Chapitre 3 · Droit S4 · Droit public

La pensée politique en islam : du califat à Ibn Khaldoun

Histoire des idées politiques

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • présenter les débats fondateurs sur le califat et la légitimité du pouvoir ;
  • exposer la théorie juridique du califat chez Al-Mawardi ;
  • présenter la philosophie politique d'Al-Farabi et d'Averroès ;
  • expliquer la politique conforme à la charia chez Ibn Taymiyya ;
  • analyser la théorie de l'asabiyya et du cycle des dynasties d'Ibn Khaldoun.

3.1 Les origines : la communauté et le califat

La communauté de Médine : la pensée politique islamique trouve ses racines dans l'expérience du Prophète à Médine (à partir de 622, date de l'Hégire), où il organise une communauté politique, l'oumma. La Charte (ou « Constitution ») de Médine fixe les relations entre les musulmans et les autres groupes de la ville, dont les tribus juives : elle est souvent présentée comme un premier pacte politique reconnaissant des communautés diverses dans une même entité.

La succession du Prophète : à sa mort en 632, le Prophète n'a pas désigné expressément de successeur selon la tradition sunnite. La communauté choisit Abou Bakr comme calife (khalifa, « successeur »), par une forme d'acclamation et d'allégeance (bay'a). Les quatre premiers califes (Abou Bakr, Omar, Othman, Ali), dits « bien guidés » (al-khulafa al-rashidun), constituent pour la tradition sunnite un modèle idéal de gouvernement fondé sur la consultation (choura) et la justice.

Les grands schismes : la question de la légitimité du pouvoir provoque des divisions durables :

  • les chiites estiment que le pouvoir devait revenir à Ali, cousin et gendre du Prophète, et à ses descendants, les imams, dotés d'une autorité religieuse particulière ;
  • les kharijites soutiennent que le calife doit être le meilleur des musulmans, quelle que soit son origine, et peut être déposé s'il commet une faute grave ;
  • les sunnites, majoritaires, acceptent le califat historique et privilégient l'unité de la communauté et l'ordre.

Les dynasties : avec les Omeyyades (661-750, Damas) puis les Abbassides (750-1258, Bagdad), le califat devient héréditaire et dynastique. À partir du Xᵉ siècle, le calife abbasside perd le pouvoir effectif au profit des émirs et sultans. Les penseurs doivent alors concilier l'idéal du califat et la réalité des pouvoirs de fait.

3.2 Al-Mawardi et la théorie juridique du califat

Al-Mawardi (974-1058), juriste chaféite de Bagdad, écrit Les statuts gouvernementaux (al-Ahkam al-sultaniyya), premier grand traité de droit public musulman.

La nécessité de l'imamat : l'institution du calife (ou imam) est une obligation imposée par la loi religieuse (et non seulement par la raison), pour succéder au Prophète dans la protection de la religion et le gouvernement des affaires de ce monde.

La désignation : le calife peut être désigné de deux manières :

  • par l'élection par les « gens qui lient et délient » (ahl al-hall wa-l-'aqd), notables et savants de la communauté, en nombre variable ;
  • par la désignation (ahd) par le calife précédent de son successeur. L'investiture est confirmée par l'allégeance (bay'a), conçue comme un contrat entre le calife et la communauté.

Les conditions : le calife doit réunir des qualités : la justice (al-'adala), la science permettant l'effort d'interprétation (ijtihad), l'intégrité physique, le courage, la sagesse politique et, selon la doctrine sunnite majoritaire, l'appartenance à la tribu des Quraych.

Les devoirs : défendre la religion, rendre la justice, maintenir l'ordre public, appliquer les peines légales, défendre les frontières, percevoir les impôts légaux, distribuer les revenus du trésor, nommer des fonctionnaires compétents et surveiller personnellement les affaires.

Le réalisme : Al-Mawardi légitime aussi les émirats par usurpation : lorsqu'un émir s'empare d'une province par la force, le calife peut le reconnaître pour maintenir l'unité apparente et l'application de la loi religieuse. Il théorise aussi le vizirat (ministère) et les institutions administratives (cadi, mazalim, hisba).

