Chapitre 3 · Droit S2 · Tronc commun

Les grandes théories des relations internationales

Introduction aux relations internationales

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • présenter les postulats du réalisme et du néoréalisme ;
  • expliquer l'apport du libéralisme et de l'institutionnalisme néolibéral ;
  • comprendre l'approche constructiviste ;
  • situer les approches critiques : marxisme, dépendance, théories postcoloniales ;
  • mobiliser plusieurs théories pour analyser un même événement.

3.1 À quoi sert une théorie ?

Une théorie des relations internationales est une grille de lecture qui sélectionne les facteurs jugés essentiels pour expliquer les comportements des acteurs. Aucune théorie ne dit tout : chacune éclaire certains aspects et en laisse d'autres dans l'ombre. Dans une copie, l'intérêt est de confronter plusieurs théories sur un même sujet, plutôt que d'en appliquer une seule mécaniquement.

Question Réalisme Libéralisme Constructivisme
Acteurs principaux Les États États, mais aussi institutions, entreprises, sociétés civiles États et acteurs sociaux, définis par leurs identités
Moteur des comportements La recherche de puissance et de sécurité Les intérêts, l'interdépendance, les institutions Les idées, les normes, les identités
Nature de la scène internationale Anarchie conflictuelle Anarchie tempérée par la coopération « L'anarchie est ce que les États en font »
Possibilité de la paix Fragile, fondée sur l'équilibre des forces Possible grâce au commerce, à la démocratie et aux institutions Possible si les identités et les normes évoluent

3.2 Le réalisme

Le réalisme est la théorie dominante de l'après-1945. Ses racines remontent à Thucydide, Machiavel et Hobbes.

Le réalisme classique. Hans Morgenthau (Politics Among Nations, 1948) en énonce les principes :

  • la politique internationale est gouvernée par des lois objectives enracinées dans la nature humaine, marquée par la volonté de puissance ;
  • les États agissent en fonction de leur intérêt national défini en termes de puissance ;
  • la morale universelle ne peut pas guider directement la politique étrangère : la prudence est la vertu suprême du dirigeant.

Le néoréalisme (ou réalisme structurel). Kenneth Waltz (Theory of International Politics, 1979) déplace l'explication de la nature humaine vers la structure du système :

  • le système est anarchique : chaque État ne peut compter que sur lui-même (self-help) ;
  • les États sont des unités semblables qui cherchent d'abord à survivre ;
  • ce qui varie, c'est la répartition des capacités entre eux (nombre de pôles) ; pour Waltz, le système bipolaire est plus stable que le système multipolaire.

Le dilemme de sécurité illustre cette logique : lorsqu'un État renforce son armée pour se protéger, ses voisins s'en inquiètent et s'arment à leur tour, de sorte que chacun se retrouve moins en sécurité. John Mearsheimer (The Tragedy of Great Power Politics, 2001) défend un réalisme offensif : les grandes puissances cherchent à maximiser leur puissance pour devenir hégémoniques dans leur région.

Limites : le réalisme explique mal la coopération durable (construction européenne), la fin pacifique de la guerre froide et le rôle des acteurs non étatiques.

3.3 Le libéralisme

Le libéralisme s'inspire de Kant (Projet de paix perpétuelle, 1795), d'Adam Smith et de Woodrow Wilson. Il partage avec le réalisme le constat de l'anarchie, mais estime que la coopération est possible et que la paix peut progresser.

Trois variantes principales :

  • le libéralisme commercial : le commerce crée des intérêts communs ; plus les États échangent, plus la guerre leur coûte (Montesquieu parlait du « doux commerce ») ;
  • le libéralisme républicain et la thèse de la paix démocratique : les démocraties ne se font pratiquement jamais la guerre entre elles (Michael Doyle, 1983), parce que leurs dirigeants doivent rendre des comptes et qu'elles partagent des valeurs ;
  • l'institutionnalisme néolibéral : Robert Keohane et Joseph Nye (Power and Interdependence, 1977) décrivent une interdépendance complexe, faite de multiples canaux de relations, où la force militaire perd de son utilité. Les institutions internationales (OMC, FMI, accords régionaux) réduisent l'incertitude, diffusent l'information et rendent la tricherie plus coûteuse : elles facilitent la coopération même entre États égoïstes.

Limites : l'interdépendance n'empêche pas toujours la guerre (l'Europe était très intégrée économiquement en 1914) et peut devenir une arme (sanctions, dépendance énergétique).

