Les mouvements internationaux de capitaux et les firmes multinationales
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- distinguer investissement direct, investissement de portefeuille et autres flux de capitaux ;
- expliquer pourquoi les capitaux circulent entre pays et quels risques ils comportent ;
- définir une firme multinationale et ses stratégies d'implantation ;
- appliquer le paradigme OLI de Dunning à un projet d'investissement ;
- évaluer les effets d'un investissement direct étranger sur le pays d'accueil, en particulier le Maroc.
5.1 Les différentes formes de flux de capitaux
Les mouvements de capitaux correspondent aux opérations du compte financier de la balance des paiements (chapitre 2). Ils se distinguent par l'intention de l'investisseur et par leur stabilité.
| Forme | Définition | Horizon et stabilité |
|---|---|---|
| Investissement direct étranger (IDE) | Prise de participation donnant une influence durable sur la gestion d'une entreprise : par convention (FMI, OCDE), au moins 10 % des droits de vote | Long terme ; difficile à retirer (usines, équipements) |
| Investissement de portefeuille | Achat d'actions (moins de 10 %) ou d'obligations dans un but de placement | Court ou moyen terme ; peut sortir très vite |
| Autres investissements | Prêts bancaires, crédits commerciaux, dépôts | Variable ; les crédits courts sont volatils |
L'IDE prend trois formes : la création d'une nouvelle unité (greenfield, comme une usine construite sur un terrain nu), la fusion-acquisition d'une entreprise existante, et les bénéfices réinvestis par une filiale dans le pays d'accueil (traités comme un nouvel apport de la maison mère).
5.2 Pourquoi les capitaux circulent-ils ?
Dans la théorie économique, les capitaux vont des pays où ils sont abondants et peu rémunérés vers ceux où ils sont rares et où leur rendement est plus élevé. La mobilité des capitaux présente des avantages :
- elle permet aux pays dont l'épargne est insuffisante de financer leurs investissements (le déficit courant du chapitre 2) ;
- elle permet aux épargnants de diversifier leurs risques entre pays ;
- elle accompagne les transferts de technologies et de savoir-faire (surtout l'IDE).
Elle comporte aussi des risques, surtout pour les flux courts :
- les arrêts brutaux (sudden stops) : en cas de doute, les capitaux de portefeuille et les crédits courts sortent en quelques jours, provoquant une crise de change (Asie, 1997) ;
- l'effet de contagion d'un pays à l'autre ;
- l'endettement en devises, dont le poids augmente quand la monnaie nationale se déprécie.
C'est pourquoi beaucoup de pays émergents, dont le Maroc, ont libéralisé les capitaux progressivement : les non-résidents peuvent investir librement au Maroc et rapatrier leurs capitaux et leurs revenus, tandis que les placements des résidents à l'étranger restent encadrés par l'Office des changes.
5.3 La firme multinationale
Définition — Firme multinationale (FMN) : entreprise, généralement de grande taille, qui possède ou contrôle des unités de production (filiales) dans plusieurs pays et coordonne leurs activités selon une stratégie d'ensemble.
Les FMN organisent une grande partie du commerce mondial. Elles fragmentent la production en étapes réparties dans plusieurs pays : conception dans le pays d'origine, fabrication de composants dans un pays, assemblage dans un autre. On parle de chaînes de valeur mondiales. Une partie importante des échanges se fait alors entre filiales d'un même groupe : c'est le commerce intra-firme, dont les prix internes, appelés prix de transfert, doivent respecter le principe de pleine concurrence (le prix qu'auraient fixé deux entreprises indépendantes) pour éviter le transfert artificiel de bénéfices vers les pays à faible fiscalité.
5.4 Les stratégies d'implantation
| Stratégie | Motivation | Exemple |
|---|---|---|
| Recherche de marché (horizontale) | Produire sur place pour vendre sur le marché local et éviter les droits de douane et les coûts de transport | Une cimenterie étrangère qui produit au Maroc pour le marché marocain |
| Recherche d'efficacité (verticale) | Placer chaque étape de production là où elle coûte le moins | Câblage automobile à Tanger ou Kénitra pour les usines européennes |
| Recherche de ressources | Accéder à une matière première ou à une énergie | Exploitation minière, énergie solaire |
| Recherche d'actifs stratégiques | Acquérir une technologie, une marque, un réseau | Rachat d'une entreprise innovante |
Le Maroc attire surtout des IDE de recherche d'efficacité tournés vers l'exportation : l'usine Renault de Tanger (2012), celle de Stellantis à Kénitra (2019) et leurs nombreux équipementiers, ou les sites aéronautiques de Nouaceur. Les services aux entreprises (centres d'appels, informatique, comptabilité à distance) relèvent de la même logique : on parle d'offshoring.
