Chapitre 1 · Semestre 5

L'économie numérique : définitions, mesure et caractéristiques

Intelligence Artificielle et Économie Numérique

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir l'économie numérique et distinguer ses différents périmètres ;
  • expliquer les difficultés de mesure de l'économie numérique ;
  • analyser les caractéristiques économiques des biens d'information (coûts, non-rivalité, biens d'expérience) ;
  • présenter les stratégies de prix adaptées à ces biens (versions, gratuité, offres groupées) ;
  • discuter le paradoxe de la productivité de Solow.

1.1 Qu'est-ce que l'économie numérique ?

Définition — Économie numérique : ensemble des activités économiques qui reposent sur les technologies de l'information et de la communication (TIC) : production de biens et services numériques, usage de ces technologies dans les autres secteurs, et échanges réalisés par voie électronique.

On distingue trois cercles, du plus étroit au plus large :

Périmètre Contenu Exemples
Secteur numérique (cœur) Production des TIC : matériel, télécommunications, logiciels, services informatiques Opérateurs télécoms, éditeurs de logiciels, centres de données
Économie numérique au sens étroit Activités dont le modèle repose sur le numérique Plateformes de commerce en ligne, de livraison, de paiement, de streaming
Économie numérisée (sens large) Tous les secteurs qui utilisent le numérique pour produire et vendre Banque en ligne, usine connectée, agriculture de précision, administration en ligne

Cette transformation s'appuie sur la baisse spectaculaire du coût du traitement et du stockage de l'information. La loi de Moore, formulée par Gordon Moore en 1965 puis révisée en 1975, constate que le nombre de transistors sur une puce double environ tous les deux ans : sur dix ans, la puissance de calcul disponible pour un même coût est multipliée par environ $2^5 = 32$. À cela s'ajoutent la diffusion d'internet, du téléphone mobile et de l'informatique en nuage (cloud computing), qui permet de louer de la puissance de calcul au lieu d'investir dans ses propres serveurs.

1.2 Les difficultés de la mesure

Mesurer l'économie numérique est difficile, pour plusieurs raisons :

  • la gratuité : de nombreux services (moteur de recherche, messagerie, réseaux sociaux, cartes) sont gratuits pour l'utilisateur, financés par la publicité. Ils créent une valeur considérable pour les consommateurs, mais n'apparaissent dans le PIB qu'à travers les recettes publicitaires ;
  • les effets qualité : un téléphone d'aujourd'hui remplace un appareil photo, un GPS, un baladeur et un ordinateur ; si le prix est le même, l'amélioration de qualité doit être traduite en baisse de prix, ce que les statisticiens font imparfaitement ;
  • la dématérialisation : un logiciel téléchargé depuis l'étranger ne passe pas par la douane, et les flux de services numériques sont mal saisis par les statistiques du commerce extérieur ;
  • la frontière floue entre secteur numérique et économie numérisée.

On mesure donc l'économie numérique par plusieurs indicateurs complémentaires : part du secteur TIC dans le PIB, investissement en logiciels et en matériel informatique, taux d'équipement et d'usage (internet, mobile, paiement électronique), commerce électronique, exportations de services numériques.

1.3 Les biens d'information : une structure de coûts particulière

Un logiciel, un film, un morceau de musique, une base de données ou un service en ligne sont des biens d'information : ils peuvent être numérisés. Carl Shapiro et Hal Varian (Information Rules, 1999) en ont décrit l'économie.

Des coûts fixes élevés et un coût marginal presque nul. Développer un logiciel ou produire un film coûte très cher (coût fixe, souvent irrécupérable) ; en distribuer une copie supplémentaire ne coûte presque rien. Le coût moyen $CM = \frac{F}{q} + c$, où $c$ est très faible, diminue continûment avec le nombre d'utilisateurs : les rendements d'échelle sont très croissants.

Il en découle deux conséquences :

  • la tarification au coût marginal, optimale en concurrence parfaite, ne permet pas de couvrir le coût fixe : une entreprise qui vend au coût marginal fait des pertes égales à ce coût fixe ;
  • le marché tend vers la concentration : l'entreprise qui a le plus d'utilisateurs a le coût moyen le plus faible.

Des biens non rivaux : l'usage d'un logiciel par une personne n'empêche pas son usage par une autre. L'exclusion (empêcher l'usage sans paiement) n'est possible que par la technique (abonnements, licences, protections) et le droit (droit d'auteur, brevets).

Des biens d'expérience : on ne connaît la valeur d'un contenu qu'après l'avoir consulté. D'où l'usage d'essais gratuits, d'extraits, de recommandations et de marques.

Le verrouillage (lock-in) : changer de logiciel ou de système impose des coûts de changement (apprentissage, conversion des fichiers, compatibilité). Le fournisseur installé dispose ainsi d'un pouvoir de marché sur ses clients.

