Chapitre 2 · Droit S2 · Tronc commun

La formation du système international : de Westphalie à nos jours

Introduction aux relations internationales

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • expliquer ce qu'est le « système westphalien » ;
  • présenter le concert européen et l'équilibre des puissances au XIXᵉ siècle ;
  • analyser l'échec de la Société des Nations et la création de l'ONU ;
  • caractériser la guerre froide, la décolonisation et l'après-guerre froide ;
  • situer le Maroc dans ces grandes étapes.

2.1 Les traités de Westphalie (1648) : la naissance de l'ordre interétatique

Les traités de Westphalie (Münster et Osnabrück, 1648) mettent fin à la guerre de Trente Ans, qui avait ravagé l'Europe sur fond de conflits religieux. Ils posent les bases d'un ordre fondé sur :

  • la souveraineté territoriale : chaque souverain exerce une autorité exclusive sur son territoire ;
  • l'égalité des États : aucun n'est soumis à une autorité supérieure, ni à l'empereur ni au pape ;
  • la non-ingérence dans les affaires religieuses et intérieures des autres.

On parle de système westphalien pour désigner un monde organisé en États souverains et égaux, qui ne reconnaissent aucune autorité au-dessus d'eux. Ce modèle, né en Europe, s'est ensuite étendu au monde entier avec la décolonisation. Il faut noter que d'autres formes d'organisation politique existaient ailleurs : l'Empire chérifien du Maroc, État ancien doté d'une continuité dynastique (Idrissides, Almoravides, Almohades, Mérinides, Saadiens, puis Alaouites depuis le XVIIᵉ siècle), entretenait déjà des relations diplomatiques avec les puissances européennes et a été l'un des premiers États à reconnaître l'indépendance des États-Unis (traité de paix et d'amitié de 1786).

2.2 Le XIXᵉ siècle : concert européen et équilibre des puissances

Après les guerres napoléoniennes, le congrès de Vienne (1815) organise l'Europe autour d'un concert des puissances (Autriche, Prusse, Russie, Royaume-Uni, puis France) qui se réunissent pour régler les crises. Le principe directeur est l'équilibre des puissances (balance of power) : empêcher qu'un État domine les autres, au besoin en formant des alliances contre lui.

Le XIXᵉ siècle est aussi celui de l'expansion coloniale. Le Maroc en subit les pressions : bataille d'Isly (1844), guerre de Tétouan (1859-1860), conférence de Madrid (1880) sur les protections consulaires, conférence d'Algésiras (1906), qui internationalise la question marocaine, puis traité de Fès du 30 mars 1912 instaurant le protectorat français, la zone nord et le Sud étant placés sous influence espagnole et Tanger recevant ensuite un statut international (1923).

2.3 L'entre-deux-guerres : la Société des Nations et son échec

La Première Guerre mondiale (1914-1918) détruit le concert européen. Le président américain Woodrow Wilson propose, dans ses Quatorze points (janvier 1918), une paix fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la diplomatie ouverte et une organisation internationale. Le pacte de la Société des Nations (SDN) est intégré au traité de Versailles (1919) ; la SDN, installée à Genève, fonctionne à partir de 1920.

Son but est d'assurer la sécurité collective : une agression contre un membre est une agression contre tous. Mais elle échoue, pour plusieurs raisons :

  • l'absence des États-Unis, le Sénat américain ayant refusé de ratifier le traité ;
  • la règle de l'unanimité, qui paralyse les décisions ;
  • l'absence de force armée propre et la faiblesse des sanctions ;
  • le retrait ou l'exclusion de grandes puissances (Japon et Allemagne en 1933, Italie en 1937, URSS exclue en 1939) ;
  • l'incapacité à empêcher les agressions (Mandchourie 1931, Éthiopie 1935) puis la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).

2.4 1945 : la création de l'Organisation des Nations unies

La Charte des Nations unies est signée à San Francisco le 26 juin 1945 et entre en vigueur le 24 octobre 1945. Elle tire les leçons de l'échec de la SDN :

  • les grandes puissances victorieuses (États-Unis, URSS, Royaume-Uni, France, Chine) deviennent membres permanents du Conseil de sécurité et disposent d'un droit de veto : on veut les associer au système plutôt que de les voir le quitter ;
  • le recours à la force est interdit (article 2, paragraphe 4), sauf légitime défense (article 51) ou décision du Conseil de sécurité (chapitre VII) ;
  • le Conseil de sécurité peut prendre des décisions obligatoires et des mesures coercitives.