3.3 La philosophie politique : Al-Farabi et Averroès

Al-Farabi (vers 870-950), surnommé le « second maître » (après Aristote), est le fondateur de la philosophie politique en islam. Dans Les opinions des habitants de la cité vertueuse (Ara ahl al-madina al-fadila), il s'inspire de Platon :

  • l'homme ne peut atteindre le bonheur et la perfection qu'en société ;
  • la cité vertueuse est celle dont les habitants coopèrent pour atteindre le bonheur véritable ; elle est comparée à un corps dont le chef est le cœur ;
  • le chef de la cité vertueuse doit réunir les qualités du philosophe et du prophète-législateur : il connaît la vérité par la raison et sait la transmettre au peuple par des symboles et des lois ;
  • Al-Farabi décrit par contraste les cités ignorantes (qui recherchent la richesse, les plaisirs, l'honneur ou la domination), les cités pécheresses et les cités égarées.

Averroès (Ibn Rochd, 1126-1198), cadi de Cordoue et médecin de la cour almohade à Marrakech, est le grand commentateur d'Aristote. Il rédige un commentaire de la République de Platon, dans lequel il applique la typologie platonicienne aux régimes de son temps et critique les dérives de la tyrannie. Dans le Discours décisif (Fasl al-maqal), il soutient que la philosophie et la loi religieuse ne se contredisent pas, la vérité ne pouvant contredire la vérité. Traduit en latin et en hébreu, il a profondément influencé la pensée européenne (l'« averroïsme latin ») et la redécouverte d'Aristote par Thomas d'Aquin (chapitre 2).

3.4 Ibn Taymiyya et la politique conforme à la charia

Ibn Taymiyya (1263-1328), théologien et juriste hanbalite de Damas, écrit après la chute de Bagdad devant les Mongols (1258), dans une période où le califat n'a plus de réalité. Dans La politique conforme à la loi religieuse (al-Siyasa al-shar'iyya) :

  • il déplace l'attention de la personne du calife vers l'application de la loi : ce qui importe, c'est que le gouvernant, quel qu'il soit, applique la charia et réalise la justice ;
  • le gouvernement est un dépôt (amana) : les fonctions doivent être confiées aux plus compétents et aux plus honnêtes, et les biens publics gérés avec justice ;
  • il insiste sur la consultation (choura) et sur la coopération entre les oulémas et les gouvernants ;
  • il affirme le devoir d'obéissance au gouvernant, sauf dans la désobéissance à Dieu, et préfère la tyrannie à l'anarchie (« soixante ans sous un imam injuste valent mieux qu'une nuit sans sultan », selon une maxime qu'il reprend).

Son œuvre, abondamment relue à l'époque contemporaine, a fait l'objet d'interprétations très diverses.

3.5 Ibn Khaldoun : l'asabiyya et le cycle des dynasties

Ibn Khaldoun (1332-1406), né à Tunis dans une famille d'origine andalouse, a exercé des fonctions politiques et judiciaires dans les cours du Maghreb (y compris chez les Mérinides de Fès) et en Égypte. Il écrit la Muqaddima (Introduction) à son histoire universelle (Kitab al-'ibar), achevée en 1377, considérée comme une œuvre fondatrice de la sociologie et de la philosophie de l'histoire.

La science de la civilisation ('ilm al-'umran) : Ibn Khaldoun veut dépasser l'histoire comme simple récit d'événements pour comprendre les causes des phénomènes sociaux et politiques. Il propose une méthode critique des sources et cherche des lois du développement des sociétés.

Bédouins et sédentaires : il distingue la civilisation bédouine (badawa), rude, frugale, courageuse, et la civilisation sédentaire (hadara), urbaine, raffinée, riche, mais amollie par le luxe.

L'asabiyya : le concept central est l'asabiyya, l'esprit de corps ou solidarité de groupe fondée sur la parenté, réelle ou supposée, et sur la vie commune. Elle est plus forte chez les Bédouins. C'est l'asabiyya qui permet à un groupe de conquérir le pouvoir et de fonder une dynastie (dawla). La religion peut renforcer l'asabiyya en unifiant les tribus (exemple des Almoravides et des Almohades au Maroc, mouvements fondés sur une prédication religieuse).

