Chapitre 4 · Semestre 5

L'intelligence artificielle : notions et économie de la prédiction

Intelligence Artificielle et Économie Numérique

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir l'intelligence artificielle et retracer ses grandes étapes ;
  • distinguer les principales formes d'apprentissage automatique et l'IA générative ;
  • analyser l'IA comme une baisse du coût de la prédiction et en déduire ses effets économiques ;
  • identifier les intrants et la structure de coûts de l'IA ;
  • évaluer un modèle de prédiction (précision, rappel) et ses limites (erreurs, biais, opacité).

4.1 Qu'est-ce que l'intelligence artificielle ?

Définition — Intelligence artificielle (IA) : système informatique qui, à partir des données qu'il reçoit, produit des résultats tels que des prédictions, des recommandations, des contenus ou des décisions, pour atteindre des objectifs fixés, avec un certain degré d'autonomie. Cette définition reprend, en substance, celle de l'OCDE.

L'IA n'est pas une technologie unique, mais un ensemble de méthodes. Ses grandes étapes :

Période Étape
1950 Alan Turing se demande si une machine peut penser et propose un test d'imitation
1956 Conférence de Dartmouth : le terme « intelligence artificielle » est adopté
Années 1970 et fin des années 1980 « Hivers de l'IA » : les promesses déçoivent, les financements chutent
Années 1980 Systèmes experts, fondés sur des règles écrites par des spécialistes
Années 2000 Essor de l'apprentissage automatique, grâce aux données et à la puissance de calcul
2012 Percée de l'apprentissage profond en reconnaissance d'images
2017 Architecture des « transformeurs », base des grands modèles de langage
Fin 2022 Diffusion grand public de l'IA générative conversationnelle

4.2 Les grandes méthodes

Les systèmes à base de règles appliquent des règles explicites (« si le montant dépasse X et que le pays est Y, alors alerte »). Ils sont transparents mais rigides.

L'apprentissage automatique (machine learning) consiste à faire apprendre au système des régularités à partir d'exemples, au lieu de lui donner des règles :

  • apprentissage supervisé : le système apprend à partir d'exemples étiquetés (transactions marquées « fraude » ou « normale ») et prédit l'étiquette de cas nouveaux. Usages : détection de fraude, notation du crédit, prévision des ventes ;
  • apprentissage non supervisé : le système découvre des structures dans des données non étiquetées. Usage : segmentation des clients en groupes homogènes ;
  • apprentissage par renforcement : le système apprend par essais et erreurs en recevant des récompenses. Usages : jeux, robotique, optimisation de stocks.

L'apprentissage profond (deep learning) utilise des réseaux de neurones artificiels à nombreuses couches, très performants pour les images, la voix et le texte.

L'IA générative produit des contenus nouveaux (textes, images, code, sons). Les grands modèles de langage sont entraînés sur d'immenses corpus de textes à prédire la suite la plus probable d'un texte ; cette capacité de prédiction leur permet de rédiger, résumer, traduire ou programmer.

4.3 L'économie de la prédiction

Les économistes Ajay Agrawal, Joshua Gans et Avi Goldfarb (Prediction Machines, 2018) proposent une grille simple : l'IA actuelle est avant tout une technologie qui fait baisser le coût de la prédiction.

Définition — Prédiction (au sens large) : utiliser l'information dont on dispose pour produire une information qu'on n'a pas : la demande de demain, le risque qu'un client ne rembourse pas, la traduction d'une phrase, le prochain mot d'un texte.

Quand le prix d'un bien baisse, trois effets apparaissent, comme l'a montré la baisse du coût du calcul avec l'informatique :

  1. on utilise davantage de prédiction dans les activités qui en utilisaient déjà (prévisions de ventes, gestion des stocks) ;
  2. on utilise la prédiction pour de nouveaux problèmes, qu'on ne formulait pas ainsi : la conduite automobile ou la traduction deviennent des problèmes de prédiction ;
  3. la valeur des compléments augmente et celle des substituts baisse.

Le principal complément de la prédiction est le jugement : savoir quelle décision prendre une fois la prédiction connue, en pesant les gains et les coûts des différentes erreurs. Les autres compléments sont les données (sans elles, pas de prédiction) et l'action (la capacité à mettre en œuvre la décision). Le principal substitut est la prédiction humaine : les tâches qui consistent surtout à prévoir ou à classer sont les plus exposées (chapitre 5).

