Chapitre 7 · Semestre 5

La transformation numérique du Maroc

Intelligence Artificielle et Économie Numérique

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • retracer les stratégies numériques successives du Maroc ;
  • présenter les axes et les objectifs chiffrés de la stratégie Digital Morocco 2030 ;
  • analyser le secteur de l'offshoring et ses perspectives ;
  • décrire la numérisation de l'administration et des paiements ;
  • identifier les atouts et les défis du Maroc dans l'économie numérique et l'IA.

7.1 Des stratégies numériques successives

Le Maroc a fait du numérique une priorité de politique économique depuis le milieu des années 2000, à travers plusieurs stratégies :

Stratégie Période Orientations principales
e-Maroc 2010 2005-2010 Premières bases de l'administration électronique et de l'accès à internet
Maroc Numeric 2013 2009-2013 Accès au haut débit, administration en ligne, informatisation des PME, développement de l'offshoring
Maroc Digital 2020 2016-2020 Transformation numérique de l'économie, création de l'Agence de développement du digital (ADD, loi 61-16)
Digital Morocco 2030 Lancée le 25 septembre 2024 Services publics numériques et dynamisation de l'économie numérique

Le pilotage relève aujourd'hui du ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, avec l'appui de l'ADD. Le bilan des premières stratégies est contrasté : progrès réels de l'équipement (forte diffusion du smartphone et de l'internet mobile) et essor de l'offshoring, mais retards dans la numérisation de l'administration et des PME, et objectifs souvent atteints partiellement.

7.2 Digital Morocco 2030

La stratégie Digital Morocco 2030 repose sur deux axes :

  1. La numérisation des services publics : rendre les démarches administratives accessibles en ligne de bout en bout, simplifier les procédures et améliorer le classement du Maroc dans l'indice de développement de l'administration en ligne des Nations unies (EGDI), avec l'objectif de figurer parmi les 50 premiers pays du monde et au premier rang africain.
  2. La dynamisation de l'économie numérique : développer l'offshoring et l'exportation de services numériques, soutenir les start-up (financement, accompagnement), favoriser l'émergence de solutions numériques marocaines, et former les talents.

Les objectifs chiffrés annoncés à l'horizon 2030 :

Objectif Valeur
Emplois directs créés dans le numérique 240 000
Contribution supplémentaire au PIB 100 milliards de DH
Exportations de services numériques de 17,9 milliards de DH (2023) à 40 milliards de DH
Reconversions professionnelles vers le numérique 50 000
Budget de la première phase 11 milliards de DH pour 2024-2026

La Banque mondiale a accordé un financement de 250 millions de dollars pour accompagner ce chantier. La réalisation des objectifs dépend avant tout de la capacité à former suffisamment de profils numériques (développeurs, data scientists, spécialistes de la cybersécurité) et à les retenir face à la forte demande des entreprises européennes.

7.3 L'offshoring : un secteur exportateur majeur

L'offshoring (externalisation de services vers le Maroc) s'est développé depuis le début des années 2000, grâce à la proximité géographique et culturelle de l'Europe, aux compétences linguistiques (français, espagnol, anglais), à des coûts salariaux compétitifs et à des parcs dédiés (Casanearshore, Technopolis à Rabat, Fès Shore, Tetouan Shore, Oujda Shore). Il comprend :

  • la relation client (CRM, centres d'appels) ;
  • l'externalisation des processus (BPO : comptabilité, gestion des ressources humaines, back-office bancaire et d'assurance) ;
  • l'externalisation informatique (ITO : développement, maintenance, infrastructure) ;
  • l'externalisation des processus de connaissance (KPO : ingénierie, analyse de données, recherche).

Selon les chiffres du secteur, l'offshoring comptait environ 148 500 emplois fin 2024 et ses exportations ont atteint 26,22 milliards de DH ; l'objectif affiché est d'environ 40 milliards de DH d'exportations et 270 000 emplois en 2030. Comme on l'a vu au chapitre 5, la relation client et le BPO sont très exposés à l'IA générative : la montée en gamme vers l'ITO et le KPO est l'enjeu principal du secteur.