Le cycle des dynasties : une dynastie suit un cycle de vie, d'environ trois ou quatre générations (environ cent vingt ans) :

  1. la conquête : le groupe, uni par une forte asabiyya, prend le pouvoir ;
  2. l'affermissement : le souverain monopolise le pouvoir, écarte ses compagnons et s'appuie sur des clients et des mercenaires ;
  3. l'apogée : la paix, la prospérité, les grands travaux, le luxe ;
  4. le déclin : l'asabiyya s'affaiblit, le luxe et les impôts excessifs ruinent l'économie, l'armée se dégrade ;
  5. la chute : la dynastie est renversée par un nouveau groupe doté d'une asabiyya plus forte.

L'économie et l'impôt : Ibn Khaldoun observe qu'au début d'une dynastie, des impôts faibles produisent des recettes importantes, alors qu'à la fin, des impôts élevés découragent l'activité et réduisent les recettes. Cette intuition a été rapprochée, au XXᵉ siècle, de la courbe de Laffer (« trop d'impôt tue l'impôt »). Il souligne aussi que l'injustice (atteinte à la propriété, travail forcé) ruine la civilisation.

Les types de pouvoir : il distingue le pouvoir naturel (fondé sur la force et le désir), le pouvoir rationnel (fondé sur des lois conçues par la raison pour l'intérêt du peuple) et le califat (fondé sur la loi religieuse, qui vise le bien dans ce monde et dans l'autre), ce dernier étant le plus parfait.

La portée : Ibn Khaldoun est redécouvert au XIXᵉ siècle par les orientalistes européens et reconnu comme un précurseur de la sociologie (avant Montesquieu et Durkheim) et de l'analyse des cycles du pouvoir.

3.6 Méthode : situer un penseur de l'islam classique

  1. Identifier le genre : traité juridique (Al-Mawardi), philosophie (Al-Farabi, Averroès), politique religieuse (Ibn Taymiyya), science sociale (Ibn Khaldoun).
  2. Replacer dans le contexte : califat abbasside affaibli, chute de Bagdad, dynasties maghrébines.
  3. Identifier la question : qui doit gouverner ? comment se légitime le pouvoir ? pourquoi les dynasties naissent et meurent ?
  4. Comparer avec la pensée grecque (influence de Platon et d'Aristote) et européenne (influence d'Averroès, parallèles avec Machiavel et Montesquieu).

Les pièges à éviter

  • Présenter la pensée politique islamique comme uniforme : juristes, philosophes, théologiens et historiens ont des approches très différentes.
  • Confondre Al-Farabi (philosophe, cité vertueuse) et Al-Mawardi (juriste, statuts gouvernementaux).
  • Réduire l'asabiyya à la seule parenté : c'est une solidarité de groupe que la religion peut renforcer.
  • Oublier les liens d'Ibn Khaldoun et d'Averroès avec le Maroc (Fès, Marrakech).
  • Attribuer à Ibn Khaldoun une théorie moderne de l'État-nation : il analyse des dynasties et des groupes.

Exercice 1 — Ibn Khaldoun et l'histoire du Maroc

Appliquez la théorie d'Ibn Khaldoun à l'histoire des dynasties marocaines médiévales :

  1. Comment les Almoravides et les Almohades ont-ils conquis le pouvoir ?
  2. Quels facteurs expliquent, selon cette théorie, leur déclin ?
  3. Quelles sont les limites de cette application ?
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1. La conquête. Les Almoravides (XIᵉ siècle) sont issus des tribus sanhaja sahariennes, nomades, unies par une forte asabiyya tribale ; leur unité a été renforcée par la prédication religieuse d'Abdallah ibn Yassin, qui prônait un retour à la rigueur malékite. Les Almohades (XIIᵉ siècle), issus des tribus masmouda de l'Atlas, se sont unis autour de la prédication d'Ibn Toumert (doctrine de l'unicité divine, tawhid). Dans les deux cas, on retrouve le schéma d'Ibn Khaldoun : une asabiyya de groupe rural ou montagnard, renforcée par une daʿwa religieuse, permet de conquérir les villes et de fonder un empire.

2. Le déclin. Selon la théorie, au fil des générations, les élites dynastiques s'installent dans les villes (sédentarisation), adoptent le luxe de la civilisation urbaine (Marrakech, al-Andalus), recourent à des mercenaires et à des clients plutôt qu'à leurs contribules, ce qui affaiblit l'asabiyya initiale ; les dépenses augmentent, les impôts s'alourdissent, les révoltes se multiplient. Les défaites militaires (Las Navas de Tolosa, 1212, pour les Almohades) et l'émergence de nouveaux groupes à forte asabiyya (les Mérinides, tribus zénètes) entraînent le changement de dynastie.

