Comptes financiers, balance des paiements et limites du PIB
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- présenter le compte financier d'un secteur et le tableau des opérations financières (TOF) ;
- distinguer financement direct et financement intermédié ;
- relier la comptabilité nationale à la balance des paiements et lire ses grands soldes ;
- définir les comptes de patrimoine ;
- discuter des limites du PIB et des indicateurs complémentaires (PIB vert, IDH).
8.1 Le compte financier
Le compte de capital s'arrête sur la capacité ou le besoin de financement. Le compte financier montre comment ce solde est réalisé : par quels instruments un secteur place son excédent ou couvre son besoin.
$$\boxed{CBF = \text{acquisitions nettes d'actifs financiers} - \text{accroissement net des passifs}}$$
Les opérations sont classées par instrument :
| Instrument | Exemples |
|---|---|
| Or monétaire et DTS | Réserves de la banque centrale |
| Numéraire et dépôts | Billets, comptes courants, comptes sur carnet, dépôts à terme |
| Titres de créance | Bons du Trésor, obligations, titres de créances négociables |
| Crédits | Crédits immobiliers, à la consommation, d'investissement |
| Actions et parts de fonds d'investissement | Actions cotées ou non, parts d'OPCVM |
| Assurance, retraite et garanties | Provisions techniques des assureurs et caisses de retraite |
| Autres comptes à recevoir ou à payer | Crédits commerciaux, avances |
Le solde du compte financier devrait être égal à celui du compte de capital ; en pratique, les sources sont différentes et l'écart est enregistré comme ajustement statistique.
8.2 Le tableau des opérations financières (TOF)
Définition — TOF : tableau qui croise les secteurs institutionnels (en colonnes) et les instruments financiers (en lignes), en distinguant pour chaque secteur les variations d'actifs (emplois) et de passifs (ressources). Au Maroc, les statistiques monétaires et financières de Bank Al-Maghrib en sont une source essentielle.
Le TOF montre les deux grands circuits de financement :
- le financement intermédié : les ménages déposent leur épargne dans les banques, qui accordent des crédits aux entreprises ; la banque porte le risque et transforme les échéances ;
- le financement direct (ou de marché) : les entreprises et l'État émettent des titres (actions, obligations, bons du Trésor) achetés directement par les épargnants ou les investisseurs institutionnels (assurances, caisses de retraite, OPCVM).
Le taux d'intermédiation mesure la part des financements accordés par les institutions financières dans le total des financements de l'économie. Les économies dont le marché financier est peu profond, comme le Maroc, restent largement financées par les banques, même si la Bourse de Casablanca et le marché obligataire se développent.
8.3 Les comptes de patrimoine
Les comptes de flux (production, revenus, capital, financier) expliquent les variations des stocks. Les comptes de patrimoine décrivent les stocks d'actifs et de passifs à une date donnée :
$$\text{Patrimoine de clôture} = \text{patrimoine d'ouverture} + \text{flux du compte de capital et du compte financier} + \text{autres changements de volume} + \text{réévaluations}$$
La valeur nette d'un secteur est la différence entre ses actifs (non financiers : logements, terrains, équipements ; et financiers) et ses passifs. Les réévaluations (hausse des prix de l'immobilier ou des cours de Bourse) peuvent modifier fortement le patrimoine sans aucune épargne.
8.4 La balance des paiements
Définition — Balance des paiements : relevé statistique de l'ensemble des opérations entre les résidents et les non-résidents pendant une période. Au Maroc, elle est établie par l'Office des changes, selon la sixième édition du manuel du FMI (MBP6).
Elle correspond au compte du reste du monde de la comptabilité nationale, vu du côté des résidents. Ses comptes sont :
| Compte | Contenu | Lien avec la comptabilité nationale |
|---|---|---|
| Transactions courantes | Biens, services (dont tourisme, transport), revenus primaires (intérêts, dividendes, salaires), revenus secondaires (transferts courants, dont ceux des MRE) | $X - M$ + revenus primaires nets + transferts courants nets |
| Compte de capital | Transferts en capital, acquisitions d'actifs non produits | Transferts en capital nets |
| Compte financier | Investissements directs, de portefeuille, autres investissements (prêts, dépôts), avoirs de réserve | Compte financier du reste du monde (vu des résidents) |
L'identité fondamentale est :
$$\text{Solde courant} + \text{solde du compte de capital} = \text{solde du compte financier} \;(\pm \text{ erreurs et omissions})$$
avec, dans la convention du MBP6, un solde du compte financier égal aux acquisitions nettes d'actifs moins l'accroissement net des passifs. Un déficit courant doit être financé : entrées de capitaux (investissements directs étrangers, emprunts extérieurs) ou baisse des avoirs de réserve de Bank Al-Maghrib.