3.4 Le constructivisme

Apparu dans les années 1990, le constructivisme souligne que les relations internationales sont une construction sociale. Alexander Wendt résume l'idée dans un article célèbre de 1992 : « L'anarchie est ce que les États en font. » L'anarchie peut être vécue comme une rivalité hostile, une compétition ou une amitié selon les représentations que les États se font les uns des autres.

Principales idées :

  • les intérêts des États ne sont pas donnés une fois pour toutes : ils dépendent de leur identité (ce que l'État pense être) ;
  • les normes internationales (interdiction de l'esclavage, des armes chimiques, de l'annexion par la force) modifient les comportements, même sans contrainte ;
  • les idées, les discours et les institutions façonnent la réalité internationale.

Exemple (donné par Wendt) : 500 armes nucléaires britanniques inquiéteraient moins les États-Unis que quelques armes nord-coréennes. La différence ne tient pas au nombre, mais à la relation d'amitié ou d'hostilité construite entre les États.

3.5 Les approches critiques

  • Le marxisme et les théories de l'impérialisme : Lénine (L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916) explique l'expansion coloniale par la recherche de débouchés et de profits.
  • Les théories de la dépendance (années 1960-1970, Raúl Prebisch, André Gunder Frank, Samir Amin) : le sous-développement du Sud résulte de sa place dans un système économique mondial dominé par le Nord (centre et périphérie).
  • L'analyse du système-monde d'Immanuel Wallerstein : l'économie-monde capitaliste est divisée en centre, semi-périphérie et périphérie.
  • Les théories postcoloniales (Edward Saïd, L'Orientalisme, 1978) : elles dénoncent les représentations occidentales des sociétés non occidentales et leur influence sur les politiques.
  • Les approches féministes : elles mettent en lumière la place des femmes et les effets des conflits sur elles (résolution 1325 du Conseil de sécurité, 2000, « Femmes, paix et sécurité »).

Ces approches rappellent que la théorie n'est jamais neutre : elle est produite depuis un lieu et sert parfois des intérêts. Elles intéressent particulièrement les pays du Sud, dont le Maroc.

3.6 Une voie médiane : l'école anglaise

Entre réalisme et libéralisme, l'école anglaise (Hedley Bull, The Anarchical Society, 1977) propose une position intermédiaire. Les États vivent dans l'anarchie, mais ils forment une société internationale : ils partagent des règles et des institutions communes (diplomatie, droit international, équilibre des puissances, rôle des grandes puissances) qui rendent leurs relations prévisibles. L'ordre international n'est donc ni une simple lutte pour la puissance, ni une communauté harmonieuse, mais une société imparfaite, fondée sur des règles que les États ont intérêt à respecter.

3.7 Méthode : appliquer plusieurs théories à un cas

  1. Présenter les faits de manière neutre.
  2. Lecture réaliste : quels intérêts de puissance et de sécurité ? quel équilibre des forces ?
  3. Lecture libérale : quels intérêts économiques communs ? quelles institutions jouent un rôle ?
  4. Lecture constructiviste : quelles identités, quelles normes, quels discours ?
  5. Lecture critique : qui domine qui ? quels rapports Nord-Sud ?
  6. Conclure en montrant ce que chaque théorie apporte et ce qu'elle laisse de côté.

Les pièges à éviter

  • Présenter une théorie comme la vérité : ce sont des grilles de lecture.
  • Confondre réalisme classique (nature humaine, Morgenthau) et néoréalisme (structure, Waltz).
  • Croire que le libéralisme nie l'anarchie : il pense seulement qu'elle peut être tempérée.
  • Réduire le constructivisme à une théorie « idéaliste » : il étudie comment les idées produisent des effets réels.
  • Oublier les dates et les auteurs, qui structurent une bonne réponse.

Exercice 1 — L'Union européenne vue par trois théories

La construction européenne commence avec la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA, 1951) et conduit, après plusieurs traités, à une Union de 27 États dotée d'un marché unique et, pour vingt d'entre eux, d'une monnaie commune. Les guerres qui opposaient la France et l'Allemagne sont devenues impensables.