5.5 Le paradigme OLI de Dunning
Pourquoi une entreprise choisit-elle de produire à l'étranger plutôt que d'exporter ou de vendre une licence ? L'économiste John Dunning propose une grille de trois avantages qui doivent être réunis :
| Avantage | Question | Contenu |
|---|---|---|
| O : Ownership (avantage spécifique) | Qu'a l'entreprise que ses concurrents locaux n'ont pas ? | Technologie, marque, savoir-faire, taille |
| L : Location (avantage de localisation) | Pourquoi produire dans ce pays précis ? | Coûts, proximité des marchés, accords commerciaux, infrastructures, incitations |
| I : Internalisation | Pourquoi exploiter soi-même l'avantage au lieu de le céder ? | Risque de perdre la technologie, contrôle de la qualité, coûts de contrat |
- O seul : l'entreprise vend une licence.
- O et I, sans L : elle exporte depuis son pays.
- O, L et I : elle réalise un IDE.
Pour le Maroc, l'avantage L combine la proximité de l'Europe (Tanger Med, sur le détroit de Gibraltar, large de 14 km), des accords de libre-échange avec plus de 50 pays, des coûts compétitifs, des zones d'accélération industrielle et les primes prévues par la charte de l'investissement (loi-cadre 03-22 de 2022). L'AMDIE (Agence marocaine de développement des investissements et des exportations) accompagne les investisseurs.
5.6 Les effets de l'IDE sur le pays d'accueil
| Effets positifs attendus | Risques et limites |
|---|---|
| Création d'emplois et de revenus | Emplois parfois peu qualifiés, concentrés sur l'assemblage |
| Hausse des exportations, gain de devises | Importations de composants qui réduisent la valeur ajoutée locale |
| Diffusion de technologies et de méthodes vers les fournisseurs locaux (« retombées ») | Faible intégration locale si les fournisseurs restent étrangers |
| Financement stable du déficit courant | Rapatriement de dividendes (déficit des revenus primaires) |
| Recettes fiscales | Concurrence fiscale entre pays, prix de transfert |
L'enjeu pour le pays d'accueil est le taux d'intégration locale : la part de la valeur du produit fabriquée par des entreprises installées dans le pays. Dans l'automobile, la stratégie industrielle marocaine cherche à l'augmenter en attirant les équipementiers autour des constructeurs (écosystèmes).
5.7 Méthode : analyser un projet d'IDE
- Identifier la forme (greenfield, acquisition) et la stratégie (marché, efficacité, ressources, actifs).
- Appliquer la grille OLI : quel avantage spécifique, pourquoi ce pays, pourquoi ne pas sous-traiter ?
- Évaluer les effets sur la balance des paiements : apport initial (compte financier), exportations et importations (biens), dividendes (revenus primaires).
- Évaluer les effets réels : emplois, intégration locale, transferts de technologie.
- Conclure sur l'intérêt du projet pour le pays d'accueil et les conditions de son succès.
Les pièges à éviter
- Confondre IDE et investissement de portefeuille : le critère est le contrôle (au moins 10 % des droits de vote), pas le montant.
- Croire que tout IDE crée des capacités nouvelles : une fusion-acquisition change seulement le propriétaire.
- Oublier les dividendes et les importations de composants dans le bilan d'un IDE pour la balance des paiements.
- Réduire l'attractivité du Maroc aux salaires : la localisation, les infrastructures et les accords commerciaux comptent autant.
- Présenter les capitaux de portefeuille comme sans risque : ils sont les plus volatils.
Exercice 1 — Un équipementier automobile s'installe à Kénitra
Un équipementier européen, fabricant de faisceaux électriques sous brevet, investit 400 millions de DH dans une nouvelle usine à Kénitra (100 % du capital). Une fois l'usine en régime de croisière, il prévoit chaque année (en millions de DH) :
| Élément | Montant |
|---|---|
| Exportations vers les usines européennes du groupe | 900 |
| Importations de composants | 600 |
| Bénéfice net de la filiale | 60 |
| dont dividendes versés à la maison mère | 40 |
| dont bénéfices réinvestis au Maroc | 20 |
L'usine emploie 1 500 salariés.
Travail à faire :
- Quelle est la forme de cet investissement et quelle stratégie traduit-il ?
- Appliquez le paradigme OLI à ce projet.
- Comment l'apport initial de 400 millions de DH est-il enregistré dans la balance des paiements marocaine ?
- Calculez l'effet annuel net du projet sur le solde des biens, puis sur le solde des transactions courantes (en MBP6, les bénéfices réinvestis sont comptés comme des revenus versés, puis réinvestis dans le compte financier).
- Quelles conditions permettraient d'accroître les retombées du projet pour l'économie marocaine ?
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1) C'est un IDE greenfield (création d'une unité nouvelle, contrôle à 100 %). Il traduit une stratégie verticale de recherche d'efficacité : la filiale fabrique une étape de la production pour les usines européennes du groupe.
