils introduisent le relativisme : selon la formule attribuée à Protagoras, « l'homme est la mesure de toutes choses ». Les lois sont des conventions humaines (nomos), et non l'expression d'un ordre naturel (physis). Certains sophistes en tirent une théorie de la loi comme instrument du plus fort ou, au contraire, comme protection des faibles.
Socrate (470-399 avant J.-C.), qui n'a rien écrit et est connu par les dialogues de Platon, s'oppose au relativisme : il cherche par le dialogue et l'interrogation (la maïeutique) des définitions universelles de la justice, du courage, de la vertu. Il soutient que la vertu est un savoir et que nul n'est méchant volontairement. Accusé d'impiété et de corruption de la jeunesse, il est condamné à mort par un tribunal démocratique et refuse de s'évader pour ne pas violer les lois de la cité. Sa mort marque profondément son disciple Platon et nourrit sa méfiance envers la démocratie.
1.4 Platon : la cité idéale et le gouvernement des philosophes
Platon (427-347 avant J.-C.), fondateur de l'Académie, expose sa pensée politique principalement dans la République, le Politique et les Lois.
La justice dans la cité et dans l'âme : dans la République, Platon recherche ce qu'est la justice. Il établit un parallèle entre l'âme humaine et la cité. L'âme comprend trois parties : la raison, le courage (le cœur) et les désirs. La cité juste comprend trois classes correspondantes :
- les gouvernants (les philosophes), qui possèdent la raison et la sagesse ;
- les gardiens (les guerriers), qui possèdent le courage et défendent la cité ;
- les producteurs (artisans, agriculteurs, commerçants), qui satisfont les besoins matériels. La justice consiste en ce que chaque classe accomplisse sa propre fonction sans empiéter sur celle des autres, sous la direction de la raison.
Le philosophe-roi : selon la thèse centrale de la République, les maux des cités ne cesseront que lorsque les philosophes seront rois ou que les rois deviendront philosophes. Seul celui qui connaît le Bien (l'allégorie de la caverne montre la sortie de l'ignorance vers la connaissance des Idées) est apte à gouverner. Les gouvernants et les gardiens vivent en communauté, sans propriété privée ni famille propre, pour être détachés des intérêts particuliers. Platon défend aussi l'accès des femmes aux fonctions de gardiens, ce qui est très novateur.
La dégénérescence des régimes : Platon décrit une succession de régimes de plus en plus corrompus à partir de la cité idéale (aristocratie des meilleurs) : la timocratie (gouvernement fondé sur l'honneur, à la manière de Sparte), l'oligarchie (gouvernement des riches), la démocratie (gouvernement de la foule, où la liberté excessive engendre le désordre) et enfin la tyrannie, pire des régimes, qui naît de l'excès de liberté démocratique.
L'évolution de Platon : dans les Lois, œuvre de vieillesse, Platon renonce à l'idéal du philosophe-roi et propose une cité gouvernée par des lois détaillées et un régime mixte, combinant monarchie et démocratie : le règne de la loi devient le « second meilleur » régime.
L'héritage : Platon a été présenté tantôt comme le premier théoricien de l'utopie, tantôt (par Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, 1945) comme un précurseur du totalitarisme, en raison du contrôle de la cité sur la vie privée et de la censure des poètes.
1.5 Aristote : la science politique
Aristote (384-322 avant J.-C.), élève de Platon puis précepteur d'Alexandre le Grand, fonde le Lycée. Sa Politique repose sur l'observation : il a fait étudier, avec ses élèves, les constitutions de 158 cités. Il est souvent considéré comme le fondateur de la science politique.
L'homme, animal politique : pour Aristote, la cité est une réalité naturelle ; elle est l'aboutissement de communautés plus petites (la famille, le village) et existe pour permettre non seulement de vivre, mais de bien vivre. L'homme est par nature un animal politique (zoon politikon) : doué de parole (logos), il peut discuter du juste et de l'injuste ; celui qui vit hors de la cité est « soit une bête, soit un dieu ». La cité est donc antérieure à l'individu.
