Les relations internationales : objet, discipline et méthodes
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir les relations internationales et en délimiter l'objet ;
- distinguer les relations internationales du droit international public et de la politique étrangère ;
- retracer la naissance et les grands débats de la discipline ;
- présenter les principales notions : système international, puissance, anarchie ;
- appliquer une grille d'analyse à un événement international.
1.1 Définir les relations internationales
Définition — Relations internationales : ensemble des relations qui se nouent par-delà les frontières des États, entre États, mais aussi entre organisations internationales, entreprises, organisations non gouvernementales, groupes et individus.
L'expression désigne à la fois :
- un objet : les échanges, les coopérations et les conflits qui traversent les frontières (guerre, diplomatie, commerce, migrations, flux financiers, échanges culturels) ;
- une discipline : l'étude scientifique de ces phénomènes, rattachée à la science politique, mais ouverte à l'histoire, au droit, à l'économie et à la sociologie.
Le premier critère est donc le franchissement d'une frontière. La signature d'un accord de pêche entre le Maroc et l'Union européenne, l'investissement d'un constructeur automobile étranger à Tanger, le transfert d'argent d'un Marocain résidant à l'étranger vers sa famille, une campagne d'une ONG contre le changement climatique relèvent tous des relations internationales.
Une distinction classique oppose :
- les relations interétatiques, entre gouvernements : diplomatie, traités, guerre ;
- les relations transnationales, qui se développent sans passer par les États, ou en les contournant : flux commerciaux privés, réseaux de migrants, mouvements religieux, Internet, organisations criminelles.
1.2 Relations internationales, droit international et politique étrangère
| Notion | Ce qu'elle étudie | Question type |
|---|---|---|
| Relations internationales | Les rapports de force, les intérêts, les acteurs et les dynamiques de la scène internationale | Pourquoi les États coopèrent-ils ou se font-ils la guerre ? |
| Droit international public (cours du S3) | Les règles juridiques qui régissent les rapports entre sujets du droit international : traités, coutume, responsabilité | Ce traité est-il valable ? Quelles obligations crée-t-il ? |
| Politique étrangère | L'action extérieure d'un État déterminé : objectifs, moyens, décideurs | Quelle est la stratégie africaine du Maroc ? |
Les trois approches se complètent. Le juriste se demande si l'usage de la force est licite au regard de la Charte des Nations unies ; le spécialiste des relations internationales cherche pourquoi un État a choisi la force malgré l'interdiction et ce qu'elle a changé à l'équilibre régional.
1.3 La naissance de la discipline
La réflexion sur la guerre et la paix est très ancienne. Thucydide (La Guerre du Péloponnèse, Ve siècle av. J.-C.) explique la guerre entre Athènes et Sparte par la crainte que la montée en puissance d'Athènes inspirait à Sparte : on y voit souvent la première analyse « réaliste ». Ibn Khaldoun (Muqaddima, 1377) étudie l'essor et le déclin des dynasties à partir de la cohésion des groupes ('asabiyya). Machiavel (Le Prince, 1532), Hobbes (Léviathan, 1651) et Kant (Projet de paix perpétuelle, 1795) proposent des visions opposées de l'ordre international.
La discipline universitaire naît après la Première Guerre mondiale : la première chaire de relations internationales est créée en 1919 à l'université d'Aberystwyth (Pays de Galles), dans l'espoir de comprendre les causes de la guerre pour éviter qu'elle ne se reproduise. Elle se développe ensuite surtout aux États-Unis après 1945.
Les grands débats de la discipline :
- Idéalistes contre réalistes (années 1930-1940) : les idéalistes, inspirés par le président Wilson, croient à la paix par le droit et la Société des Nations ; les réalistes (Edward Carr, La Crise de vingt ans, 1939 ; Hans Morgenthau, Politics Among Nations, 1948) répondent que la politique internationale est une lutte pour la puissance.
- Traditionalistes contre béhavioristes (années 1960) : faut-il étudier les relations internationales par l'histoire et la philosophie, ou par des méthodes quantitatives inspirées des sciences de la nature ?