1.4 Les stratégies de prix des biens d'information

Comme le coût marginal ne sert pas de repère, les prix se fixent selon la disposition à payer des clients :

Stratégie Principe Exemple
Versions (versioning) Proposer plusieurs versions de qualité différente pour séparer les clients selon leur disposition à payer Logiciel « étudiant », « professionnel » et « entreprise »
Gratuité partielle (freemium) Offrir une version de base gratuite et faire payer les fonctions avancées Applications de stockage en ligne, de musique
Offres groupées (bundling) Vendre plusieurs produits ensemble pour réduire la dispersion des dispositions à payer Suite bureautique, bouquets de chaînes
Abonnement Accès illimité contre un paiement périodique Plateformes de vidéo, logiciels en ligne
Financement par la publicité Service gratuit pour l'utilisateur, financé par les annonceurs Moteurs de recherche, réseaux sociaux (chapitre 2)

Ces stratégies sont des formes de discrimination par les prix : elles permettent de couvrir les coûts fixes en faisant payer davantage ceux qui valorisent le plus le produit, tout en servant aussi les clients à faible disposition à payer.

1.5 Le paradoxe de la productivité

En 1987, l'économiste Robert Solow remarque que l'on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Malgré l'informatisation massive des entreprises, la croissance de la productivité ralentit dans les pays développés depuis les années 1970. C'est le paradoxe de Solow.

Plusieurs explications ont été avancées :

  • les délais d'adaptation : une technologie générique ne produit ses effets qu'après une réorganisation profonde des entreprises (formation, nouveaux processus), comme l'électricité au début du XXᵉ siècle. Erik Brynjolfsson parle d'une courbe en J : la productivité mesurée baisse d'abord pendant la phase d'investissement immatériel, avant de croître ;
  • les erreurs de mesure (gratuité, effets qualité) ;
  • des gains concentrés dans quelques entreprises « frontières », qui ne se diffusent pas au reste de l'économie.

Le paradoxe s'est en partie résolu aux États-Unis entre 1995 et 2005, quand la productivité a accéléré grâce aux TIC, avant de ralentir de nouveau. La question se pose aujourd'hui pour l'intelligence artificielle (chapitre 5).

1.6 Méthode : analyser un marché de biens numériques

  1. Identifier la structure de coûts : coût fixe, coût marginal, effet de la taille sur le coût moyen.
  2. Identifier les caractéristiques du bien : non-rivalité, exclusion possible, bien d'expérience, coûts de changement.
  3. Analyser la stratégie de prix : versions, gratuité partielle, offres groupées, publicité.
  4. En déduire la structure du marché : tendance à la concentration, barrières à l'entrée.
  5. Discuter la mesure de la valeur créée (gratuité, qualité).

Les pièges à éviter

  • Confondre secteur numérique (producteurs de TIC) et économie numérisée (tous les secteurs utilisateurs).
  • Croire qu'un coût marginal nul signifie un coût total nul : les coûts fixes sont considérables.
  • Penser qu'un service gratuit n'a pas de modèle économique : il est financé par un autre côté du marché (publicité, données) ou par une version payante.
  • Interpréter le paradoxe de Solow comme une preuve que l'informatique ne sert à rien.
  • Oublier les coûts de changement, source de pouvoir de marché.

Exercice 1 — Coûts et prix d'un logiciel

La start-up casablancaise LogiCompta développe un logiciel de comptabilité pour PME. Le développement a coûté 2 000 000 DH ; chaque licence supplémentaire coûte 2 DH (hébergement et assistance automatisée).

Travail à faire :

  1. Calculez le coût moyen par licence pour 10 000 puis pour 1 000 000 de licences. Que constatez-vous ?
  2. Si la concurrence poussait le prix au coût marginal, quel serait le résultat de l'entreprise pour 10 000 licences ?
  3. LogiCompta vise deux segments : 2 000 cabinets comptables prêts à payer 500 DH pour une version complète (et 300 DH pour une version de base), et 10 000 petites entreprises prêtes à payer 100 DH pour la version de base (elles n'ont pas l'usage de la version complète). On néglige le coût marginal. Calculez la recette avec un prix unique de 500 DH, puis de 100 DH.
  4. LogiCompta propose une version de base à 100 DH et une version complète. Quel est le prix maximal de la version complète pour que les cabinets la choisissent ? Calculez la recette totale et comparez.
  5. Quelle stratégie complémentaire permettrait de fidéliser les clients ? Quel risque cela pose-t-il pour eux ?
Voir le corrigé

1) $CM(10\,000) = \frac{2\,000\,000}{10\,000} + 2 = \mathbf{202}$ DH ; $CM(1\,000\,000) = \frac{2\,000\,000}{1\,000\,000} + 2 = \mathbf{4}$ DH. Le coût moyen est divisé par plus de 50 : les rendements d'échelle sont très croissants. L'entreprise qui conquiert le plus de clients a un avantage de coût décisif.

2) Au prix de 2 DH, la recette couvre seulement les coûts variables : le résultat est égal à $-2\,000\,000$ DH, soit la perte du coût fixe. La tarification au coût marginal est impossible pour un bien d'information.

3) Prix unique de 500 DH : seuls les cabinets achètent, recette $= 2\,000 \times 500 = \mathbf{1\,000\,000}$ DH. Prix unique de 100 DH : tous achètent, recette $= 12\,000 \times 100 = \mathbf{1\,200\,000}$ DH.