Le citoyen : le citoyen est celui qui participe aux fonctions de juger et de délibérer (assemblée et tribunaux). Aristote justifie cependant l'esclavage « par nature » et l'exclusion des femmes et des artisans de la pleine citoyenneté, ce qui reflète les préjugés de son temps.
La classification des constitutions : Aristote classe les régimes selon deux critères : le nombre des gouvernants (un, quelques-uns, la multitude) et la finalité du gouvernement (l'intérêt général ou l'intérêt des gouvernants).
| Nombre | Régimes droits (intérêt général) | Régimes déviés (intérêt des gouvernants) |
|---|---|---|
| Un seul | Royauté | Tyrannie |
| Quelques-uns | Aristocratie | Oligarchie |
| La multitude | « Politie » (gouvernement constitutionnel) | Démocratie (gouvernement des pauvres dans leur intérêt) |
Le meilleur régime pratique : la politie et la classe moyenne : Aristote recommande un régime mixte qui combine des éléments de l'oligarchie et de la démocratie, la politie, fondé sur une classe moyenne nombreuse, ni trop riche ni trop pauvre, gage de stabilité : les cités où la classe moyenne domine connaissent moins de séditions. Il recommande la modération et le juste milieu.
Les fonctions du gouvernement : Aristote distingue trois fonctions dans toute constitution : la délibération (sur la guerre, les lois, les alliances), les magistratures (les fonctions de commandement) et la justice. Cette distinction préfigure, sans s'y confondre, la théorie de la séparation des pouvoirs de Montesquieu (chapitre 6).
La loi et la justice : Aristote préfère le gouvernement des lois à celui des hommes, car la loi est « la raison sans le désir » ; mais il reconnaît la nécessité de l'équité, qui corrige la loi lorsque sa généralité conduit à une injustice dans un cas particulier. Il distingue la justice distributive (répartir les honneurs et les biens selon le mérite, proportion géométrique) et la justice corrective (rétablir l'égalité dans les échanges et les dommages, proportion arithmétique), distinction toujours utilisée en philosophie du droit.
1.6 L'héritage grec
La pensée grecque a légué des concepts (démocratie, tyrannie, politique, citoyen) et des questions (qui doit gouverner ? le gouvernement des lois ou des hommes ? quel est le meilleur régime ?) qui traversent toute l'histoire des idées. Elle a été transmise à l'Occident médiéval en grande partie par l'intermédiaire des philosophes musulmans (Al-Farabi, Averroès), qui ont traduit et commenté Platon et Aristote (chapitre 3).
1.7 Méthode : commenter un texte de philosophie politique ancienne
- Présenter l'auteur et l'œuvre : date, contexte (crise de la cité, défaite d'Athènes, mort de Socrate).
- Dégager la thèse du texte et sa place dans l'œuvre.
- Analyser les concepts (justice, cité, régime, loi) et leur définition par l'auteur.
- Montrer la portée : originalité, critiques, influence (Popper sur Platon, Montesquieu sur Aristote).
- Éviter l'anachronisme : ne pas juger un auteur ancien avec les valeurs d'aujourd'hui sans le dire, mais signaler les limites (esclavage, exclusion des femmes).
Les pièges à éviter
- Confondre la démocratie athénienne (directe, restreinte, tirage au sort) et la démocratie représentative moderne.
- Attribuer à Aristote la cité idéale des philosophes-rois : c'est la thèse de Platon dans la République.
- Oublier qu'Aristote appelle « démocratie » un régime dévié et « politie » le gouvernement droit de la multitude.
- Présenter les trois fonctions d'Aristote comme une séparation des pouvoirs au sens de Montesquieu.
- Négliger l'évolution de Platon entre la République et les Lois.
Exercice 1 — Platon ou Aristote ?
Attribuez chaque idée à son auteur et expliquez-la brièvement :
- L'homme est par nature un animal politique.
- Les maux des cités ne cesseront que lorsque les philosophes gouverneront.
- Le meilleur régime pratique repose sur une classe moyenne nombreuse.
- La tyrannie naît de l'excès de liberté de la démocratie.
- La justice consiste pour chaque classe à accomplir sa propre fonction.