8.5 Les limites du PIB
Le PIB mesure la production marchande et non marchande ; ce n'est pas un indicateur de bien-être. Ses principales limites :
- l'économie informelle est difficile à mesurer ; le HCP l'estime grâce à l'enquête nationale sur le secteur informel, mais une partie échappe à l'observation ;
- la production domestique des ménages (cuisine, soins aux enfants et aux personnes âgées, assurés en majorité par les femmes) et le bénévolat sont exclus ;
- l'environnement : la consommation de ressources naturelles (nappes phréatiques, ressources halieutiques) et la pollution ne sont pas déduites ; une catastrophe peut même augmenter le PIB par les dépenses de reconstruction ;
- la répartition : un même PIB par habitant peut correspondre à des inégalités très différentes ;
- la qualité de vie : santé, éducation, sécurité, temps libre.
Des indicateurs complémentaires ont été proposés :
- le PIN ajusté de l'environnement (« PIB vert ») : PIN − épuisement des ressources naturelles − coût des dégradations, selon le Système de comptabilité économique et environnementale (SCEE) des Nations unies ;
- l'indice de développement humain (IDH) du PNUD, qui combine l'espérance de vie, le niveau d'instruction et le revenu national brut par habitant ;
- les recommandations de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) : privilégier le revenu et la consommation des ménages plutôt que la production, tenir compte de la répartition et du patrimoine, mesurer la soutenabilité.
8.6 Méthode : du compte de capital au financement
- Calculer la capacité ou le besoin de financement par le compte de capital.
- Dresser le compte financier : acquisitions nettes d'actifs par instrument, accroissement net des passifs par instrument.
- Vérifier l'égalité des deux soldes ; l'écart est l'ajustement statistique.
- Pour la nation : relier le besoin de financement au solde courant de la balance des paiements et à son financement (IDE, portefeuille, prêts, réserves).
- Commenter : financement intermédié ou direct, soutenabilité, limites des agrégats.
Les pièges à éviter
- Confondre épargne (flux de revenu non consommé) et placement financier (une épargne peut financer un logement, un actif non financier).
- Oublier que contracter un crédit augmente le passif et réduit la capacité de financement calculée dans le compte financier.
- Confondre balance commerciale (biens) et balance des transactions courantes (biens, services, revenus, transferts).
- Croire qu'un déficit courant implique forcément une baisse des réserves de change : il peut être financé par des entrées de capitaux.
- Présenter le PIB comme une mesure du bien-être.
Exercice 1 — Financement des ménages et de la nation
Partie A. Au cours d'une année, les ménages d'une économie ont : augmenté leurs dépôts bancaires de 60, acheté des parts d'OPCVM pour 30, accru leurs droits sur les assurances et la retraite de 35 ; ils ont contracté de nouveaux crédits immobiliers pour 55 et remboursé 15 de crédits anciens (milliards de DH). Leur compte de capital fait apparaître une capacité de financement de 85.
- Établissez leur compte financier et vérifiez la cohérence avec le compte de capital.
Partie B. La balance des paiements de la même économie présente (milliards de DH) : solde des biens − 150 ; solde des services + 60 ; revenus primaires nets − 30 ; revenus secondaires nets + 100 ; compte de capital 0. Compte financier (acquisitions nettes d'actifs / accroissement net des passifs) : investissements directs 5 / 25 ; investissements de portefeuille 0 / 10 ; autres investissements 5 / 15 ; avoirs de réserve + 20.
- Calculez le solde des transactions courantes.
- Calculez le solde du compte financier et vérifiez l'identité de la balance des paiements.
- Les réserves de change ont augmenté malgré le déficit courant. Expliquez.
Partie C. Le PIB de cette économie est de 1 000, la consommation de capital fixe de 120. On estime l'épuisement des nappes phréatiques à 12 et le coût des dégradations de l'environnement à 18.
- Calculez le PIN et le PIN ajusté de l'environnement. Commentez.
Voir le corrigé
1) Acquisitions nettes d'actifs financiers : $60 + 30 + 35 = \mathbf{125}$. Accroissement net des passifs : $55 - 15 = \mathbf{40}$. Capacité de financement (compte financier) $= 125 - 40 = \mathbf{85}$ , égale à celle du compte de capital : il n'y a pas d'ajustement statistique. Les ménages financent les autres secteurs par l'intermédiaire des banques et des assureurs (dépôts, assurances : 95) et des OPCVM, qui placent cette épargne en titres sur les marchés (30).
2) Solde courant $= -150 + 60 - 30 + 100 = \mathbf{-20}$. Le déficit commercial des biens est en grande partie compensé par les recettes de services (tourisme) et les transferts des MRE.