4.4 Les intrants et la structure de coûts de l'IA

Intrant Rôle Enjeux
Données Matière première de l'apprentissage Qualité, accès, protection (chapitre 3)
Puissance de calcul Entraînement et utilisation des modèles (processeurs graphiques, centres de données) Coût, consommation d'électricité et d'eau, dépendance à quelques fournisseurs
Talents Chercheurs, ingénieurs, data scientists Rareté, concurrence internationale, fuite des cerveaux
Capital immatériel Organisation, intégration dans les processus Sans réorganisation, l'IA produit peu d'effets (courbe en J)

La structure de coûts ressemble à celle des biens d'information : l'entraînement d'un grand modèle est un coût fixe énorme ; son utilisation (l'« inférence ») a un coût variable par requête, qui baisse rapidement avec les progrès techniques. Il en résulte une structure de marché en couches : un petit nombre d'entreprises développent les modèles de fondation, très coûteux ; une multitude d'entreprises construisent des applications sur ces modèles ; des modèles ouverts, librement réutilisables, réduisent les barrières à l'entrée.

4.5 Évaluer une prédiction : erreurs et seuils

Une prédiction n'est jamais parfaite. Pour un problème de classement (fraude ou non), on distingue quatre cas :

Réellement positif (fraude) Réellement négatif (normal)
Prédit positif Vrai positif (VP) Faux positif (FP) : fausse alerte
Prédit négatif Faux négatif (FN) : fraude manquée Vrai négatif (VN)
  • Exactitude $= \frac{VP + VN}{\text{total}}$ : part des cas bien classés. Elle est trompeuse quand l'événement est rare.
  • Précision $= \frac{VP}{VP + FP}$ : parmi les alertes, part de vraies fraudes.
  • Rappel $= \frac{VP}{VP + FN}$ : parmi les fraudes, part détectée.

Le choix du seuil d'alerte est une décision de jugement : abaisser le seuil augmente le rappel mais multiplie les fausses alertes. Le bon seuil dépend du coût relatif des erreurs : une fraude manquée coûte-t-elle beaucoup plus qu'une vérification inutile ?

4.6 Les limites de l'IA

  • Les erreurs : les modèles génératifs peuvent produire des affirmations fausses présentées avec assurance ; il faut vérifier les résultats dans les usages sensibles.
  • Les biais : un modèle entraîné sur des données biaisées reproduit les discriminations du passé (crédit, recrutement).
  • L'opacité : beaucoup de modèles sont des « boîtes noires » dont les décisions sont difficiles à expliquer, ce qui pose problème en droit (motivation des décisions) et pour la confiance.
  • Le coût environnemental : les centres de données consomment beaucoup d'électricité et d'eau de refroidissement.
  • La dépendance : les pays et les entreprises qui ne maîtrisent pas les modèles dépendent de quelques fournisseurs étrangers.

4.7 Méthode : analyser un usage de l'IA en entreprise

  1. Identifier la prédiction produite : quelle information manquante l'IA fournit-elle ?
  2. Identifier la décision qu'elle éclaire et le jugement nécessaire (coût des erreurs).
  3. Recenser les intrants : données disponibles, calcul, compétences.
  4. Évaluer la performance : précision, rappel, coûts des erreurs, comparaison avec la situation sans IA.
  5. Examiner les limites : biais, opacité, conformité (données personnelles), effets sur les emplois.

Les pièges à éviter

  • Présenter l'IA comme une intelligence humaine : elle produit des prédictions à partir de régularités statistiques.
  • Juger un modèle à son seul taux d'exactitude quand l'événement prédit est rare.
  • Oublier que le seuil d'alerte relève d'un choix humain fondé sur le coût des erreurs.
  • Négliger les compléments (données, jugement, organisation) sans lesquels l'IA ne crée pas de valeur.
  • Ignorer les coûts fixes d'entraînement, source de concentration du marché des modèles.