- Il faut classer les régimes selon le nombre des gouvernants et la finalité du gouvernement.
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1. Aristote. Dans la Politique, Aristote affirme que la cité est naturelle et que l'homme, doué de parole, est fait pour vivre en communauté politique et délibérer du juste : la cité permet de « bien vivre ».
2. Platon. C'est la thèse centrale de la République : seul le philosophe, qui connaît le Bien (allégorie de la caverne), est apte à gouverner justement. Platon l'abandonnera partiellement dans les Lois.
3. Aristote. La politie repose sur une classe moyenne nombreuse, ni trop riche ni trop pauvre, qui assure la modération et la stabilité de la cité et limite les séditions.
4. Platon. Dans le livre VIII de la République, Platon décrit la dégénérescence des régimes : la démocratie, où la liberté devient excessive et l'autorité disparaît, laisse place au démagogue qui devient tyran.
5. Platon. Dans la République, la justice est l'harmonie de la cité : gouvernants, gardiens et producteurs accomplissent chacun leur fonction, sous la direction de la raison, comme dans l'âme juste.
6. Aristote. Sa classification croise le nombre (un, quelques-uns, la multitude) et la finalité (intérêt général ou intérêt des gouvernants), ce qui donne trois régimes droits (royauté, aristocratie, politie) et trois régimes déviés (tyrannie, oligarchie, démocratie). Cette grille a inspiré toutes les typologies ultérieures des régimes, jusqu'à Montesquieu.
Exercice 2 — Classez les régimes
Selon la classification d'Aristote, qualifiez : 1) un roi qui gouverne pour le bien de tous ; 2) un petit groupe de riches qui gouverne dans son intérêt ; 3) la multitude qui gouverne selon les lois pour l'intérêt général ; 4) un chef qui a pris le pouvoir par la force et gouverne pour lui-même ; 5) les meilleurs citoyens qui gouvernent pour l'intérêt commun.
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- Royauté. 2) Oligarchie. 3) Politie. 4) Tyrannie. 5) Aristocratie.
Exercice 3 — Question de réflexion
Pourquoi Platon se méfie-t-il de la démocratie ? Donnez trois raisons.
Voir le corrigé
- La condamnation à mort de Socrate par un tribunal démocratique lui montre que la foule peut se tromper gravement. 2) Pour Platon, gouverner est un savoir : la démocratie confie le pouvoir à tous, y compris à ceux qui ignorent le Bien, et favorise les démagogues qui flattent les désirs. 3) L'excès de liberté démocratique détruit l'autorité et conduit à la tyrannie, selon la dégénérescence décrite dans la République.
L'essentiel — La pensée grecque
- Histoire des idées politiques : doctrines sur le pouvoir, la loi, la justice, replacées dans leur contexte ; ≠ philosophie politique (le bon régime) et science politique (étude empirique).
- Polis : cité autonome ; démocratie athénienne (Solon, Clisthène, Périclès) : Assemblée, tirage au sort, isonomie, iségorie ; directe mais restreinte (femmes, esclaves, métèques exclus).
- Sophistes : rhétorique, relativisme (Protagoras), loi = convention (nomos/physis) ; Socrate : dialogue, vertu = savoir, condamné en 399.
- Platon (République, Politique, Lois) : âme et cité tripartites (gouvernants-philosophes, gardiens, producteurs) ; justice = chacun sa fonction ; philosophe-roi, allégorie de la caverne, communauté des gardiens.
- Dégénérescence : timocratie → oligarchie → démocratie → tyrannie ; dans les Lois : gouvernement des lois, régime mixte ; critique de Popper (1945).
- Aristote (Politique, 158 constitutions) : cité naturelle, homme animal politique (logos), citoyen = juger et délibérer ; esclavage justifié.
- Classification : nombre × finalité : royauté/tyrannie, aristocratie/oligarchie, politie/démocratie ; meilleur régime pratique : politie et classe moyenne.
- Trois fonctions (délibérer, commander, juger) ; gouvernement des lois, équité ; justice distributive et corrective.
- Héritage transmis par les philosophes musulmans (Al-Farabi, Averroès).