L'économie internationale : objet, acteurs et mesure de l'ouverture
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir l'économie internationale et distinguer ses deux branches, réelle et monétaire ;
- identifier les acteurs des échanges internationaux et leur rôle ;
- retracer les grandes étapes de la mondialisation depuis le XIXᵉ siècle ;
- calculer et interpréter les indicateurs d'ouverture : taux d'ouverture, de dépendance, d'effort à l'exportation et de couverture ;
- mesurer une spécialisation avec l'indice d'avantage comparatif révélé.
1.1 L'objet de l'économie internationale
Une économie fermée n'existe pas dans la réalité : chaque pays achète à l'étranger des biens qu'il ne produit pas ou qu'il produit plus cher, vend une partie de sa production à l'extérieur, reçoit ou place des capitaux, et règle ces opérations dans des monnaies différentes. L'économie internationale étudie ces relations entre économies nationales et leurs conséquences sur la production, l'emploi, les revenus et les prix.
Définition — Économie internationale : branche de la science économique qui analyse les échanges de biens, de services, de facteurs de production (travail, capital) et d'actifs financiers entre nations, ainsi que les relations monétaires qui les accompagnent.
On distingue traditionnellement deux branches :
| Branche | Questions étudiées | Exemples d'outils |
|---|---|---|
| Économie internationale réelle (commerce international) | Pourquoi les pays échangent-ils ? Qui gagne ? Faut-il protéger son marché ? | Avantage comparatif, droits de douane, intégration régionale |
| Économie internationale monétaire (macroéconomie ouverte) | Comment se fixe le taux de change ? Comment financer un déficit extérieur ? | Balance des paiements, marché des changes, régimes de change |
Ce qui fait la spécificité de l'échange international par rapport à l'échange entre deux villes d'un même pays, c'est l'existence de frontières : des monnaies différentes, des droits de douane et des normes, des systèmes juridiques distincts, une mobilité des personnes beaucoup plus faible que celle des marchandises. Une entreprise de Casablanca qui vend à Agadir ne change pas de monnaie et n'a pas de formalité douanière ; si elle vend à Dakar ou à Madrid, elle doit gérer un risque de change, un dédouanement et parfois des règles d'origine.
1.2 Les acteurs des échanges internationaux
Les États fixent les règles : tarif douanier, normes techniques, contrôle des changes, accords commerciaux. Au Maroc, la politique commerciale relève du ministère de l'Industrie et du Commerce, la réglementation des changes de l'Office des changes, la politique de change de Bank Al-Maghrib, et le dédouanement de l'Administration des douanes et impôts indirects (ADII).
Les entreprises réalisent l'essentiel des échanges. Parmi elles, les firmes multinationales (FMN) occupent une place centrale : une grande partie du commerce mondial se fait entre filiales d'un même groupe ou au sein de chaînes de valeur qu'elles organisent (chapitre 5). Au Maroc, les usines automobiles de Tanger et de Kénitra importent des pièces, les assemblent et réexportent des véhicules vers l'Europe : l'échange est piloté par le groupe et non par un simple jeu de prix entre acheteurs indépendants.
Les ménages interviennent comme consommateurs de produits importés, comme touristes et surtout, pour le Maroc, comme Marocains résidant à l'étranger (MRE), dont les transferts constituent l'une des premières sources de devises du pays.
Les organisations internationales encadrent le système : Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, ainsi que les organisations régionales comme l'Union européenne (chapitres 6 et 7).
1.3 Les grandes étapes de la mondialisation
Définition — Mondialisation : processus d'intégration croissante des économies nationales par le commerce, les mouvements de capitaux, la diffusion des technologies et la circulation de l'information, qui fait émerger un marché mondial pour un nombre croissant de biens, de services et d'actifs.