7.4 La numérisation de l'administration et des paiements

L'administration en ligne progresse : portail national des procédures administratives, télédéclaration et télépaiement des impôts (DGI), des cotisations sociales (CNSS) et des droits de douane (BADR, chapitre 4 du cours de Droit douanier), dématérialisation des marchés publics, carte nationale d'identité électronique de nouvelle génération permettant l'identification en ligne. Les gains attendus sont la réduction des délais et des coûts pour les usagers et les entreprises, la transparence et la lutte contre la corruption.

Les paiements numériques sont un levier d'inclusion financière : le paiement mobile interopérable, lancé à l'initiative de Bank Al-Maghrib, doit permettre aux personnes sans compte bancaire et aux petits commerçants d'effectuer des paiements électroniques. Le paiement en espèces reste toutefois dominant, en lien avec le poids de l'économie informelle. Le développement du commerce en ligne et des paiements électroniques a aussi conduit l'administration fiscale à mieux encadrer les revenus issus des plateformes et des activités en ligne.

7.5 L'intelligence artificielle au Maroc

Le Maroc a placé l'IA parmi les priorités de sa stratégie numérique, de sa recherche universitaire et de la formation des ingénieurs. Les usages se développent dans la banque (détection de la fraude, relation client), les télécommunications, l'agriculture (irrigation de précision, prévision des rendements face au stress hydrique), la logistique portuaire, l'énergie et la santé. Les universités et grandes écoles, comme l'Université Mohammed VI Polytechnique, développent des formations et des centres de recherche en IA et en science des données.

Les enjeux spécifiques au Maroc sont :

  • les langues : les modèles sont surtout entraînés sur l'anglais et le français ; l'arabe, la darija et l'amazighe sont moins bien servis, ce qui ouvre un espace pour des solutions locales ;
  • les données : disponibilité de données publiques de qualité, protection des données personnelles (loi 09-08), hébergement national des données sensibles ;
  • l'énergie : le potentiel solaire et éolien est un atout pour attirer des centres de données consommateurs d'électricité, à condition de gérer la contrainte de l'eau ;
  • l'emploi : accompagner les secteurs exposés (offshoring de relation client, administration) par la formation.

7.6 Les défis de la transformation numérique

Atouts Défis
Population jeune et connectée, forte diffusion du mobile Fracture numérique entre villes et campagnes, entre générations, entre femmes et hommes
Proximité de l'Europe, compétences linguistiques, fuseau horaire Fuite des compétences : ingénieurs et développeurs recrutés par les entreprises européennes
Offshoring établi, infrastructures (Tanger Med, parcs dédiés) Financement limité des start-up et faible taille du marché intérieur
Énergies renouvelables abondantes Numérisation lente des PME et poids de l'informel
Stratégie nationale et financements publics Cybersécurité et dépendance aux fournisseurs étrangers

7.7 Méthode : évaluer une stratégie numérique nationale

  1. Présenter la stratégie : date, axes, objectifs chiffrés, moyens.
  2. Vérifier la cohérence des objectifs : rythme de croissance implicite, adéquation avec les moyens (budget, formation).
  3. Mobiliser les outils du cours : effets de réseau, données, exposition des emplois à l'IA, régulation.
  4. Identifier les atouts et les obstacles (fracture numérique, compétences, financement).
  5. Conclure sur les conditions de réussite et les indicateurs de suivi.

Les pièges à éviter

  • Confondre les stratégies successives (Maroc Numeric 2013, Maroc Digital 2020, Digital Morocco 2030).
  • Présenter les objectifs d'une stratégie comme des résultats acquis.
  • Mélanger les objectifs du numérique global (240 000 emplois) et ceux de l'offshoring (environ 270 000 emplois), qui ne portent pas sur le même périmètre.
  • Oublier la fracture numérique et le poids de l'informel, qui limitent la diffusion des usages.
  • Ignorer l'exposition de l'offshoring à l'IA générative.