Exercice 1 — Un modèle de détection de fraude

Une banque marocaine teste un modèle d'IA de détection de la fraude à la carte sur 10 000 transactions, dont 100 sont réellement frauduleuses. Le modèle déclenche 150 alertes, dont 80 correspondent à de vraies fraudes.

Travail à faire :

  1. Construisez le tableau des vrais et faux positifs et négatifs.
  2. Calculez l'exactitude, la précision et le rappel du modèle. Pourquoi l'exactitude est-elle trompeuse ici ?
  3. Une fraude non détectée coûte en moyenne 5 000 DH à la banque ; chaque alerte entraîne une vérification qui coûte 50 DH. Calculez le coût total avec le modèle et sans aucun dispositif de détection (aucune alerte, toutes les fraudes passent).
  4. Avec un seuil d'alerte plus bas, le modèle déclenche 400 alertes et détecte 95 fraudes. Calculez la précision, le rappel et le coût total. Quel seuil la banque doit-elle retenir ?
  5. Reliez cet exemple à la thèse d'Agrawal, Gans et Goldfarb.
Voir le corrigé

1) VP = 80 ; FP = $150 - 80 = 70$ ; FN = $100 - 80 = 20$ ; VN = $10\,000 - 80 - 70 - 20 = 9\,830$.

Fraude réelle Transaction normale
Alerte 80 70
Pas d'alerte 20 9 830

2) Exactitude $= \frac{80 + 9\,830}{10\,000} = \mathbf{99{,}1\,\%}$ ; précision $= \frac{80}{150} \approx \mathbf{53{,}3\,\%}$ ; rappel $= \frac{80}{100} = \mathbf{80\,\%}$. L'exactitude est trompeuse car les fraudes sont rares (1 %) : un modèle qui ne déclencherait aucune alerte aurait une exactitude de 99 % tout en ne détectant rien.

3) Avec le modèle : $20 \times 5\,000 + 150 \times 50 = 100\,000 + 7\,500 = \mathbf{107\,500}$ DH. Sans dispositif : $100 \times 5\,000 = \mathbf{500\,000}$ DH. Le modèle fait économiser 392 500 DH sur cet échantillon.

4) Précision $= \frac{95}{400} \approx \mathbf{23{,}8\,\%}$ ; rappel $= \frac{95}{100} = \mathbf{95\,\%}$. Coût : $5 \times 5\,000 + 400 \times 50 = 25\,000 + 20\,000 = \mathbf{45\,000}$ DH. Bien que la précision baisse (beaucoup de fausses alertes), le coût total diminue, car une fraude manquée coûte cent fois plus qu'une vérification : la banque a intérêt à retenir le seuil bas, tant que ses équipes peuvent traiter les alertes et que les clients acceptent les blocages ponctuels.

5) L'IA fournit une prédiction (probabilité de fraude) à faible coût ; la décision (bloquer ou non, quel seuil) repose sur le jugement, c'est-à-dire sur l'évaluation du coût des erreurs, qui reste humaine. La valeur de ce jugement, des données de transactions et de la capacité à agir vite (bloquer la carte) augmente ; la valeur de la vérification manuelle systématique, substitut de la prédiction, diminue.

Exercice 2 — Prédiction et jugement en logistique

Un entrepôt de Casablanca utilise un modèle d'IA pour prévoir la demande quotidienne d'un produit. Le modèle prévoit 1 000 unités pour demain, avec une marge d'erreur de plus ou moins 150 unités. Chaque unité manquante (rupture) fait perdre une marge de 40 DH ; chaque unité en excès coûte 10 DH de stockage et de démarque.

  1. Quelle partie de la décision relève de la prédiction, quelle partie du jugement ?
  2. L'entrepôt doit-il commander exactement 1 000 unités, plus ou moins ? Justifiez.
  3. Comment la valeur de l'expérience du responsable des stocks évolue-t-elle avec l'IA ?
Voir le corrigé

1) La prédiction est l'estimation de la demande (1 000 unités, plus ou moins 150), fournie par le modèle. Le jugement consiste à choisir la quantité à commander compte tenu du coût des erreurs.