4) Un cabinet choisit la version complète si son surplus y est au moins égal à celui de la version de base : $500 - p_C \geq 300 - 100$, soit $p_C \leq \mathbf{400}$ DH. Recette : $2\,000 \times 400 + 10\,000 \times 100 = \mathbf{1\,800\,000}$ DH, soit 50 % de plus que le meilleur prix unique. La stratégie de versions sépare les clientèles et permet de couvrir le coût fixe tout en servant les petites entreprises.

5) Un abonnement annuel avec mises à jour, assistance et sauvegarde des données dans le logiciel fidélise les clients. Pour eux, le risque est le verrouillage : changer de logiciel imposerait de convertir leurs données comptables et de former leur personnel, ce qui donne à LogiCompta un pouvoir de marché pour augmenter ses prix. La portabilité des données (format d'export standard) réduit ce risque.

Exercice 2 — Offre groupée

Deux clients ont les dispositions à payer suivantes (en DH par an) pour deux logiciels :

Client Traitement de texte Tableur
Client A 120 60
Client B 70 110

Le coût marginal est nul.

  1. Quelle recette maximale l'éditeur obtient-il en vendant chaque logiciel séparément à un prix unique ?
  2. Quelle recette obtient-il en vendant uniquement l'offre groupée des deux logiciels ?
  3. Expliquez le résultat.
Voir le corrigé

1) Traitement de texte : prix 70 (les deux achètent) = 140, ou prix 120 (A seul) = 120 ; meilleur choix 140. Tableur : prix 60 (les deux) = 120, ou prix 110 (B seul) = 110 ; meilleur choix 120. Total : 260 DH.

2) Disposition à payer pour l'ensemble : A = 180, B = 180. Au prix de 180, les deux achètent : recette 360 DH.

3) Les dispositions à payer sont négativement corrélées : A valorise surtout le traitement de texte, B le tableur. Le total des deux est plus homogène que chaque composante, ce qui permet de capter presque tout le surplus avec un prix unique. C'est la logique des suites logicielles et des bouquets.

Exercice 3 — Question de cours

Sujet : « Pourquoi les marchés de biens numériques tendent-ils à être dominés par quelques entreprises ? »

Voir le corrigé

Introduction : constater la domination de quelques acteurs (moteurs de recherche, systèmes d'exploitation, plateformes) ; problématique : quelles caractéristiques économiques expliquent cette concentration ?

I. Une structure de coûts favorable aux grands

  • A. Coût fixe élevé et coût marginal presque nul : coût moyen très décroissant, avantage décisif au leader.
  • B. La tarification au coût marginal est impossible : seules les entreprises de grande taille couvrent leurs coûts fixes.

II. Des mécanismes qui renforcent la domination

  • A. Les effets de réseau (chapitre 2) : la valeur du service augmente avec le nombre d'utilisateurs.
  • B. Le verrouillage et les coûts de changement fidélisent les clients.
  • C. Les données accumulées améliorent le service (chapitre 3).

III. Des limites

  • A. La concurrence se fait « pour le marché » : un leader peut être détrôné par une innovation.
  • B. Les autorités de concurrence encadrent les abus (chapitre 6).

Conclusion : la concentration n'est pas un accident mais une conséquence de l'économie de l'information, d'où l'importance de la régulation.

L'essentiel — L'économie numérique

  • Économie numérique : activités reposant sur les TIC ; trois cercles : secteur numérique (producteurs de TIC), économie numérique au sens étroit (modèles numériques), économie numérisée (tous les secteurs utilisateurs).
  • Loi de Moore (1965) : doublement du nombre de transistors environ tous les deux ans, soit environ × 32 en dix ans ; essor d'internet, du mobile et du cloud.
  • Mesure difficile : gratuité, effets qualité, dématérialisation des échanges, frontière floue.
  • Biens d'information (Shapiro et Varian, 1999) : coût fixe élevé, coût marginal presque nul, $CM = F/q + c$ décroissant ; rendements très croissants, tendance à la concentration.
  • Non-rivalité, exclusion par la technique et le droit, biens d'expérience, verrouillage et coûts de changement.
  • Prix selon la disposition à payer : versions, freemium, offres groupées, abonnement, publicité ; formes de discrimination par les prix.
  • Mesure par indicateurs complémentaires : part du secteur TIC dans le PIB, investissement en logiciels, taux d'usage, commerce électronique, exportations de services numériques.
  • Paradoxe de Solow (1987) : des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité ; explications : délais de réorganisation (courbe en J), erreurs de mesure, gains concentrés.
1L'économie numérisée au sens large comprend :
2Selon la loi de Moore, en dix ans la capacité des puces est multipliée environ par :
3Le coût marginal d'une copie supplémentaire d'un logiciel est :
4Un bien d'expérience est un bien :
5Le versioning consiste à :
6Le verrouillage (lock-in) résulte :
7Le paradoxe de Solow (1987) souligne :
8La gratuité des services en ligne rend difficile :
9Avec F = 2 000 000 DH et c = 2 DH, le coût moyen pour 1 000 000 de licences est :
10La courbe en J de la productivité signifie que :

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