  1. Comment un réaliste explique-t-il cette construction et ses limites ?
  2. Quelle lecture en propose un libéral ?
  3. Qu'apporte l'approche constructiviste ?
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1. Lecture réaliste. Pour un réaliste, l'intégration européenne s'explique d'abord par le contexte de la guerre froide : face à la menace soviétique, les États d'Europe occidentale, protégés par les États-Unis et l'OTAN, avaient intérêt à s'unir. Elle permettait aussi à la France de contrôler la renaissance de la puissance allemande. Le réaliste en souligne les limites : les États gardent la maîtrise de la défense et de la politique étrangère, et l'Union se divise dès que les intérêts nationaux divergent (crise de l'euro, migrations).

2. Lecture libérale. Le libéral y voit la confirmation de ses thèses : le commerce et la mise en commun du charbon et de l'acier ont créé des intérêts communs qui rendent la guerre trop coûteuse ; les institutions (Commission, Cour de justice, Parlement) réduisent l'incertitude et garantissent le respect des engagements ; enfin, les États membres sont des démocraties, qui ne se font pas la guerre entre elles.

3. Lecture constructiviste. Le constructiviste insiste sur la transformation des identités : la France et l'Allemagne, ennemies héréditaires, se perçoivent désormais comme des partenaires. Une communauté de sécurité s'est formée, dans laquelle la guerre est devenue impensable, non parce qu'elle serait impossible matériellement, mais parce que les représentations ont changé. Les normes européennes (État de droit, droits de l'homme) façonnent aussi les comportements des États candidats.

Exercice 2 — Quelle théorie ?

Attribuez chaque affirmation à une théorie : 1) les États qui commercent beaucoup entre eux se font rarement la guerre ; 2) un État ne peut compter que sur lui-même dans un système sans autorité supérieure ; 3) l'interdiction des armes chimiques s'est imposée comme une norme qui modifie le comportement des États ; 4) la pauvreté de certains pays du Sud s'explique par leur place dans l'économie mondiale ; 5) les démocraties ne se combattent pas.

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  1. Libéralisme commercial. 2) Néoréalisme (self-help). 3) Constructivisme (rôle des normes). 4) Théories de la dépendance ou du système-monde. 5) Libéralisme (paix démocratique).

Exercice 3 — Le dilemme de sécurité

Deux États voisins, A et B, sont en paix. A achète des systèmes de défense antiaérienne. B, inquiet, augmente son budget militaire de 20 %. A répond par de nouvelles acquisitions. 1) Quel mécanisme est à l'œuvre ? 2) Quelle solution proposerait un libéral ? 3) Et un constructiviste ?

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  1. Le dilemme de sécurité (réalisme) : chaque mesure défensive est perçue comme une menace par l'autre, d'où une course aux armements qui réduit la sécurité de tous. 2) Le libéral propose des mesures de confiance et des institutions : traités de limitation des armements, échanges d'informations, coopération économique qui augmente le coût du conflit. 3) Le constructiviste mise sur le changement des représentations : dialogue, échanges entre sociétés, construction d'une identité régionale commune qui transforme l'hostilité en partenariat.

L'essentiel — Les théories

  • Une théorie = une grille de lecture ; confronter plusieurs théories sur un même cas.
  • Réalisme classique : Morgenthau (1948), intérêt national défini en termes de puissance, prudence.
  • Néoréalisme : Waltz (1979), anarchie, self-help, répartition des capacités ; bipolarité jugée plus stable.
  • Dilemme de sécurité ; réalisme offensif de Mearsheimer (2001).
  • Libéralisme : Kant (1795), Wilson ; commerce pacificateur ; paix démocratique (Doyle, 1983).
  • Institutionnalisme néolibéral : Keohane et Nye (1977), interdépendance complexe, les institutions facilitent la coopération.
  • Constructivisme : Wendt (1992), « l'anarchie est ce que les États en font » ; identités, normes, idées.
  • Approches critiques : Lénine (1916), dépendance (Prebisch, Samir Amin), système-monde (Wallerstein), postcolonialisme (Saïd, 1978), féminisme (résolution 1325, 2000).
  • Chaque théorie éclaire une partie de la réalité et en laisse une autre dans l'ombre.
1Theory of International Politics (1979) est l'œuvre de :
2Le néoréalisme explique le comportement des États surtout par :
3Le dilemme de sécurité signifie que :
4Power and Interdependence (1977) est l'œuvre de :
5La thèse de la paix démocratique relève :
6« L'anarchie est ce que les États en font » est une formule de :
7L'économiste égyptien associé aux théories de la dépendance est :
8L'Orientalisme (1978) est l'œuvre de :
9Le réalisme offensif est défendu par :
10La résolution 1325 du Conseil de sécurité (2000) porte sur :