| Période | Caractéristiques |
|---|---|
| 1870-1914 : première mondialisation | Baisse des coûts de transport (bateau à vapeur, chemin de fer, canal de Suez en 1869), étalon-or, forts mouvements de capitaux et grandes migrations vers les Amériques |
| 1914-1945 : repli | Guerres mondiales, crise de 1929, montée du protectionnisme (tarif Smoot-Hawley aux États-Unis en 1930), dévaluations compétitives ; le commerce mondial s'effondre |
| 1945-1980 : reconstruction encadrée | Accords de Bretton Woods (1944), GATT (1947), baisse négociée des droits de douane, construction européenne ; les capitaux restent contrôlés |
| 1980-2008 : globalisation | Libéralisation financière, fin des contrôles de capitaux, entrée de la Chine dans l'OMC (2001), conteneurisation, internet ; essor des chaînes de valeur mondiales |
| Depuis 2008 : ralentissement et recomposition | Le commerce croît moins vite que la production (« slowbalisation »), tensions commerciales, chocs de la pandémie de 2020 ; les entreprises raccourcissent leurs chaînes (nearshoring) |
Cette dernière phase concerne directement le Maroc : la recherche par les entreprises européennes de fournisseurs proches, fiables et moins coûteux renforce l'intérêt des zones industrielles de Tanger, de Kénitra ou de Casablanca, reliées à l'Europe en quelques heures de traversée.
1.4 Mesurer l'ouverture d'une économie
Les indicateurs d'ouverture rapportent les échanges extérieurs à la taille de l'économie. On note $X$ les exportations, $M$ les importations de biens et services et $PIB$ le produit intérieur brut, sur la même année et dans la même monnaie.
| Indicateur | Formule | Ce qu'il mesure |
|---|---|---|
| Taux d'ouverture | $\dfrac{(X + M)/2}{PIB} \times 100$ | Poids moyen des échanges dans l'économie |
| Taux de dépendance (ou de pénétration globale) | $\dfrac{M}{PIB} \times 100$ | Part des besoins satisfaits par l'étranger |
| Taux d'effort à l'exportation | $\dfrac{X}{PIB} \times 100$ | Part de la production vendue à l'étranger |
| Taux de couverture | $\dfrac{X}{M} \times 100$ | Capacité des exportations à financer les importations |
Le taux d'ouverture se calcule parfois sans diviser par 2 ($\frac{X + M}{PIB}$) : il faut toujours préciser la formule utilisée, car le résultat double. Il dépend fortement de la taille du pays : un petit pays ne peut pas tout produire et commerce davantage, rapporté à son PIB, qu'un grand pays au marché intérieur vaste comme les États-Unis.
Le taux de couverture est très suivi au Maroc. Selon l'Office des changes, les échanges de biens de 2025 se sont établis à 469,1 milliards de DH d'exportations pour 822,2 milliards de DH d'importations, soit une couverture de $469{,}1 / 822{,}2 \approx 57\,\%$. Le déficit des biens est en partie compensé par les excédents des services (tourisme, offshoring, transport) et par les transferts des MRE (chapitre 2).
1.5 Mesurer une spécialisation : l'avantage comparatif révélé
Un pays est spécialisé dans un produit lorsque ce produit pèse plus dans ses exportations que dans les exportations mondiales. L'économiste Bela Balassa a proposé en 1965 un indice simple :
Définition — Indice d'avantage comparatif révélé (ACR) : $ACR_{i} = \dfrac{X_{i}^{pays} / X^{pays}}{X_{i}^{monde} / X^{monde}}$, où $X_i$ désigne les exportations du produit $i$ et $X$ les exportations totales. Un indice supérieur à 1 révèle une spécialisation du pays dans le produit.
Exemple : si les engrais et phosphates représentent 20 % des exportations de biens d'un pays et seulement 1 % des exportations mondiales, l'indice vaut $20 / 1 = 20$ : la spécialisation est très forte. C'est le cas du Maroc pour les phosphates et dérivés, grâce aux réserves exploitées par le groupe OCP. L'indice est dit « révélé » car il se lit dans les flux observés, sans dire pourquoi le pays est compétitif : les causes de la spécialisation sont étudiées par les théories du commerce international.
1.6 Méthode : commenter les indicateurs d'ouverture d'un pays
- Vérifier les données : même année, même monnaie, biens seuls ou biens et services (la couverture des biens et celle des biens et services peuvent être très différentes).
- Calculer les quatre indicateurs en écrivant chaque formule.
- Interpréter : niveau d'ouverture, degré de dépendance, capacité à financer les achats par les ventes.