Le Maroc, indépendant en 1956, est admis à l'ONU le 12 novembre 1956. L'organisation et ses règles juridiques sont étudiées en détail en droit international public (S3) ; le chapitre 5 en présente le rôle politique.

2.5 La guerre froide (1947-1991) : un système bipolaire

Dès 1947, l'alliance des vainqueurs se rompt. Le monde se divise en deux blocs :

  • le bloc occidental, mené par les États-Unis : économie de marché, démocratie libérale, OTAN (1949), plan Marshall ;
  • le bloc soviétique, mené par l'URSS : économie planifiée, parti unique, pacte de Varsovie (1955).

C'est un système bipolaire et hétérogène (deux idéologies opposées). La guerre est « froide » parce que les deux superpuissances, dotées de l'arme nucléaire, évitent l'affrontement direct : c'est la dissuasion nucléaire (« équilibre de la terreur »). Les conflits ont lieu par alliés interposés (Corée, Vietnam, Afghanistan) et les crises sont nombreuses (Berlin, Cuba en 1962). Des phases de détente alternent avec des phases de tension.

La décolonisation transforme en même temps la carte du monde : le nombre d'États membres de l'ONU passe de 51 en 1945 à plus de 150 dans les années 1980. Les nouveaux États, refusant de choisir entre les blocs, créent le mouvement des non-alignés (conférence de Bandung en 1955, Belgrade en 1961), auquel le Maroc participe. Ils réclament un nouvel ordre économique international (1974) et font de l'Assemblée générale de l'ONU une tribune.

2.6 L'après-guerre froide : un monde unipolaire puis multipolaire ?

La chute du mur de Berlin (1989) et la disparition de l'URSS (décembre 1991) mettent fin à la guerre froide. Plusieurs lectures s'opposent :

  • Francis Fukuyama (« La fin de l'histoire ? », 1989) voit dans la victoire de la démocratie libérale l'aboutissement de l'évolution idéologique de l'humanité ;
  • Samuel Huntington (Le Choc des civilisations, 1996) annonce au contraire des conflits entre grandes aires culturelles ;
  • d'autres soulignent le « moment unipolaire » de l'hyperpuissance américaine, puis sa remise en cause.

Les grandes étapes depuis 1991 : guerre du Golfe (1991) autorisée par le Conseil de sécurité ; guerres dans l'ex-Yougoslavie et génocide au Rwanda (1994) ; attentats du 11 septembre 2001 et « guerre contre le terrorisme » ; guerre d'Irak (2003) sans autorisation du Conseil ; crise financière mondiale (2008) et montée du G20 ; « printemps arabes » (2011) ; montée en puissance de la Chine ; pandémie de Covid-19 (2020) ; guerre en Ukraine (depuis 2022) ; guerres au Proche-Orient.

Le système actuel est souvent décrit comme multipolaire ou « apolaire » : plusieurs grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie, Union européenne, Inde), des puissances régionales affirmées et des groupes comme les BRICS, élargis en 2024, qui contestent l'ordre hérité de 1945.

2.7 Méthode : caractériser un système international

  1. Délimiter la période et ses bornes (traités, guerres, ruptures).
  2. Compter les pôles de puissance : unipolaire, bipolaire, multipolaire.
  3. Évaluer l'homogénéité : les grandes puissances partagent-elles les mêmes valeurs ?
  4. Identifier les institutions de régulation (concert, SDN, ONU, G20) et leur efficacité.
  5. Repérer les conflits et les coopérations majeurs.

Les pièges à éviter

  • Croire que l'État souverain a toujours existé partout sous sa forme actuelle : il est le produit d'une histoire.
  • Réduire l'échec de la SDN à une seule cause.
  • Parler de « guerre froide » comme d'une absence totale de guerre : les conflits périphériques ont été nombreux.
  • Oublier la décolonisation et le tiers-monde dans l'histoire de la guerre froide.
  • Présenter la thèse de Fukuyama ou celle de Huntington comme des vérités établies : ce sont des interprétations discutées.

Exercice 1 — De la SDN à l'ONU

  1. Expliquez en quoi la Charte des Nations unies tire les leçons de l'échec de la Société des Nations.
  2. Le droit de veto des membres permanents est-il une faiblesse ou une force du système ?
  3. Caractérisez le système international de 1950 et celui d'aujourd'hui (nombre de pôles, homogénéité).
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1. Les leçons de la SDN. La SDN a échoué notamment parce que les grandes puissances en étaient absentes ou l'ont quittée, que l'unanimité paralysait les décisions et qu'elle n'avait pas de moyens de contrainte. La Charte de 1945 y répond : elle associe les grandes puissances au cœur du système (membres permanents du Conseil de sécurité), remplace l'unanimité par une majorité qualifiée au Conseil (sous réserve du veto), donne au Conseil le pouvoir de prendre des décisions obligatoires et des mesures coercitives, y compris militaires (chapitre VII), et interdit clairement le recours à la force (article 2, paragraphe 4).