3. Les limites. La théorie est un modèle général : la durée réelle des dynasties varie beaucoup (la dynastie alaouite, depuis le XVIIᵉ siècle, dépasse largement le cycle de quatre générations) ; elle sous-estime les facteurs extérieurs (pressions ibériques, routes commerciales) et les institutions (makhzen, légitimité chérifienne) qui permettent de dépasser le cycle. Ibn Khaldoun lui-même présentait ses analyses comme des tendances et non comme des lois absolues. Son modèle reste néanmoins un outil précieux pour penser les rapports entre solidarité sociale, religion et pouvoir.

Exercice 2 — Qui a écrit ?

Associez l'œuvre à son auteur : a) Les opinions des habitants de la cité vertueuse ; b) Les statuts gouvernementaux ; c) La Muqaddima ; d) Le Discours décisif ; e) La politique conforme à la loi religieuse.

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a) Al-Farabi. b) Al-Mawardi. c) Ibn Khaldoun. d) Averroès (Ibn Rochd). e) Ibn Taymiyya.

Exercice 3 — Question de cours

Expliquez en une dizaine de lignes le concept d'asabiyya et son rôle dans la théorie d'Ibn Khaldoun.

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L'asabiyya est l'esprit de corps, la solidarité de groupe née de la parenté réelle ou supposée et de la vie commune ; elle est plus forte chez les populations bédouines, rudes et frugales. Elle est le moteur de l'histoire politique : un groupe doté d'une forte asabiyya peut conquérir le pouvoir et fonder une dynastie, surtout lorsque la religion unifie les tribus. Avec la sédentarisation, le luxe et le recours aux mercenaires, l'asabiyya s'affaiblit au fil des générations, la dynastie décline et elle est remplacée par un nouveau groupe plus solidaire. L'asabiyya explique ainsi à la fois la naissance et la mort des dynasties.

L'essentiel — La pensée politique en islam

  • Médine (622) : oumma, Charte de Médine ; succession de 632 : califat, bay'a, quatre califes « bien guidés », choura.
  • Schismes : chiites (Ali et les imams), kharijites (le meilleur, déposable), sunnites (unité, ordre) ; califat dynastique (Omeyyades, Abbassides), pouvoirs de fait des sultans.
  • Al-Mawardi (al-Ahkam al-sultaniyya) : imamat obligatoire par la loi religieuse ; désignation par les ahl al-hall wa-l-'aqd ou par le prédécesseur ; conditions (justice, science, Quraych) ; devoirs ; émirat par usurpation ; vizirat, cadi, mazalim, hisba.
  • Al-Farabi, « second maître » : cité vertueuse orientée vers le bonheur, chef philosophe et législateur ; cités ignorantes, pécheresses, égarées.
  • Averroès (Cordoue, Marrakech) : commentateur d'Aristote, commentaire de la République ; Discours décisif (accord de la philosophie et de la loi) ; influence en Europe.
  • Ibn Taymiyya (al-Siyasa al-shar'iyya) : primauté de l'application de la charia et de la justice ; fonctions = dépôt (amana) confié aux plus compétents ; choura ; obéissance sauf dans la désobéissance à Dieu.
  • Ibn Khaldoun (Muqaddima, 1377) : science de la civilisation, critique des sources ; bédouins et sédentaires ; asabiyya renforcée par la religion ; cycle des dynasties (trois ou quatre générations).
  • Impôts faibles au début, élevés au déclin (rapproché de la courbe de Laffer) ; injustice ruine la civilisation ; pouvoir naturel, rationnel, califat ; précurseur de la sociologie.
1L'Hégire, départ du Prophète pour Médine, date de :
2Le serment d'allégeance au calife s'appelle :
3L'auteur des Statuts gouvernementaux (al-Ahkam al-sultaniyya) est :
4Les « gens qui lient et délient » sont :
5Al-Farabi est surnommé :
6La cité vertueuse d'Al-Farabi s'inspire principalement de :
7Averroès a été notamment :
8Pour Ibn Taymiyya, l'essentiel est :
9Le concept central de la Muqaddima est :
10Selon Ibn Khaldoun, une dynastie dure environ :