Exercice 1 — Les objectifs de Digital Morocco 2030 et de l'offshoring

On dispose des données suivantes :

Indicateur Valeur de départ Objectif 2030
Exportations de services numériques 17,9 milliards de DH (2023) 40 milliards de DH
Exportations de l'offshoring 26,22 milliards de DH (2024) 40 milliards de DH
Emplois de l'offshoring 148 500 (2024) 270 000

Travail à faire :

  1. Calculez le taux de croissance annuel moyen nécessaire pour atteindre l'objectif d'exportations de services numériques entre 2023 et 2030.
  2. Calculez les taux de croissance annuels moyens des exportations et des emplois de l'offshoring entre 2024 et 2030.
  3. Calculez les exportations par emploi dans l'offshoring en 2024 et selon les objectifs de 2030. Que constatez-vous ? Comment l'interpréter, au regard du chapitre 5 ?
  4. La stratégie annonce 240 000 emplois directs et 100 milliards de DH de contribution au PIB. Calculez la contribution moyenne par emploi créé et commentez.
  5. Proposez trois conditions de réussite de la stratégie.
Voir le corrigé

1) $TCAM = \left(\frac{40}{17{,}9}\right)^{1/7} - 1 \approx \mathbf{12{,}2\,\%}$ par an : il faut plus que doubler les exportations en sept ans.

2) Exportations de l'offshoring : $\left(\frac{40}{26{,}22}\right)^{1/6} - 1 \approx \mathbf{7{,}3\,\%}$ par an. Emplois : $\left(\frac{270\,000}{148\,500}\right)^{1/6} - 1 \approx \mathbf{10{,}5\,\%}$ par an.

3) 2024 : $\frac{26{,}22 \times 10^9}{148\,500} \approx \mathbf{176\,600}$ DH par emploi. 2030 : $\frac{40 \times 10^9}{270\,000} \approx \mathbf{148\,100}$ DH par emploi, soit une baisse d'environ 16 %. Les objectifs supposent donc des emplois qui exportent en moyenne moins par tête qu'aujourd'hui : soit des créations concentrées dans des activités à plus faible valeur, soit une sous-estimation des exportations. Or, avec l'IA générative, la relation client simple risque d'être automatisée : la cohérence des objectifs suppose au contraire une montée en gamme (ITO, KPO), qui augmenterait les exportations par emploi. L'exercice montre l'intérêt de vérifier la cohérence interne des objectifs d'une stratégie.

4) $\frac{100 \times 10^9}{240\,000} \approx \mathbf{416\,700}$ DH de contribution au PIB par emploi direct. Ce montant élevé suppose des emplois très productifs ou des effets d'entraînement importants sur le reste de l'économie (gains de productivité des entreprises qui se numérisent, emplois indirects). Il s'agit d'un objectif à vérifier dans le temps, non d'un résultat.

5) Former et retenir les talents (écoles, reconversions, conditions de travail compétitives) ; financer et accompagner les start-up et la numérisation des PME ; réduire la fracture numérique (couverture du territoire, inclusion des femmes et des ruraux) ; assurer un cadre de confiance (protection des données, cybersécurité) ; suivre des indicateurs publics de résultats.

Exercice 2 — Diagnostic stratégique

À partir du cours, construisez un tableau atouts, faiblesses, opportunités, menaces (AFOM) du Maroc dans l'économie numérique.