2. Le veto. C'est une force parce qu'il garantit que les grandes puissances restent dans l'organisation et qu'aucune action coercitive ne sera décidée contre l'une d'elles, ce qui éviterait une guerre majeure. C'est une faiblesse parce qu'il paralyse le Conseil chaque fois qu'un membre permanent ou un allié est impliqué (guerre froide, Syrie, Ukraine), ce qui nourrit les demandes de réforme du Conseil de sécurité, défendues notamment par les pays africains.

3. Les systèmes. En 1950 : système bipolaire (États-Unis / URSS) et hétérogène (libéralisme contre communisme), marqué par la dissuasion nucléaire. Aujourd'hui : système multipolaire (États-Unis, Chine, Russie, Union européenne, puissances émergentes), hétérogène (démocraties et régimes autoritaires, contestations de l'ordre de 1945), avec une forte interdépendance économique malgré les rivalités.

Exercice 2 — Chronologie

Remettez dans l'ordre et datez : création de l'OTAN ; traité de Fès ; chute du mur de Berlin ; traités de Westphalie ; conférence de Bandung ; signature de la Charte des Nations unies ; congrès de Vienne ; admission du Maroc à l'ONU.

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Westphalie (1648) ; congrès de Vienne (1815) ; traité de Fès (1912) ; Charte des Nations unies (1945) ; OTAN (1949) ; Bandung (1955) ; admission du Maroc à l'ONU (1956) ; chute du mur de Berlin (1989).

Exercice 3 — Dissertation : plan détaillé

Proposez un plan pour le sujet : « Le monde est-il sorti du système westphalien ? »

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Introduction : définition du système westphalien (États souverains, égaux, non-ingérence) ; problématique : la mondialisation et les acteurs non étatiques ont-ils remis en cause ce modèle ? I. Un modèle toujours central — A. L'État reste l'acteur principal : universalisation par la décolonisation, 193 membres de l'ONU. B. La souveraineté demeure le fondement du droit international (article 2 de la Charte) et une revendication forte des États du Sud. II. Un modèle concurrencé — A. L'essor des acteurs non étatiques (firmes, ONG, réseaux terroristes) et des problèmes globaux (climat, pandémies). B. Les limites apportées à la souveraineté : intégration régionale (Union européenne), droits de l'homme, responsabilité de protéger. Conclusion : un système « post-westphalien » en construction, dans lequel l'État reste incontournable mais n'est plus seul.

L'essentiel — Le système international

  • Westphalie (1648) : souveraineté territoriale, égalité des États, non-ingérence.
  • Le Maroc, État ancien (dynastie alaouite depuis le XVIIᵉ siècle), reconnaît très tôt les États-Unis (traité de 1786).
  • Congrès de Vienne (1815) : concert européen, équilibre des puissances.
  • Pressions coloniales sur le Maroc : Isly (1844), Algésiras (1906), traité de Fès (30 mars 1912).
  • SDN (1919-1920) : sécurité collective ; échec (absence des États-Unis, unanimité, pas de force, retraits).
  • Charte de l'ONU (26 juin 1945) : membres permanents et veto, interdiction de la force (article 2, paragraphe 4), chapitre VII ; Maroc admis le 12 novembre 1956.
  • Guerre froide (1947-1991) : bipolarité, OTAN (1949) et Varsovie (1955), dissuasion nucléaire, crise de Cuba (1962).
  • Décolonisation et non-alignement (Bandung 1955, Belgrade 1961).
  • Après 1991 : Fukuyama (1989), Huntington (1996), moment unipolaire, 11 septembre 2001, montée de la Chine, Ukraine (2022), BRICS élargis (2024) : monde multipolaire.
1Les traités de Westphalie datent de :
2Le congrès de Vienne (1815) repose sur le principe :
3Le protectorat français au Maroc est instauré par le traité de Fès du :
4Les Quatorze points sont proposés par :
5Une cause de l'échec de la SDN est :
6La Charte des Nations unies est signée le :
7Le Maroc est admis à l'ONU en :
8Le système de la guerre froide est :
9La conférence de Bandung (1955) est liée :
10Le Choc des civilisations (1996) est l'œuvre de :