2) Une unité manquante coûte 4 fois plus qu'une unité en excès (40 DH contre 10 DH). L'entrepôt a donc intérêt à commander plus de 1 000 unités, pour réduire le risque de rupture, jusqu'au point où le coût attendu d'une unité supplémentaire en excès égale le gain attendu d'une rupture évitée (raisonnement du « vendeur de journaux ») : la quantité optimale couvre la demande dans $\frac{40}{40 + 10} = 80\,\%$ des cas. Une commande de l'ordre de 1 100 unités est cohérente avec cette asymétrie.

3) La partie de son travail qui consistait à prévoir la demande perd de la valeur, car le modèle le fait mieux et moins cher. En revanche, son jugement (fixer les coûts des erreurs, intégrer des événements que le modèle ignore, comme une grève des transports ou une promotion d'un concurrent) et sa capacité à agir (négocier avec les fournisseurs) prennent de la valeur.

Exercice 3 — Question de synthèse

Sujet : « L'intelligence artificielle est-elle une technologie à usage général ? »

Voir le corrigé

Introduction : définir une technologie à usage général (machine à vapeur, électricité, informatique) : technologie qui se diffuse dans toute l'économie, s'améliore dans le temps et suscite des innovations complémentaires ; problématique : l'IA en présente-t-elle les caractéristiques ?

I. Les arguments en faveur

  • A. Diffusion dans tous les secteurs : banque, santé, logistique, agriculture, administration.
  • B. Amélioration rapide des performances et baisse du coût de la prédiction.
  • C. Innovations complémentaires : nouveaux produits, réorganisation des processus.

II. Les nuances

  • A. Les effets sur la productivité tardent (courbe en J, paradoxe de Solow) et exigent de lourds investissements immatériels.
  • B. Les limites techniques (erreurs, biais) restreignent les usages sensibles.
  • C. La diffusion est inégale entre grandes et petites entreprises, entre pays.

Conclusion : l'IA présente les caractéristiques d'une technologie à usage général, mais ses effets économiques dépendront de la vitesse de diffusion et des investissements complémentaires.

L'essentiel — L'IA et l'économie de la prédiction

  • IA : système qui produit, à partir de données, des prédictions, recommandations, contenus ou décisions, avec une certaine autonomie (définition inspirée de l'OCDE).
  • Étapes : Turing (1950), Dartmouth (1956), hivers de l'IA, systèmes experts (années 1980), apprentissage automatique, apprentissage profond (2012), transformeurs (2017), IA générative grand public (fin 2022).
  • Apprentissage supervisé (données étiquetées : fraude, crédit), non supervisé (segmentation), par renforcement (essais et erreurs) ; apprentissage profond (réseaux de neurones).
  • IA générative : les grands modèles de langage prédisent la suite d'un texte.
  • Agrawal, Gans, Goldfarb (2018) : l'IA fait baisser le coût de la prédiction ; plus de prédiction, nouveaux usages, hausse de la valeur des compléments (jugement, données, action), baisse de celle des substituts (prédiction humaine).
  • Intrants : données, calcul, talents, capital immatériel ; entraînement = coût fixe énorme, inférence = coût variable décroissant ; marché en couches (modèles de fondation, applications, modèles ouverts).
  • Évaluation : exactitude (trompeuse si événement rare), précision $= \frac{VP}{VP + FP}$, rappel $= \frac{VP}{VP + FN}$ ; le seuil dépend du coût relatif des erreurs.
  • Limites : erreurs, biais, opacité, coût environnemental, dépendance technologique.
1Le terme « intelligence artificielle » a été adopté lors de la conférence de Dartmouth en :
2L'apprentissage supervisé utilise :
3La segmentation de clients en groupes homogènes relève de :
4Selon Agrawal, Gans et Goldfarb, l'IA est avant tout :
5Le principal complément de la prédiction est :
6L'entraînement d'un grand modèle d'IA représente surtout :
780 vraies fraudes détectées sur 150 alertes : la précision est d'environ :
880 fraudes détectées sur 100 fraudes réelles : le rappel est de :
9L'exactitude est un indicateur trompeur quand :
10Un biais algorithmique provient le plus souvent :

S'entraîner sur des sujets réels

Des sujets réels de concours (master, licence d'excellence) avec une épreuve de Intelligence Artificielle et Économie Numérique : énoncé complet et corrigé indicatif.

Voir les 12 sujets de concours en Intelligence Artificielle et Économie Numérique →