Voir le corrigé
Atouts Faiblesses
Population jeune et connectée ; compétences linguistiques ; proximité de l'Europe ; offshoring établi ; énergies renouvelables Fracture numérique (rural, genre) ; numérisation lente des PME ; poids de l'informel et des paiements en espèces ; financement limité des start-up
Opportunités Menaces
Nearshoring des entreprises européennes ; montée en gamme vers l'ITO et le KPO ; centres de données alimentés en énergie renouvelable ; solutions d'IA en arabe, darija et amazighe ; marché africain Automatisation de la relation client par l'IA générative ; fuite des compétences vers l'Europe ; cyberattaques ; dépendance aux grandes plateformes étrangères ; concurrence d'autres destinations d'offshoring

Conclusion : la stratégie doit s'appuyer sur les atouts (talents, proximité, énergie) pour saisir les opportunités de montée en gamme, tout en corrigeant les faiblesses (formation, inclusion, PME).

Exercice 3 — Question de synthèse

Sujet : « Le numérique peut-il être un moteur de croissance et d'emploi pour le Maroc ? »

Voir le corrigé

Introduction : rappeler le poids croissant du numérique et la stratégie Digital Morocco 2030 (240 000 emplois, 100 milliards de DH) ; problématique : le numérique peut-il porter une croissance forte et inclusive ?

I. Un potentiel réel

  • A. Un secteur exportateur dynamique : offshoring, services informatiques, devises.
  • B. Des gains de productivité dans toute l'économie : administration, PME, agriculture, logistique.
  • C. Un levier d'inclusion : paiement mobile, services publics en ligne, accès à l'information.

II. Des limites et des risques

  • A. Des emplois exposés à l'IA générative (relation client, back-office).
  • B. Une diffusion inégale : fracture numérique, informel, faible numérisation des PME.
  • C. Une dépendance aux technologies et aux plateformes étrangères, et une fuite des talents.

III. Les conditions de réussite

  • A. Formation et rétention des compétences ; montée en gamme.
  • B. Infrastructures, cadre de confiance (données, cybersécurité), financement de l'innovation.
  • C. Suivi transparent des objectifs.

Conclusion : le numérique peut être un moteur à condition de miser sur la montée en gamme et l'inclusion, plutôt que sur les seuls coûts salariaux.

L'essentiel — La transformation numérique du Maroc

  • Stratégies : e-Maroc 2010, Maroc Numeric 2013 (2009), Maroc Digital 2020 (2016, ADD par la loi 61-16), Digital Morocco 2030 (lancée le 25 septembre 2024).
  • Pilotage : ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, ADD.
  • Digital Morocco 2030 : deux axes, services publics numériques (objectif : top 50 mondial de l'EGDI, premier en Afrique) et économie numérique (offshoring, start-up, solutions locales, talents).
  • Objectifs 2030 : 240 000 emplois directs, 100 milliards de DH de contribution au PIB, exportations numériques de 17,9 (2023) à 40 milliards de DH, 50 000 reconversions ; 11 milliards de DH pour 2024-2026 ; appui de la Banque mondiale (250 millions de dollars).
  • Offshoring : CRM, BPO, ITO, KPO ; parcs dédiés (Casanearshore, Technopolis…) ; environ 148 500 emplois et 26,22 milliards de DH d'exportations fin 2024 ; objectif d'environ 270 000 emplois et 40 milliards de DH en 2030 ; montée en gamme face à l'IA.
  • Administration en ligne (DGI, CNSS, BADR, marchés publics, identité numérique) ; paiement mobile et inclusion financière.
  • IA au Maroc : banque, agriculture, logistique, énergie ; enjeux des langues (arabe, darija, amazighe), des données, de l'énergie et de l'emploi.
  • Défis : fracture numérique, fuite des compétences, financement des start-up, numérisation des PME, cybersécurité.
1La stratégie Digital Morocco 2030 a été lancée le :
2L'Agence de développement du digital a été créée par la loi :
3Digital Morocco 2030 vise la création d'environ :
4L'objectif d'exportations de services numériques en 2030 est de :
5L'EGDI est :
6Le KPO désigne l'externalisation :
7Fin 2024, l'offshoring marocain employait environ :
8Le paiement mobile est surtout un levier :
9Un défi spécifique de l'IA au Maroc concerne :
10La fuite des compétences désigne :

S'entraîner sur des sujets réels

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