- Néoréalistes, néolibéraux et approches critiques (années 1980-1990) : le débat porte sur la possibilité de la coopération et sur le rôle des idées (chapitre 3).
En France, Raymond Aron (Paix et guerre entre les nations, 1962) propose une sociologie historique des relations internationales, attentive à la spécificité de chaque situation.
1.4 Les notions de base
Définition — Système international : ensemble des unités politiques qui entretiennent des relations régulières et sont susceptibles d'être impliquées dans une guerre générale (définition inspirée d'Aron). On le caractérise par le nombre de grandes puissances (unipolarité, bipolarité, multipolarité) et par son homogénéité ou son hétérogénéité (partage ou non des mêmes valeurs).
Définition — Anarchie internationale : absence d'autorité supérieure aux États capable de leur imposer le respect des règles. L'anarchie ne signifie pas le désordre ou le chaos, mais l'absence de gouvernement mondial.
Définition — Puissance : capacité d'un acteur à obtenir des autres ce qu'il veut, par la contrainte, l'incitation ou la persuasion.
Joseph Nye distingue la puissance dure (hard power : armée, économie) et la puissance douce (soft power, 1990 : attractivité de la culture, des valeurs, du modèle politique). La combinaison des deux est qualifiée de smart power. Le Maroc, par exemple, mobilise sa diplomatie religieuse (Institut Mohammed VI de formation des imams, créé en 2015), sa diplomatie économique (banques et assurances marocaines en Afrique) et sa diplomatie sportive (organisation de la Coupe d'Afrique des nations 2025, co-organisation de la Coupe du monde 2030).
1.5 Les niveaux d'analyse
Pour expliquer un événement international, on peut se placer à trois niveaux, selon la typologie de Kenneth Waltz (Man, the State and War, 1959) :
- l'individu : la personnalité, les perceptions et les erreurs des dirigeants ;
- l'État : le régime politique, l'économie, l'opinion publique, les groupes d'intérêt ;
- le système international : la répartition de la puissance, les alliances, l'anarchie.
Les sources de l'analyste sont variées : documents diplomatiques, discours officiels, traités, statistiques (Banque mondiale, FMI, SIPRI pour les dépenses militaires), presse, entretiens, archives.
1.6 Les relations internationales au Maroc
Au Maroc, la discipline est enseignée dans les facultés de droit dès le tronc commun, puis approfondie dans les masters de relations internationales, de diplomatie et de sciences politiques. Plusieurs institutions produisent des analyses utiles aux étudiants : l'Institut royal des études stratégiques (IRES), le Policy Center for the New South, ou encore l'Académie marocaine des études diplomatiques, qui forme les diplomates. Leurs rapports sur l'Afrique, la Méditerranée, l'énergie ou les migrations offrent des données et des points de vue à confronter avec les sources internationales.
1.7 Méthode : analyser un événement international
- Décrire l'événement : date, lieu, acteurs (étatiques et non étatiques).
- Le replacer dans son contexte historique et régional.
- Identifier les intérêts de chaque acteur : sécurité, économie, prestige, valeurs.
- Analyser les moyens mobilisés : diplomatie, force, économie, droit, communication.
- Choisir un ou plusieurs niveaux d'analyse (individu, État, système) et une grille théorique (chapitre 3).
- Évaluer les conséquences sur l'équilibre régional ou mondial.
Les pièges à éviter
- Réduire les relations internationales aux relations entre États : les acteurs non étatiques comptent aussi.
- Confondre relations internationales (analyse des rapports de force) et droit international (étude des règles).
- Interpréter l'anarchie internationale comme un chaos permanent.
- Assimiler la puissance à la seule force militaire.
- Expliquer un événement par une seule cause, sans distinguer les niveaux d'analyse.
Exercice 1 — Le gazoduc atlantique
Le Maroc et le Nigeria ont signé en 2016 un accord de principe pour la construction d'un gazoduc reliant les deux pays le long de la côte atlantique, en traversant une dizaine d'États d'Afrique de l'Ouest, avec le soutien de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et de financements internationaux.