2) O : le brevet et le savoir-faire sur les faisceaux électriques. L : proximité des usines européennes, port de Tanger Med, coûts de main-d'œuvre et accords de libre-échange avec l'UE, zones d'accélération industrielle et primes à l'investissement. I : le groupe préfère contrôler la production pour protéger son brevet et garantir la qualité et les délais exigés par les constructeurs, plutôt que de céder une licence à un sous-traitant.
3) Dans le compte financier, en investissements directs : accroissement de 400 millions de DH des passifs du Maroc envers l'étranger (la contrepartie est l'entrée de devises).
4) Solde des biens : $900 - 600 = \mathbf{+300}$ millions de DH par an.
Revenus primaires : la totalité du bénéfice (60) est enregistrée au débit, dividendes (40) et bénéfices réinvestis (20) compris ; les 20 millions réinvestis réapparaissent dans le compte financier comme un nouvel IDE.
Effet net sur les transactions courantes : $300 - 60 = \mathbf{+240}$ millions de DH par an (avant prise en compte des autres services importés, comme les redevances de brevet).
5) Augmenter le taux d'intégration locale (développer des fournisseurs marocains de composants pour réduire les 600 millions d'importations), former les salariés à des postes plus qualifiés (ingénierie, maintenance), encourager le réinvestissement des bénéfices et l'implantation d'activités de recherche et développement au Maroc.
Exercice 2 — Licence, exportation ou IDE ?
Pour chaque situation, indiquez le mode d'internationalisation que prédit le paradigme OLI :
- Une PME marocaine de cosmétiques à l'argan possède une marque reconnue ; le marché européen est accessible sans droits de douane et produire au Maroc reste moins coûteux.
- Un laboratoire étranger possède un procédé de fabrication facile à protéger par contrat ; il ne souhaite pas investir dans un pays où il connaît mal le marché.
- Un constructeur européen veut produire au plus près de ses marchés à faible coût et garder le contrôle total de ses procédés.
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- Avantage O (marque) et I (la PME garde la production), mais l'avantage de localisation est au Maroc même : elle exporte.
- Avantage O seul : l'internalisation n'est pas nécessaire puisque le contrat protège le procédé, et le pays n'offre pas d'avantage de localisation décisif pour lui : il vend une licence à un fabricant local.
- O (technologie), L (coûts et proximité des marchés), I (contrôle des procédés) : il réalise un IDE.
Exercice 3 — IDE et portefeuille dans la balance des paiements
Un pays reçoit dans l'année 30 milliards de DH d'IDE et 25 milliards d'investissements de portefeuille. L'année suivante, une crise de confiance fait sortir 20 milliards de capitaux de portefeuille, tandis que les IDE entrants tombent à 25 milliards.
- Calculez les entrées nettes de capitaux chaque année (IDE + portefeuille).
- Quelle forme de capitaux est la plus stable ? Pourquoi ?
- Quelles conséquences la sortie de capitaux peut-elle avoir sur le taux de change et les réserves ?
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1) Année 1 : $30 + 25 = \mathbf{55}$ milliards de DH. Année 2 : $25 - 20 = \mathbf{5}$ milliards de DH.
2) L'IDE est le plus stable : il correspond à des usines et à des équipements qu'on ne revend pas du jour au lendemain, et il repose sur une stratégie de long terme. Les titres de portefeuille se vendent en quelques secondes au moindre doute.
3) La chute de 50 milliards des entrées nettes laisse le déficit courant moins bien financé : la demande de devises dépasse l'offre, la monnaie nationale se déprécie ou, en change fixe ou en bande, la banque centrale doit vendre des devises et ses réserves diminuent. C'est le mécanisme de l'arrêt brutal (sudden stop).
L'essentiel — Capitaux internationaux et firmes multinationales
- IDE : influence durable, au moins 10 % des droits de vote ; formes : greenfield, fusion-acquisition, bénéfices réinvestis.
- Portefeuille : actions (moins de 10 %) et obligations, but de placement, très volatil ; autres investissements : prêts, crédits, dépôts.
- Avantages de la mobilité : financer l'investissement, diversifier, transférer des technologies ; risques : arrêts brutaux, contagion, dette en devises.
- Maroc : libéralisation progressive ; non-résidents libres d'investir et de rapatrier ; placements des résidents encadrés par l'Office des changes.
- FMN : filiales dans plusieurs pays ; chaînes de valeur mondiales, commerce intra-firme, prix de transfert (principe de pleine concurrence).
- Stratégies : recherche de marché (horizontale), d'efficacité (verticale), de ressources, d'actifs stratégiques.
- OLI (Dunning) : Ownership + Location + Internalisation = IDE ; O seul = licence ; O + I = exportation.
- Maroc : IDE d'efficacité exportateurs (Renault Tanger 2012, Stellantis Kénitra 2019, aéronautique), charte de l'investissement (loi-cadre 03-22), AMDIE.
- Effets : emplois, exportations, technologies, mais dividendes rapatriés et importations de composants ; enjeu du taux d'intégration locale.
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