- Comparer dans le temps (le pays s'ouvre-t-il ?) et avec des pays de taille comparable.
- Expliquer les causes (taille, ressources, accords commerciaux, prix de l'énergie) et nuancer : un déficit commercial n'est pas forcément un signe de faiblesse s'il finance des biens d'équipement.
Les pièges à éviter
- Oublier de préciser si le taux d'ouverture est divisé par 2 ou non.
- Confondre le taux de couverture (rapport $X/M$) avec le solde commercial (différence $X - M$).
- Conclure qu'un pays très ouvert est forcément plus riche : le taux d'ouverture dépend d'abord de la taille du pays.
- Comparer des exportations de biens seuls avec des importations de biens et services.
- Lire un indice d'ACR inférieur à 1 comme une absence d'exportations : il signale seulement que le produit pèse moins que dans le commerce mondial.
Exercice 1 — Ouverture et spécialisation d'une économie
On dispose des données suivantes, arrondies à but pédagogique, pour un pays de taille moyenne (en milliards de DH) :
| Agrégat | Année N-1 | Année N |
|---|---|---|
| PIB | 1 500 | 1 620 |
| Exportations de biens et services | 540 | 600 |
| Importations de biens et services | 690 | 750 |
Les engrais représentent 18 % des exportations du pays en N, contre 1,2 % des exportations mondiales.
Travail à faire :
- Calculez pour chaque année le taux d'ouverture (avec division par 2), le taux de dépendance, le taux d'effort à l'exportation et le taux de couverture.
- Calculez le solde des échanges de biens et services en N-1 et en N.
- Commentez l'évolution de l'ouverture et de l'équilibre extérieur.
- Calculez l'indice d'avantage comparatif révélé du pays pour les engrais et interprétez-le.
Voir le corrigé
1) Indicateurs :
| Indicateur | N-1 | N |
|---|---|---|
| Taux d'ouverture $\frac{(X+M)/2}{PIB}$ | $\frac{615}{1\,500} = 41{,}0\,\%$ | $\frac{675}{1\,620} \approx 41{,}7\,\%$ |
| Taux de dépendance $\frac{M}{PIB}$ | $\frac{690}{1\,500} = 46{,}0\,\%$ | $\frac{750}{1\,620} \approx 46{,}3\,\%$ |
| Taux d'effort à l'exportation $\frac{X}{PIB}$ | $\frac{540}{1\,500} = 36{,}0\,\%$ | $\frac{600}{1\,620} \approx 37{,}0\,\%$ |
| Taux de couverture $\frac{X}{M}$ | $\frac{540}{690} \approx 78{,}3\,\%$ | $\frac{600}{750} = 80{,}0\,\%$ |
2) Solde : $540 - 690 = \mathbf{-150}$ milliards de DH en N-1 ; $600 - 750 = \mathbf{-150}$ milliards de DH en N.
3) L'économie est très ouverte (plus de 40 % du PIB en moyenne des échanges) et s'ouvre légèrement. Le déficit reste stable en valeur absolue (150 milliards), mais il diminue rapporté au PIB ($10\,\%$ puis $9{,}3\,\%$) et la couverture progresse de 78,3 % à 80 %, car les exportations augmentent plus vite (+ 11,1 %) que les importations (+ 8,7 %). Le pays dépend néanmoins de l'étranger pour près de la moitié de ses besoins : il reste exposé aux prix mondiaux, notamment de l'énergie.
4) $ACR = \frac{18}{1{,}2} = \mathbf{15}$. L'indice est très supérieur à 1 : le pays est fortement spécialisé dans les engrais, qui pèsent 15 fois plus dans ses exportations que dans le commerce mondial. Cette spécialisation est un atout (avantage lié à une ressource), mais aussi un risque : les recettes dépendent du prix mondial d'un seul produit.
Exercice 2 — Comparer l'ouverture de deux pays
| Pays (milliards d'USD) | PIB | Exportations | Importations |
|---|---|---|---|
| Pays A (grand pays) | 20 000 | 2 500 | 3 300 |
| Pays B (petit pays) | 60 | 45 | 48 |
- Calculez le taux d'ouverture (avec division par 2) et le taux de couverture de chaque pays.