- Pourquoi ce projet relève-t-il des relations internationales ? Identifiez les différents acteurs.
- Quels intérêts peuvent motiver le Maroc et le Nigeria ?
- Montrez comment le projet peut être analysé selon les trois niveaux de Waltz.
- Quelle différence d'approche entre un juriste et un politiste sur ce projet ?
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1. Un objet des relations internationales. Le projet franchit de nombreuses frontières et réunit des acteurs de nature différente : des États (Maroc, Nigeria, États de transit), une organisation régionale (la CEDEAO), des institutions financières internationales, des entreprises publiques et privées (compagnies nationales des hydrocarbures, entreprises de construction). Il combine relations interétatiques (accords) et relations transnationales (investissements, flux d'énergie).
2. Les intérêts. Pour le Maroc : sécuriser son approvisionnement énergétique, renforcer son ancrage en Afrique de l'Ouest et son rôle de pont vers l'Europe, développer sa diplomatie économique. Pour le Nigeria : valoriser ses réserves de gaz, diversifier ses débouchés vers l'Europe. Pour les États de transit : accès à l'énergie et droits de passage. Ces intérêts sont à la fois économiques, stratégiques et liés au prestige.
3. Les trois niveaux. Individu : le rôle personnel des chefs d'État dans le lancement du projet lors d'une visite officielle. État : besoins énergétiques, capacités financières, stabilité politique des pays concernés. Système : concurrence entre projets régionaux, compétition entre puissances pour l'énergie, demande européenne de gaz après la crise ukrainienne de 2022.
4. Juriste et politiste. Le juriste étudie les accords intergouvernementaux, le statut des pays de transit, les règles d'investissement et de règlement des différends (domaine du droit international public et du droit des investissements). Le politiste analyse les motivations, les rapports de force, les rivalités régionales et les chances de réalisation du projet.
Exercice 2 — Interétatique ou transnational ?
Classez : 1) une visite officielle du chef du gouvernement à Madrid ; 2) les transferts d'argent des Marocains résidant à l'étranger ; 3) la signature d'un accord de libre-échange ; 4) une campagne mondiale d'une ONG de défense de l'environnement ; 5) une cyberattaque menée par un groupe criminel contre des banques de plusieurs pays.
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- Interétatique (diplomatie). 2) Transnational (flux privés), même si l'État les encourage. 3) Interétatique (traité). 4) Transnational (acteur non étatique). 5) Transnational (acteur criminel), qui appelle une réponse interétatique (coopération policière).
Exercice 3 — Hard power ou soft power ?
Classez : a) l'achat d'avions de combat ; b) l'accueil de milliers d'étudiants africains dans les universités marocaines ; c) des sanctions économiques ; d) la formation d'imams étrangers ; e) l'organisation d'une Coupe du monde de football.
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a) Hard power (militaire). b) Soft power (attractivité, formation des élites). c) Hard power (contrainte économique). d) Soft power (influence religieuse et culturelle). e) Soft power (image, prestige), avec des retombées économiques.
L'essentiel — Objet et discipline
- Relations internationales : relations qui franchissent les frontières, entre États et entre acteurs non étatiques ; objet et discipline.
- Relations interétatiques (diplomatie, traités, guerre) / transnationales (flux privés, réseaux, ONG).
- À distinguer du droit international public (règles) et de la politique étrangère (action d'un État).
- Précurseurs : Thucydide, Ibn Khaldoun (1377), Machiavel (1532), Hobbes (1651), Kant (1795).
- Discipline née en 1919 (Aberystwyth) ; essor américain après 1945.
- Débats : idéalistes / réalistes (Carr 1939, Morgenthau 1948) ; traditionalistes / béhavioristes ; néoréalistes, néolibéraux, approches critiques ; Aron (1962).
- Système international : nombre de pôles, homogénéité ; anarchie = absence d'autorité supérieure, pas chaos.
- Puissance : hard power, soft power (Nye, 1990), smart power ; exemples marocains (diplomatie religieuse, économique, sportive).
- Trois niveaux d'analyse (Waltz, 1959) : individu, État, système.