3) Compte financier (actifs − passifs) :
- investissements directs : $5 - 25 = -20$ ;
- portefeuille : $0 - 10 = -10$ ;
- autres investissements : $5 - 15 = -10$ ;
- avoirs de réserve : $+20$.
Solde $= -20 - 10 - 10 + 20 = \mathbf{-20}$. Identité : solde courant + compte de capital $= -20 + 0 = -20 =$ solde du compte financier (pas d'erreurs et omissions). La nation emprunte net 20 au reste du monde.
4) Les non-résidents ont apporté 50 de capitaux (25 d'investissements directs, 10 de portefeuille, 15 de prêts), alors que les résidents n'en ont placé que 10 à l'étranger : l'entrée nette de capitaux (40) dépasse le déficit courant (20). L'excédent de 20 a été acquis par la banque centrale, ce qui augmente les avoirs de réserve.
5) $PIN = 1\,000 - 120 = \mathbf{880}$. PIN ajusté $= 880 - 12 - 18 = \mathbf{850}$. Près de 3,4 % du produit net correspond en réalité à une consommation du capital naturel : une partie de la croissance n'est pas soutenable. L'épuisement des nappes phréatiques, sensible dans les régions agricoles irriguées, est un enjeu majeur pour un pays exposé au stress hydrique comme le Maroc.
Exercice 2 — Le compte financier des SNF
Les sociétés non financières d'une économie ont un besoin de financement de 65 (milliards de DH) dans leur compte de capital. Dans leur compte financier : leur trésorerie (dépôts) augmente de 10, elles accordent 5 de crédits commerciaux nets ; elles empruntent 45 aux banques, émettent 15 d'obligations et 12 d'actions.
- Calculez le solde du compte financier et l'ajustement statistique.
- Calculez la part du financement intermédié dans les ressources externes des SNF.
Voir le corrigé
1) Actifs : $10 + 5 = 15$ ; passifs : $45 + 15 + 12 = 72$. Solde $= 15 - 72 = \mathbf{-57}$. Le compte de capital donnait − 65 : l'ajustement statistique est de $-65 - (-57) = -8$, dû aux différences de sources.
2) Financement intermédié (crédits bancaires) : $45 / 72 = \mathbf{62{,}5\,\%}$ ; financement de marché (obligations et actions) : 37,5 %. Les SNF restent majoritairement financées par les banques.
Exercice 3 — Au-delà du PIB
Deux pays ont le même PIB par habitant. Dans le pays A, l'espérance de vie est de 77 ans et la durée moyenne de scolarisation des adultes de 11 ans ; dans le pays B, de 68 ans et 6 ans. Le pays B a de plus réalisé une partie de sa croissance en surexploitant ses forêts.
- Lequel aura l'IDH le plus élevé ? Pourquoi ?
- Quel indicateur révélerait la surexploitation des forêts ?
- Citez deux autres activités que le PIB ne mesure pas, ou mal.
Voir le corrigé
1) Le pays A : l'IDH combine le revenu (identique ici) avec la santé (espérance de vie) et l'éducation (durée de scolarisation), meilleures dans le pays A.
2) Le PIN ajusté de l'environnement : il déduit l'épuisement du capital forestier, ce qui réduirait le produit net du pays B. Le PIB, lui, compte les coupes comme une production sans déduire la perte de ressource.
3) La production domestique non rémunérée (soins aux enfants, cuisine), le bénévolat, une partie de l'économie informelle ; le PIB ne dit rien non plus de la répartition des revenus ni du temps libre.
L'essentiel — Financement et limites du PIB
- Compte financier : $CBF =$ acquisitions nettes d'actifs financiers $-$ accroissement net des passifs ; écart avec le compte de capital = ajustement statistique.
- Instruments : numéraire et dépôts, titres de créance, crédits, actions et parts de fonds, assurance-retraite, autres comptes.
- TOF : secteurs × instruments ; financement intermédié (banques) vs direct (marchés) ; taux d'intermédiation.
- Patrimoine de clôture = ouverture + flux + autres changements de volume + réévaluations.
- Balance des paiements (Office des changes, MBP6) : transactions courantes (biens, services, revenus primaires, revenus secondaires), compte de capital, compte financier (IDE, portefeuille, autres investissements, réserves).
- Solde courant + compte de capital = solde du compte financier (± erreurs et omissions).
- Limites du PIB : informel, production domestique, environnement, inégalités, qualité de vie.
- PIN ajusté de l'environnement $= PIN -$ épuisement des ressources $-$ dégradations (SCEE) ; IDH (santé, éducation, revenu) ; rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009).
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