- Le pays B est-il « plus performant » que le pays A ? Justifiez.
Voir le corrigé
1) Pays A : ouverture $= \frac{(2\,500 + 3\,300)/2}{20\,000} = \frac{2\,900}{20\,000} = \mathbf{14{,}5\,\%}$ ; couverture $= \frac{2\,500}{3\,300} \approx \mathbf{75{,}8\,\%}$.
Pays B : ouverture $= \frac{(45 + 48)/2}{60} = \frac{46{,}5}{60} = \mathbf{77{,}5\,\%}$ ; couverture $= \frac{45}{48} = \mathbf{93{,}75\,\%}$.
2) Non. Le pays B est beaucoup plus ouvert parce qu'il est petit : son marché intérieur ne permet pas de produire toute la gamme des biens, il doit importer et exporter davantage rapporté à son PIB. Le taux d'ouverture mesure une dépendance réciproque à l'égard du reste du monde, pas une performance. Sa meilleure couverture indique un équilibre extérieur plus solide, mais il faudrait connaître la nature des produits échangés et l'évolution dans le temps pour juger de sa compétitivité.
Exercice 3 — Question de cours rédigée
Sujet : « Montrez que la mondialisation actuelle n'est pas un phénomène totalement nouveau, mais qu'elle présente des caractéristiques inédites. »
Voir le corrigé
Introduction : définir la mondialisation (intégration des économies par le commerce, les capitaux, les technologies) ; problématique : la mondialisation contemporaine prolonge-t-elle simplement la première mondialisation ?
I. Un phénomène ancien
- A. La première mondialisation (1870-1914) : baisse des coûts de transport, étalon-or, capitaux et migrations massifs ; un degré d'ouverture que certains pays n'ont retrouvé que dans les années 1970-1980.
- B. Un processus réversible : le repli de 1914-1945 (protectionnisme, crise de 1929) montre que l'ouverture dépend de choix politiques.
II. Des caractéristiques inédites
- A. La fragmentation de la production : les chaînes de valeur mondiales font circuler des composants plusieurs fois avant le produit fini ; le commerce intra-firme pèse lourd.
- B. Le rôle de la finance et des services : libéralisation des capitaux, services échangeables à distance (offshoring), numérique.
- C. Des acteurs nouveaux : pays émergents (Chine, Inde), règles multilatérales de l'OMC, accords régionaux ; et depuis 2008, une recomposition (nearshoring) dont profite un pays proche de l'Europe comme le Maroc.
Conclusion : la mondialisation actuelle est plus profonde (production) qu'étendue (les migrations restent plus faibles qu'avant 1914), et son avenir dépend des tensions géopolitiques.
L'essentiel — Objet, acteurs et mesure de l'ouverture
- L'économie internationale étudie les échanges de biens, services, facteurs et actifs entre nations ; deux branches : réelle (commerce) et monétaire (change, balance des paiements).
- Spécificité : les frontières (monnaies, droits de douane, normes, droit, faible mobilité du travail).
- Acteurs : États (au Maroc : Office des changes, Bank Al-Maghrib, ADII), entreprises et FMN, ménages (MRE), organisations internationales.
- Étapes : première mondialisation 1870-1914, repli 1914-1945, reconstruction encadrée 1945-1980 (GATT, Bretton Woods), globalisation 1980-2008 (chaînes de valeur), ralentissement et nearshoring depuis 2008.
- Taux d'ouverture $= \frac{(X+M)/2}{PIB}$ (préciser si on divise par 2) ; il dépend surtout de la taille du pays.
- Taux de dépendance $= M/PIB$ ; taux d'effort à l'exportation $= X/PIB$.
- Taux de couverture $= X/M \times 100$ ; à ne pas confondre avec le solde $X - M$.
- Maroc 2025 (biens) : 469,1 milliards de DH exportés, 822,2 importés, couverture d'environ 57 % (Office des changes).
- ACR de Balassa $= \frac{X_i/X}{X_i^{monde}/X^{monde}}$ : supérieur à 1, il révèle une spécialisation (phosphates pour le Maroc).
S'entraîner sur des sujets réels
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